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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 12:19

 

Dupont-White

 

Ci-joint un extrait du livre de Charles Brook Dupont-White Essai sur les relations du travail avec le capital (1846 !), un économiste français du XIXe siècle, précurseur du courant économique qu’on a appelé l’école historique allemande et défenseur de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’Etat providence.

 

Il nous rappelle qu’il était possible au milieu du XIXe siècle d’être économiste sans tomber dans l’angélisme des socialistes utopiques (puis le manichéisme des socialistes scientifiques, des marxistes) ou dans le trop facile aveu d’impuissance (en fait d’indifférence ?) face à la misère ouvrière des économistes classiques (sous couvert de pseudo-lois naturelles et scientifiques qui se sont pour la plupart révélées fausses).

 

Dupont-White à qui l’on doit également ce passage (page 198 du même bouquin) : « Nous en conviendrons tout d'abord : si l'instruction primaire, telle qu'on vient de l'expliquer, avait pour unique effet d'élever les supériorités naturelles au rang qui leur appartient, le résultat serait incomplet et défectueux. Il n'y aurait là que du saint-simonisme, c'est-à-dire beaucoup pour la capacité, rien pour l'humanité. Or, l'essentiel n'est pas que chacun soit à sa place, mais que la dernière place soit tenable, puisque c'est un homme qui l'occupe ».

 

(Bien dit ! :)

 

Bonne lecture !

 

« Il s'est fait de nos jours une insigne découverte, celle du peu que vaut la Liberté.

 

Paradoxe et blasphème, allez-vous dire.... Nous en appelons de cet arrêt à une simple distinction qui sera toute notre apologie.

 

Certaine liberté est excellente sans doute, mais seulement celle qui signifie gouvernement d'une nation par elle-même. — Que si l'on entend par ce grand mot le moins de gouvernement possible, il n'y a là qu'une chose médiocre et trompeuse.

 

La liberté, pour quelques esprits, c'est la faiblesse du gouvernement, l'humilité de son rôle, la pauvreté de ses attributions. Peu leur importe que le pouvoir soit l'élu et le surveillé de la nation, leur maxime n'en est pas moins celle-ci : le tenir constamment en échec et en défiance ; substituer en toute matière l'action des individus à celle de la société ; exclure l'État de tout ce qui concerne le culte, l'enseignement, les travaux publics, et lui interdire notamment toute intervention dans les choses d'industrie.

 

C'est ce genre de liberté qui semble désormais frappé de défaveur, et dont l'expérience nous signale chaque jour les lacunes, les imperfections, les impuissances.

 

Que le pouvoir s'abstienne, qu'il soit inactif et par cela même inoffensif, c'en est assez pour le très petit nombre que la nature ou la fortune ont bien traité ; c'en est trop peu pour les masses qui veulent être non-seulement épargnées, mais assistées, et qui perdent à cette inertie du pouvoir leur meilleure chance de tutelle et de réhabilitation.

 

Autrefois, on le sait, le pouvoir avait la prétention d'exister par lui-même : il était propriété plutôt que magistrature, et à ce titre l'abus était de son essence. De là quelques publicistes ont conclu qu'il fallait circonscrire et entraver tout pouvoir ; que le bonheur et la dignité des peuples étaient uniquement à ce prix ; que le progrès n'avait pas d'autre voie à suivre, ni d'autre triomphe à désirer. C'est parmi eux que le gouvernement s'est appelé un mal nécessaire.

 

Étroite et fausse logique, comme si toute souffrance tenait aux institutions ! Comme si la nature n'avait pas fait les hommes inégaux en tous sens, c'est-à-dire esclaves nécessaires, victimes prédestinées les uns des autres ! Laissez donc force au pouvoir pour corriger l'œuvre vicieuse de la nature : Tout en le constituant sur d'autres bases, tout en assurant l'emploi tutélaire de cette force par des garanties d'élection et de contrôle, laissez-la lui vive et intacte pour les fins essentielles de la société, c'est-à-dire pour la protection de toute faiblesse, pour la répression de tout égoïsme.

 

S'en prendre à la nature du pouvoir des vices de son organisation ; le réputer malfaisant par essence, tandis qu'il ne l'est que par l'accident de sa constitution, telle fut la méprise de ces publicistes.

 

Les grandes assemblées de la révolution n'avaient eu garde de se fourvoyer de la sorte. Avec un juste sentiment de toute la mission de l'État, elles avaient dit : liberté, égalité, fraternité. C'est-à-dire, non-seulement le pouvoir sera l'élu de la nation, non-seulement il cessera de favoriