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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 15:20

 

Dans le précédent billet je dis, en parlant des néokeynésiens : L’Etat et les entreprises produisent et paient des salaires, le tout sans monnaie. Et RST me pose en commentaire la fort bonne question suivante : mais ils sont payés comment alors, les salaires ?

 

Je lui ai répondu et me dis maintenant qu’il serait pas mal d’exposer la réponse dans un billet, avant de poursuivre sur le modèle IS-LM. Voici donc reproduite ici (avec quelques petites modifications) la réponse que j’ai faite au commentaire d’RST ce matin !

 

Pour répondre à cette question, commençons par regarder les propriétés de cette "non monnaie" :

 

  •  Elle ne permet pas d'acheter des biens de consommation, parce que pour cela la théorie néokeynésienne dit qu'il faut de la "vraie" monnaie, demandée à la banque centrale. C’est l’origine du motif de transaction.

 

  • Par contre elle permet de payer l'ensemble des coûts de production des entreprises, notamment salaires et investissements.

 

Une première idée serait de dire que les salaires et les investissements sont payés en nature, comme dans une économie de troc. Chaque salarié reçoit les biens que produit son entreprise. Et les entreprises se paient entre elles en s’échangeant leurs biens. Puis une partie de ces salaires constitués d’objets est échangé contre de la monnaie auprès de la banque centrale, moyennant un intérêt, pour les 3 motifs évoqués précédemment.

 

Le problème (enfin un des nombreux problèmes) c’est que ça voudrait dire qu'au fur et à mesure que la banque centrale offre de la monnaie, elle accumule dans un grand hangar tous les objets qu'on lui donne en échange.. Une partie de ces objets servira toutefois à payer les salaires (en objets) des employés de la banque centrale, une autre partie ira aussi à l’Etat, qui pourra payer avec ces fonctionnaires..

 

Ou alors on pourrait considérer que les entreprises paient leurs salariés avec des "titres", qui ne permettent pas d'acheter des biens de consommation, mais qui sont reconnus par la banque centrale et qu'elle accepte d'échanger contre de la monnaie. Des sortes de traites, sauf qu'au lieu de n’exister qu'entre entreprises, elles existent aussi entre entreprises et salariés, ont un caractère systématique et sont monétisables par les banques.

 

Bref dans les deux cas comme vous le voyez, on est très éloigné de cette dure réalité, si difficile à concevoir, où les salaires sont payés en.. monnaie !

 

Après il ne faut pas voir à mon avis cette "non monnaie" comme quelque chose de pensé, de réfléchi, c'est juste qu'elle permet de faire fonctionner le modèle sans avoir à faire appel à de la « vraie » monnaie pour financer la production. Ce qui est pratique car, dès que vous introduisez la monnaie à la production, vous détruisez les principaux résultats des théories orthodoxes (et notamment la célébrissime question de l'origine des profits !).

 

C'est pour ça d'ailleurs que les postkeynésiens parlent d’économie monétaire de production, parce qu’ils intègrent la monnaie dès la production. Par opposition aux néokeynésiens, qui traite plutôt d’une économie monétaire de l’échange ou d’une économie monétaire de la consommation, la monnaie n'apparaissant qu'au moment de l'échange, et non de la production.

 

Malheureusement, quand on veut faire de supers prédictions et prodiguer d’ingénieux conseils aux gouvernements, le fait de ne pas intégrer la monnaie à la production change pas mal de choses..

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 10:42

 

La théorie monétaire postkeynésienne (regroupe les circuitistes aussi, pas de différences fondamentales sur ce point, les différences apparaissent plutôt dans la manière de construire les modèles) repose sur plusieurs piliers qu'on peut résumer ainsi (je reprends pour partie les termes d'Alain Parguez, "célèbre" circuitiste français) :

 

  • La monnaie existe pour la production : il faut de l’argent pour produire, l’argent constitue un préalable indispensable à la production.

 

  • La production existe pour la monnaie : l’objectif essentiel d’une entreprise est de réaliser des profits, sous forme monétaire, donc d’avoir plus d’argent à la fin qu’au début.

 

  • Quasi-toute la monnaie existante a, à un moment ou à un autre, été créée par les banques (lors de l’émission d’un crédit) et sera, à un moment ou à un autre, détruite par elles (lors du remboursement du crédit).

 

  • La monnaie est endogène (ça vous savez c'que c'est !).

 

On voit ici toute la différence entre les théories monétaires néokeynésiennes et postkeynésiennes. Pour les uns la monnaie est un simple actif comme nous l'avons vu dans le précédent billet, pour les autres elle est cette chose indispensable à toutes transactions économiques, et notamment à la production.. Pour les uns, la monnaie est demandée pour sa liquidité, pour les autres elle est demandée pour pouvoir financer la production, ce qu'on appelle le motif de finance.

 

Au lieu de grands discours, je vous propose de résumer ces deux théories par les deux schémas suivants (avec leur légende juste en-dessous !) :


La monnaie chez les néokeynésiens

Légende : la monnaie chez les néokeynésiens :


1 : L’Etat et les entreprises produisent et paient des salaires, le tout sans monnaie.


2 : Les ménages veulent convertir une partie de leurs revenus perçus, qui ne sont pour l’instant pas sous la forme de monnaie, en monnaie, pour les 3 motifs évoqués dans le billet précédent.


3 : Cette demande de monnaie rencontre l’offre de monnaie de la Banque Centrale (car la monnaie est exogène), ce qui détermine le taux d’intérêt.


4 : Ce taux d’intérêt agit sur les décisions d’investissement des entreprises. S’il est élevé les entreprises investiront moins car elles auront moins de projet rentable. Exemple (donné dans tous les cours sur la question) : si une entreprise veut emprunter de l'argent pour acheter une machine qui lui rapporte 6% et/ou une machine qui lui rapporte 4%, et que le taux d’intérêt est de 5%, eh bien elle n’achètera que la première machine. Car cette machine lui rapportera plus que l’intérêt qu’elle devra payer sur le crédit qui lui aura permis de l’acheter. Mais attention, contrairement aux apparences, il n’y a pas non plus ici de monnaie,  la meilleure preuve étant que la demande de crédits pour l'investissement n'entre pas dans la demande de monnaie. Et ce, même si le taux d’intérêt sur la monnaie va déterminer les décisions d’investissement.

 


La monnaie chez les postkeynésiens

 

Légende : la monnaie chez les postkeynésiens :


1 : L’Etat et les entreprises demandent aux banques la monnaie nécessaire pour pouvoir initier leurs productions, payer les salaires, les investissements, etc..


2 : Les banques accordent les crédits demandés aux agents qui leurs paraissent solvables, et se refinancent en conséquence auprès de la Banque Centrale(pour respecter les ratios réglementaires, etc.).


3 : Les salaires, dividendes et autres traitements sont versés aux ménages, sous forme de monnaie donc.


4 : Les ménages consomment et épargnent avec l’argent qu’ils ont perçu.


5 : Les entreprises et l’Etat constatent leurs recettes (et profits) et remboursent tout ou partie des crédits qui leur avaient été octroyés par les banques.

 

 

Mes dernières questions sont restées sans réponses, mais je ne désespère pas de voir un économiste m'expliquer que les postkeynésiens se trompent (ce qui quelque part me rassurerait !), alors je continue à leur poser des questions, simples et claires :

 

1/ Etes-vous d'accord avec les 3 premiers principes de la théorie monétaire postkeynésienne que je viens d'invoquer (la production existe pour la monnaie, la monnaie existe pour la production, quasi-toute la monnaie existante a été créée par les banques, et sera détruite par elles) ?

 

2/ Si oui, êtes-vous d'accord qu'aucun de ces 3 principes n'apparaît jamais dans la macroéconomie monétaire néokeynésienne, et plus largement orthodoxe ? Comment l’expliquez-vous ?

 

3/ Si non, eh bien acceptez de prendre 2 petites heures pour écrire un billet que je publierais et nous l'expliquer..

 

 

Dans le prochain billet, une illustration de la pensée néokeynésienne avec le modèle IS-LM. Vous connaîtrez tous les secrets de ce modèle qui demeure à ce jour le plus célèbre des modèles de macroéconomie monétaire, celui qu'on présente aux étudiants comme le modèle "keynésien" par excellence..

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 18:52

 

Résumons ce que nous avons vu dans les précédents billets :


  • les théories économiques n'envisagent pas la création monétaire de la même manière

  • une des principales distinctions tourne autour du caractère endogène ou exogène de la création monétaire

  • cette distinction conditionne la manière dont les économistes conçoivent l'inflation et la formation des taux d'intérêts notamment

  • elle révèle même une différence plus fondamentale encore, concernant la prise en compte de côté demande globale de l'économie, comme on a pu le voir avec l'exemple de la contraction de la masse monétaire au début des années 30.

 

Nous allons maintenant parler d'une autre distinction fondamentale entre les théories économiques : le côté demande de monnaie. Nous allons voir comment ces différentes théories répondent à la question suivante : pourquoi les agents demandent de la monnaie ?

 

RST écrivait dans un commentaire qu'en ouvrant un manuel d'économie (en l'occurrence le macroéconomie de Blanchard et Cohen), il s'était posé la question : mais où est la monnaie ? La distinction entre les théories sur cette question apparaît clairement lorsqu'on s'intéresse à la demande de monnaie.

 

Commençons par la théorie néokeynésienne (la théorie monétaire enseignée aux étudiants et présentée dans les manuels d'économie).

 

Pourquoi les agents demandent de la monnaie dans la théorie néokeynésienne ? Voici les 3 motifs invoqués :


  • Le motif de transaction : selon ce motif, les agents demandent de l'argent pour effectuer leurs transactions quotidiennes.

  • Le motif de précaution : selon ce motif, les agents détiennent de la monnaie pour faire face à des besoins inattendus.

  • Le motif de spéculation : sans entrer dans les détails, selon ce motif les agents demandent de la monnaie lorsqu'ils pensent que la détention de monnaie a un meilleur rendement que la détention de titres, comme des actions dans des entreprises ou des obligations d'Etat.

 

Attardons-nous sur ce troisième motif, car il va nous révéler la manière dont les néokeynésiens conçoivent la monnaie.

 

On peut tout d'abord s'en étonner car la monnaie a un rendement nul (si vous avez 1 euro et que vous le laissez dans votre poche vous n'aurez toujours qu'1 euro dans plusieurs années) voir très faible si vous la placez sur certains comptes courants, tandis qu'une action ou une obligation vous rapporte un intérêt. En fait il devient intéressant de détenir de la monnaie selon ce motif si les prix des actions et des autres titres baissent, dans ce cas mieux avoir de la monnaie au rendement nul ou quasi-nul qu'une action au rendement négatif.

 

Par conséquent, que nous dit la théorie néokeynésienne lorsque le prix des titres financiers augmente ? Que les agents vont demander moins de monnaie, car ils vont acheter plus de titres financiers. Et quand le prix des titres financiers diminue ? Que les agents vont demander plus de monnaie, car il est plus intéressant de détenir de la monnaie, dont la valeur ne bouge pas, que des titres dont la valeur baisse.

 

Par conséquent, lorsque le prix des titres financiers augmente, il y a une demande de monnaie plus faible. Et quand il diminue, la demande de monnaie est plus forte.

 

On peut s'étonner de cette conclusion. Car imaginons que nous décidions tous d'acheter des actions avec l'argent présent sur nos comptes courants, car leurs prix augmentent, la demande (le besoin) de monnaie diminuerait-elle pour autant ? Non, les acheteurs de titres auront chacun moins d'argent et plus de titres certes, mais les agents qui ont vendus ces actions eux auront d'avantage d'argent. L'argent n'a fait finalement que passer des mains de certaines personnes à celles d'autres. On ne comprend pas pourquoi la demande de monnaie aurait diminué ? La question semble même hors-sujet, l'achat d'un titre montre juste qu'un agent souhaite détenir un peu plus de monnaie et un autre un peu moins.. pas qu'il y a une demande de monnaie plus faible au niveau global.

 

Le truc, et c'est là le point crucial pour comprendre la théorie monétaire néokeynésienne, c'est que, selon cette théorie, la monnaie n'est pas cette chose qui permet de payer les salaires, de financer les investissements, etc. qu'on obtient en empruntant de l'argent à une banque et qu'il faut rembourser par la suite. Non, la monnaie est juste un actif financier comme un autre, qui a l'avantage d'être accepté par les commerçants et les entreprises pour régler ces achats. Tout ce passe comme si il y avait des "actions monnaie", comme il y a des actions Total ou BNP Paribas, l'avantage de ces actions monnaie étant que l'on peut régler nos achats avec et qu'elles ne peuvent pas perdre leur valeur (nominal) : 5 euros, c'est 5 euros, tandis qu'une action quelconque, un jour elle vaudra tant d'euros, le lendemain moins ou plus, et on ne paye pas ses courses avec.

 

Dès lors, si la monnaie n'est qu'un actif, au même titre que n'importe quelle action, eh bien les agents souhaiteront en détenir moins si cet actif, avec toutes ces propriétés, est moins intéressant que les autres et plus, s'il devient plus intéressant. Pour comprendre la théorie monétaire néokeynésienne, puis toutes les théories qui en ont découlées, il faut bien comprendre ce fait : pour ces théories la monnaie n'est qu'un actif comme un autre. Un actif demandé pour sa liquidité notamment et parce qu'il ne perd pas sa valeur nominal. Un actif vendu par la banque centrale. La rencontre de cette offre et de cette demande déterminant le taux d'intérêt.

 

Où est donc la monnaie (lorsqu'elle apparaît) ? Elle est juste dans les portefeuilles d'actifs que détiennent les différents agents économiques.

 

Avec ça en tête, vous pouvez comprendre le plus célèbre de tous les modèles sur la monnaie : le modèle IS-LM. Nous en parlerons bientôt, car il nous fournira une belle illustration de la manière dont les néokeynésiens conçoivent la monnaie. Mais avant nous verrons (après-demain j'espère) pourquoi les agents demandent de la monnaie dans les modèles postkeynésiens (et circuitistes). Et nous discuterons de ces deux théories (néokeynésienne et postkeynésienne).

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 16:17

 

Mishkin nous explique à la page 480 de l'édition française (la 8e) de son ouvrage monnaie, banques et marchés financiers, les causes des variations de la masse monétaire au cours de la dépression des années 30. Comme on le sait la masse monétaire a fortement diminué de 1929 à 1933 (d’à peu près 25%).


Je vous expose tour à tour l’explication qu’aurait fournie un partisan de la monnaie endogène et celle fournie par Mishkin.


Le partisan de la monnaie endogène dirait la chose suivante :


- Pendant les crises (et à plus forte raison les dépressions économiques), les entreprises n’arrivent pas à vendre leur production, elles sont dans une situation financière plus délicate qu’à l’accoutumée, etc.., elles ne sont par conséquent pas très incitées à investir, pour accroître ou renouveler leur capital productif. De plus, les banques se montreront beaucoup plus frileuses à leur prêter de l’argent, étant donné que le nombre de faillites d’entreprises est beaucoup plus élevé sur ces périodes et que les banques sont elles-mêmes dans une position très délicate, qui leur donne moins qu’habituellement le droit à l’erreur, de prendre du risque.


- Idem pour les ménages, qui ne vont pas emprunter de l’argent pour acheter un logement, alors qu’une partie d’entre eux se retrouve en grande difficulté du fait de la crise. De plus les prix ayant tendance à baisser généralement durant cette période, le bien que vous achetez perd de la valeur avec le temps, ce qui n’incite pas vraiment à acheter. Et là encore, les banques vont y regarder à deux fois avant d’accorder un crédit à un ménage, alors que la possibilité que l’un de ses membres se retrouve au chômage, et donc que la situation financière du ménage se détériore, est beaucoup plus forte durant ces périodes.


- Ce qui explique que beaucoup moins de crédits soient accordés et contractés, ce qui explique que la masse monétaire baisse.


Etudions maintenant l'explication fournie par Mishkin.


Il faut, pour la comprendre, préciser deux choses. J'ai dit précédemment que pour 1 euro fourni par la banque centrale (BC) aux banques, celles-ci peuvent grosso modo en créer 10, d’après la théorie du multiplicateur. Mais la théorie du multiplicateur affirme également que si les gens demandent d'avantage de billets que prévu ou si les banques détiennent d'avantage de réserves excédentaires que prévu, alors le multiplicateur sera plus faible et ce ne seront plus 10 euros que pourront créer les banques à partir d'1 euro prêté par la BC, mais moins.


L'explication de Mishkin est donc la suivante :


- Au cours de la crise les ménages, craignant une faillite de leurs banques, ont détenu d'avantage de monnaie sous forme de billets. Je cite Mishkin : « A l’époque, il n’y a pas de système d’assurance des dépôts (il sera créé en 1934). Quand une banque fait faillite, les déposants récupèrent une partie seulement de leurs fonds. Les déposants savent qu’en cas de faillite de leur banque, dans une période de panique, ils perdront une partie de leurs dépôts. [...] il faut alors s’attendre à ce que les déposants convertissent leurs dépôts à vue en billets et retirent leur argent de leur banque, ce qui fait augmenter b » (b c’est le pourcentage de l’argent que les agents économiques détiennent sous forme de billets. Par exemple, si vous avez 2000 euros sur votre compte et 200 euros en billet, votre b est de 10%).


- Et les banques, craignant des retraits de billets et des faillites d’entreprises plus importantes, se sont protégées en augmentant leurs réserves excédentaires. Dans le texte : « En outre l’augmentation des retraits de dépôts devrait conduire les banques à se protéger elles aussi en relevant leur coefficient de réserves excédentaires e ».


- D'où une baisse du multiplicateur et une diminution de la masse monétaire. « D’après la théorie du multiplicateur, en cas de hausses de e et b, la masse monétaire se contracte […]. »


Ce que dit Mishkin semble être du pur bon sens. Et effectivement il a raison, les ménages vont détenir d’avantage de billets et les banques d’avantage de réserves pour se prémunir contre les retraits de dépôts. Et effectivement pour 1 euro de la BCdéposé sur le compte des banques, celles-ci ne pourront plus prêter 10 euros aux agents, mais moins.


Oui mais, que cela signifie-t-il ? Que les banques ne vont pas prêter moins parce qu’on leur demande moins des crédits du fait de la crise, mais parce que les règles de création monétaire leur empêchent de prêter d’avantage, parce que l’augmentation de la détention de billets, etc. empêchent les banques de créer autant d’argent qu’auparavant.


Autrement dit, la causalité n’est pas la suivante :


Situation économique mauvaise  diminution de la demande de crédits pour les raisons évoquées au début diminution de la masse monétaire.

 

Mais la suivante :


Situation économique mauvaise comportement de protection des agents (retraits importants de billets, réserves excédentaires plus fortes) diminution de la capacité des banques à prêter de l’argent diminution des crédits émis et de la masse monétaire.

 

Autrement dit, dans un cas le problème est du côté de la demande de crédits, et dans l’autre il est du côté de l’offre de crédits.


Autrement dit, pour que la demande de crédits reparte et irrigue à nouveau l’économie, il aurait fallu dans le premier cas pratiquer une politique de relance qui aurait améliorée les perspectives de ventes et d’emplois des entreprises et ménages, et donc leur incitation à demander du crédit.


Dans le second cas, il aurait juste suffit que la BC prête d’avantage aux banques, pour que celles-ci puissent, malgré l’augmentation des billets en circulation et des réserves excédentaires, prêter d’avantage aux ménages et aux entreprises qui n’attendaient que ça pour emprunter et investir..


Le premier cas correspond tout simplement à l’explication keynésienne, le responsable c’est la demande (et la demande anticipée) qui est trop faible. Une politique budgétaire est nécessaire.


Le second correspond à l’explication friedmanienne, le responsable c’est la banque centrale, qui n’a pas donné assez d’argent aux banques pour que celles-ci puissent prêter. Une politique monétaire aurait suffit.


D’un côté les budgétaristes, favorables à l’intervention de l’Etat, de l’autre les monétaristes, pour lesquels elle est inutile..


(Tout cela rappelle d’ailleurs la crise actuelle, où on a entendu les hommes politiques et les économistes affirmer que les banques ne jouaient pas le jeu, qu’elles refusaient de prêter d’avantage aux agents économiques pour relancer l’économie, alors que les Etats les avaient sauvées et renflouées. Tandis qu’on entendait les banquiers dire : mais on aimerait bien prêter d’avantage, le truc c’est que les gens demandent tout simplement moins de crédits du fait de la crise !)

 

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 11:23

 

Nous avons pu voir dans les billets précédents que la manière dont vous conceviez la création monétaire (endogène, exogène..) conditionnait votre vision de l'inflation, de la détermination des taux d'intérêts et des politiques monétaires à mener. J'aimerais vous montrer ici qu'il existe une différence qui me semble encore fondamentale entre les partisans de la monnaie endogène et ceux de la monnaie exogène.


La théorie de la monnaie exogène vous dit la chose suivante :

- Lorsque la banque centrale (BC) prête 1 euro aux banques, celles-ci peuvent prêter 10 euros aux agents économiques.

- La BC est à l'initiative de la création monétaire. Si on suppose qu'elle souhaite qu'il y ait 100 euros de plus dans l'économie, elle va donc prêter aux banques 10 euros.  

 

Oui, mais.. cette théorie semble oublier une chose fondamentale : pour que les banques prêtent 100 euros, il faut certes que la BC leur prête 10 euros, mais il faut aussi que des agents économiques veuillent emprunter ces 100 euros. Car la BC aura beau prêté tout l'argent qu'elle veut aux banques, si après personne ne veut emprunter cet argent, aucune monnaie supplémentaire ne sera créée.

 

Or ce point n'est jamais abordé. On ne se préoccupe pas du tout de savoir si les gens demanderont des crédits pour 100 euros, mais uniquement de combien la BC accepte d'en offrir. Dans le cas contraire d'ailleurs, on ne pourrait plus dire que la monnaie est exogène, puisqu'elle serait déterminée aussi par les demandes de crédits des agents. On comprend dès lors l’enjeu de cette omission. Et on retombe ainsi invariablement sur une équation qui relie la quantité de monnaie prêtée par la banque centrale aux banques à la quantité de monnaie qui circule dans l'économie.


Or que traduit cette omission du côté demande de crédits ? La même chose que l'omission du côté demande de biens et services dans la théorie néoclassique. Ces deux théories sont des théories de l'offre. Pour elles ce qui détermine le niveau de production (ou la quantité de monnaie) dans l'économie n'a rien à voir avec ce que les agents économiques ont les moyens de (ou souhaitent) consommer ou investir, mais uniquement avec ce que les entreprises (ou la BC) sont capables d'offrir. Dans la théorie de la monnaie exogène, il suffit que la BC lâche quelques euros de plus pour que tout le monde se précipite dessus, empruntent et investissent cet argent, sans se soucier de savoir s’ils rencontreront en face une demande solvable qui leur permettra de rembourser ces crédits.


Cette omission du côté demande est véritablement le principal point de démarcation entre théories orthodoxes et (la grande majorité des) théories hétérodoxes. La science économique s'est historiquement construite sur des théories de l'offre. Les théories classiques et néoclassiques sont des théories de l'offre, qui vous expliquent comment fonctionnerait l'économie si la question de la demande ne se posait pas (et s'il n'y avait pas de monnaie, les deux étant liés). La théorie de la monnaie exogène est une théorie qui explique comment évoluerait la quantité de monnaie dans l'économie si la question de la demande de crédits ne se posait pas. Et les deux sont liés, on ne pose pas la question de la demande de crédits, car on ne se pose la question de l'écoulement du surplus de biens et services que ces crédits permettront de produire.

 

Comment l’expliquer ? La meilleure réponse que j’ai pu lire jusqu’à présent reste celle apportée par Keynes dans sa Théorie Générale, que j'avais reproduite dans ce billet .


Un exemple frappant, à propos de la théorie de la monnaie exogène, se trouve dans le plus célèbre des manuels d'économie sur la monnaie, le Monnaie, banque et marchés financiers de Frédéric Mishkin. Nous en parlons dans le prochain billet..

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 11:20

 

Dans ce billet je vais tenter l’exercice (périlleux) de dire ce qu’un partisan de la monnaie endogène aurait pu proposer pour lutter contre l’inflation à la fin des années 70, à la place de la politique menée par le président de la FED de l’époque, Paul Volcker.


Mais, pour bien comprendre, commençons d’abord par un cas théorique.


Supposons une économie dans laquelle, pour une raison ou pour une autre, les prix augmentent trop vite au goût des dirigeants et des spécialistes de la question.


Que va proposer le partisan de la monnaie exogène ? De réduire l’offre de monnaie pour faire baisser l’inflation, car il considère que l’inflation est la conséquence d’une émission excessive de monnaie.


Que va proposer le partisan de la monnaie endogène ? De s’attaquer aux causes directes de l’inflation. Car pour lui l’augmentation de la masse monétaire n’est pas la cause mais plutôt la conséquence de l’augmentation générale des prix. Il va donc chercher à comprendre les raisons de l'augmentation des prix.


Si la monnaie n’est effectivement pas la cause de l’inflation, la première politique ne pourra que créer une récession (et envoyer arbitrairement une partie de la population active au chômage) en privant l’économie de la monnaie nécessaire à son bon fonctionnement. Ce qui ne sera pas le cas de la seconde.


Prenons maintenant l’exemple célèbre de la désinflation Volcker. A la fin des années 70, le taux d’inflation aux Etats-Unis est de plus de 10%, ce qui est jugé beaucoup trop important par la plupart des dirigeants politiques et des spécialistes de la question. Paul Volcker est alors nommé président de la FED, avec comme objectif principal la lutte contre l’inflation. Monétariste, il pense que la trop forte croissance de la masse monétaire est la principale cause de l’inflation et qu’il faut donc la ralentir, en menant une politique monétaire restrictive (via une augmentation des taux d’intérêt directeurs). Résultat : l’inflation est ramenée de 11% en 1979 à moins de 4% en 1982. Mais, le taux de croissance de l’économie est passé dans le même temps de 2,5% à -2,2% et le taux de chômage de 5,8 à presque 10%. Commence pour l’Europe et les Etats-Unis le début de ce qu’on a appelé les 30 piteuses, par opposition aux 30 glorieuses.


Un partisan de la monnaie endogène aurait probablement fait une analyse différente. Ce n’est pas parce que la quantité de monnaie augmente trop rapidement que l’inflation est forte, mais parce que l’inflation est forte que la quantité de monnaie augmente trop rapidement. Or pourquoi l’inflation est forte ?


D’une part, parce que les salariés demandent de trop fortes augmentations de salaires. Mais pourquoi le font-ils ? En grande partie parce qu’ils anticipent une rapide augmentation des prix.


D’autre part parce que les entreprises augmentent rapidement leur prix, notamment parce qu’elles anticipent une augmentation rapide de leurs coûts.


On est donc d’avantage dans un processus d’anticipations auto-réalisatrices (tous le gens pensent que les choses vont se passer comme ça et agissent en conséquence, ce qui fait que les choses se passent effectivement comme ça) que dans un problème structurel lié à l’excès d’offre de monnaie dans l’économie.


La diminution de l’offre de monnaie par un partisan de la monnaie exogène cassera cette spirale inflationniste, parce qu’elle provoquera une récession qui, du fait de la montée du chômage, modérera les prétentions salariales des salariés, et du fait de l’incapacité des entreprises à écouler leurs productions, diminuera leurs marges. Le prix à payer (récession, chômage) est fort pour réduire l’inflation. Comme on dit, on soigne la maladie en tuant le patient.


Un partisan de la monnaie endogène aurait à mon avis proposé à la place une sorte de grande négociation collective dans laquelle salariés et patrons s’engageaient respectivement à voir leurs salaires et prix augmenter à un certain taux et pas d’avantage (négociation qui n’a rien d’utopique et aurait probablement aboutit puisqu’elle est dans l’intérêt des deux parties). En modifiant ainsi les anticipations des uns et des autres, cause principale de l’inflation, le gouvernement pouvait ainsi espérer briser la spirale prix-salaires et voir les taux d’inflation baisser sans que cela provoque une récession.


Ces deux politiques révèlent, on le sent, deux manières différentes de concevoir l’économie. Dans un cas, on pense que le problème ne vient pas de l’économie elle-même, qui sait en toutes circonstances se réguler toute seule, mais d’un certain laxisme de l’autorité monétaire. Dans l’autre, on pense que le problème vient d’un défaut de coordination entre les différents agents économiques, qu’il faut par conséquent résoudre par leur concertation (ce que seule une autorité publique, ayant pour objectif l’intérêt général, peut permettre..). Dans un cas, l’action décentralisée de l’ensemble des agents économiques est toujours préférable à une intervention de l’Etat. Dans l’autre, si on considère que la décentralisation des décisions économiques est essentielle pour que fonctionne correctement une économie (et une démocratie..), on pense que dans certains cas, comme celui-là, une action temporaire de l’autorité publique peut être bénéfique. Dans un cas, une politique de relance de l’Etat, en injectant d’avantage d’argent dans l’économie, sera vue comme inflationniste. Dans l’autre, pas forcément (sauf si bien sûr il y a plein-emploi, mais alors une politique de relance ne sert plus à rien..).

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 14:15

 

Nous avons vu dans les précédents billets que les économistes néokeynésiens supposent dans leurs modèles que la monnaie est exogène, tandis que les postkeynésiens et les circuitistes la supposent endogène. Nous allons nous demander ici ce que cela peut bien changer..

 

Tout d’abord il faut bien voir que, contrairement aux apparences, le caractère endogène ou exogène de la monnaie ne change pas en théorie la capacité qu’à la banque centrale à réguler la quantité de monnaie dans l’économie.

 

Dans un cas, la banque centrale régule directement la quantité de monnaie dans l’économie, en fixant le montant qu’elle prête aux banques. Dans l’autre, elle la régule indirectement en fixant le prix auquel elle va prêter la monnaie aux banques, prix qui détermine en partie le coût du crédit et donc impacte sur la quantité de crédit émis, soit la quantité de monnaie en circulation. 

 

Je dis en théorie, parce qu’en pratique il est toujours plus compliqué, moins précis, de réguler les choses indirectement que de les réguler directement. D’ailleurs la croissance de la masse monétaire dépasse toujours largement les objectifs de croissance de la banque centrale européenne. Pour reprendre une analogie utilisée dans un commentaire, les choses sont un peu les mêmes que si un Etat avait le choix entre deux politiques protectionnistes : fixer des quotas ou des taxes douanières. En théorie, l’Etat peut fixer des taxes douanières de manière à retrouver exactement les niveaux d’importations que permettaient les quotas. En pratique, ce sera un peu plus difficile parce qu’il ne sait jamais parfaitement à quel niveau d’importations correspond tel niveau de taxe douanière (mais il est toujours temps de corriger après coup).

 

Donc à mon avis la principale différence entre un modèle avec monnaie endogène et un modèle avec monnaie exogène ne tient pas dans la capacité de la banque centrale à réguler la masse monétaire.

 

Les choses varient en revanche pour l’inflation. Dans le cas d’une monnaie exogène, l’inflation ne peut provenir que d’un excès de monnaie injectée par la banque centrale dans l’économie. On pense à la célèbre phrase de Friedman (« l’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire »). Dans le cas d’une monnaie endogène, les choses sont moins tranchées et en partie inversées. Si ce sont les agents économiques qui, en contractant des crédits, génèrent la masse monétaire, c’est alors l’augmentation des prix qui va déterminer l’augmentation de la masse monétaire. En effet si en moyenne, pour une raison ou pour une autre, les prix et les salaires augmentent dans une économie, alors la valeur des crédits demandés par les différents agents économiques augmentera également (les entreprises par exemple auront besoin de d’avantage d’argent pour payer les salaires de leurs employés, etc.), et donc la quantité de monnaie en circulation augmentera. Ce n’est plus la quantité de monnaie qui détermine les prix, ce sont les prix qui déterminent la quantité de monnaie.

 

De ce fait, et en partie pour faire face aux ultras de l’orthodoxie qui prétendent que l’inflation ne peut être que monétaire, certains postkeynésiens en viennent à penser que l’inflation ne peut jamais provenir d'un excès de monnaie, puisque ce sont les agents économiques qui déterminent leur besoin de monnaie en fonction du niveau des prix. Personnellement je pense qu’il y a à la fois une action des prix sur la quantité de monnaie et de la quantité de monnaie sur les prix. Si les prix augmentent, la valeur des crédits demandés sera plus importante et donc les crédits augmenteront. Mais si trop de crédits sont demandés, alors en accroissant trop fortement la demande pour un bien donné, ils peuvent faire croître son prix.  

 

Ce serait le cas par exemple pour l’immobilier, le volume des crédits demandés a fortement augmenté parce que les prix ont fortement augmenté, et les prix augmentent parce que la demande, permise par le crédit, reste forte.


Une autre distinction porte sur les taux d’intérêts. Pour les uns, le taux d’intérêt résulte de la rencontre entre l’offre de monnaie de la banque centrale et la demande de crédits des agents économiques (il serait donc pour le coup endogène, ceux qui pensent que la création monétaire est exogène pensent que les taux d’intérêts sont endogènes). Pour les autres, le taux d’intérêt est déterminé par la banque centrale puis les banques, sans lien mécanique avec la demande de crédits (il serait donc exogène, ceux qui pensent que la création monétaire est endogène pensent que les taux d’intérêts sont exogènes).

 

Attention, je ne dis pas là non plus que pour les postkeynésiens la demande de crédits n’a pas d’effet sur le taux d’intérêt, je dis juste que l’effet n’est pas mécanique. Une hausse de la demande de crédits ne fera pas varier les taux d’intérêts suite à une supposée rencontre entre offre et demande de monnaie, mais pourra le faire parce qu’en accroissant la demande, cette hausse de la demande de crédits pourra élever le niveau des prix et inciter la banque centrale en réponse à augmenter ses taux d’intérêts.

 

Dans les faits, ça ne change pas grand-chose pourrait-on se dire, dans les deux cas une forte hausse de la demande de crédits, par exemple, devrait entraîner une hausse des taux d’intérêts et une hausse des prix.

 

En réalité ça change pas mal de choses. Nous verrons dans le prochain billet ce que ça peut changer en termes de politiques économiques, avec l’exemple de la désinflation Volcker. Puis, dans le billet encore suivant nous verrons qu’il y a une différence à mon avis beaucoup plus fondamentale que celles décrites ici, entre les partisans de la monnaie endogène et ceux de la monnaie exogène..

 

(En attendant.. suspense )

 

 

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 18:42

 

Etudions maintenant ce que disent les différentes théories (du moins celles que je connais un peu..) quant à la manière dont la monnaie est créée.

 

La théorie néoclassique s’intéresse peu aux mécanismes de création monétaire, tout simplement parce qu’elle s’intéresse peu à la monnaie, tout simplement parce que la monnaie n’exerce d’après elle qu’une très faible influence sur le fonctionnement des économies. D’après la théorie néoclassique, la monnaie ne sert qu’à déterminer le niveau des prix, mais en aucun cas le niveau de la production (c’est la fameuse théorie quantitative de la monnaie). La quasi-totalité des modèles néoclassiques sont donc des modèles réels, c’est-à-dire sans monnaie. (A noter que réel n’est pas opposé ici à irréel bien sûr, mais à monétaire, votre modèle est soit réel, soit monétaire. La théorie des cycles réels, c’est la théorie qui explique les cycles dans un modèle sans monnaie.)

 

Les rares fois où la monnaie est intégrée, on parle de monnaie « hélicoptère », car on suppose que la quantité de monnaie nécessaire pour faire fonctionner le modèle tombe du ciel, sans qu’elle n’ait de contreparties ou de règles de création et de destruction précises. En général, la monnaie ainsi intégrée aux modèles ne change rien à leur fonctionnement. L’économiste peut alors continuer à travailler sans problèmes de conscience sur son modèle sans monnaie (puisqu’il a démontré qu’en l’intégrant ça ne changeait rien).

 

Vous pourriez vous dire : mais tant qu’à faire l’effort d’intégrer la monnaie, autant l’intégrer selon ses véritables mécanismes de création et destruction monétaire (une monnaie de crédit créée par des banques contrôlées par une banque centrale). Le problème c’est qu’il est beaucoup plus complexe d’intégrer une telle monnaie dans un modèle (et que ceux qui ont essayé de le faire ont dû s'apercevoir qu'insérer une telle monnaie était incompatible avec leurs hypothèses de base, on pourra revenir sur ce point dans un autre billet).

 

La théorie néokeynésienne s’appuie sur la célèbre théorie du multiplicateur monétaire. Selon cette théorie, la monnaie est bien créée par les banques, et c’est la banque centrale qui est à l’initiative de cette création.

 

Comment les choses se passent (je simplifie à l'extrême, car l'objectif ici n'est pas d'expliquer les mécanismes de création monétaire, dont plusieurs sites parlent déjà très bien, mais de voir les différentes approches de cette création par les différentes théories).

 

Les banques, pour pouvoir créer de l'argent et accorder des crédits, ont besoin de se faire elles-mêmes prêter de l'argent par la banque centrale. Supposons que le ratio, entre ce que les banques peuvent prêter et ce que prête la banque centrale aux banques, soit de 10 (c'est-à-dire que pour 1 euro prêté par la banque centrale aux banques, les banques peuvent créer et accorder pour 10 euros de crédits).

 

Dans les modèles néokeynésiens, les choses se passent ainsi :

- La banque centrale estime la quantité de monnaie qu'il faudrait en plus dans l'économie, pour lui permettre de suivre la production de richesse. Supposons qu'elle estime que 1000 euros de plus sont nécessaires pour faire tourner l'économie.

- Elle va dès lors décider de prêter 100 euros aux banques, et les banques pourront, grâce à cet argent et au multiplicateur monétaire, créer et prêter 1000 euros.


Si la banque centrale se trompe, il ne fallait en fait insérer que 500 euros dans l’économie, eh bien trop d’argent aura été créé, il y aura plus d’inflation que prévu et c’est pas top. S’il fallait en fait insérer 2000 euros dans l’économie, la banque centrale a tapé trop bas, ce qui peut provoquer un ralentissement de la croissance.

 

Tout l’objectif de la banque centrale est alors de viser juste.

 

Pour représenter cela, les néokeynésiens vont utiliser dans tous leurs modèles une courbe d’offre de monnaie, qui représente la quantité de monnaie que la banque centrale permet de créer dans l’économie. En face de cette courbe, il y a une courbe de demande qui représente la quantité de crédits que les entreprises, les ménages et l’Etat demandent (la rencontre des deux déterminera le taux d’intérêt, mais c’est un autre sujet !). La courbe d'offre de monnaie est à la base de tous les modèles néokeynésiens les plus célèbres, IS-LM, AD-AS (ou OG-DG), etc..

 

La théorie néoclassique ne traitant quasiment pas de la monnaie, c’est cette théorie néokeynésienne de la monnaie qui est enseignée aux étudiants dans les universités.

 

Pour les théories postkeynésienne (et circuitiste), les causalités sont inversées. Précédemment c’était la banque centrale qui décidait de la quantité de monnaie qui devait être créée, en injectant une certaine somme dans l’économie, multipliée ensuite par le multiplicateur monétaire. Pour les postkeynésiens et les circuitistes, ce sont les demandes de crédits des différents agents économiques qui déterminent la quantité de monnaie. Les banques accordent des crédits aux  clients qu’elles jugent suffisamment solvables aux taux d’intérêts en vigueur. Et pour chaque crédit qu'elles souhaitent accorder, elles se retournent auprès de la banque centrale, pour lui demander de leur prêter l’argent nécessaire (par exemple, pour un crédit de 100 euros, la banque demandera à la banque centrale 10 euros). La banque centrale est pour les postkeynésiens parfaitement accommodante, c'est-à-dire qu'elle accepte à chaque fois de prêter aux banques l'argent nécessaire.


Cela ne signifie pas pour autant que les banques centrales n’ont aucune influence sur la création monétaire pour les postkeynésiens. Car, en augmentant leurs taux d’intérêts directeurs, les banques centrales prêtent l’argent aux banques à un prix (un taux d’intérêt) plus élevé, les banques sont donc elles-mêmes obligées de prêter l’argent aux agents à un taux d’intérêt plus élevé. Ce qui fait  entre autres diminuer le nombre de personnes qui souhaitent demander des crédits, et donc ralentit la création monétaire.

 

Il n'y a donc pas dans les modèles postkeynésiens de courbe d'offre de monnaie, c'est une de leur principale différence avec les modèles néokeynésiens. Il y a juste une courbe de demande de crédits, qui décroît avec le taux d'intérêt.

 

Pour résumé :

Pour les néoclassiques, on injecte 1000 euros dans l’économie en les jetant depuis un hélicoptère.

Pour les néokeynésiens, 1000 euros seront créés si la banque centrale décide de prêter 100 euros aux banques. La monnaie est exogène, sa quantité est déterminée par un agent extérieur à l’économie (la banque centrale).

Pour les postkeynésiens, 1000 euros seront créés si des agents économiques solvables demandent, aux taux d'intérêt en vigueur, pour 1000 euros de crédits aux banques. Au même moment, les banques demandent à la banque centrale de leur prêter les 100 euros nécessaires. La monnaie est endogène, sa quantité est déterminée par les demandes de crédits des différents agents économiques.

 

Par opposition au multiplicateur monétaire des néokeynésiens, où 100 euros de la banque centrale permettent de créer 1000 euros, les postkeynésiens parlent de diviseur de crédits, puisque pour 1000 euros créés les banques en demanderont 100 à la banque centrale. On pourrait penser qu'au final tout ceci ne change pas grand chose, en réalité si ça en change beaucoup, nous y reviendrons.

 

Dans les modèles néokeynésiens, la banque centrale contrôle directement la quantité de monnaie, en fonction de ce qu'elle injecte. Dans les modèles postkeynésiens, elle la contrôle indirectement, via son prix (les taux d'intérêt directeurs).

 

Aujourd'hui le principal outil qu’utilisent les banques centrales pour réguler la masse monétaire est le taux d’intérêt directeur, ce qui semble donner raison aux postkeynésiens. Pourtant les étudiants entendent beaucoup parler de monnaie exogène et très peu, voir pas du tout, de monnaie endogène. J’avoue ne pas comprendre.. (ou avoir peur de comprendre..)

 

Et quelle est au fait la principale différence entre postkeynésiens et circuitistes sur cette question ? Eh bien, s'ils sont totalement d'accord sur le fond, la plupart des modèles postkeynésiens ne prennent pas en compte les mécanismes de création monétaire, car ils ne les estiment pas primordiaux pour comprendre un certain nombre de phénomènes. Par exemple, un modèle postkeynésien sur le chômage ira rarement se poser la question de l'origine de la monnaie, etc. Ce qui est inconcevable dans un modèle circuitiste, où les questions de la création et de la destruction monétaire conditionnent l'ensemble des modèles.

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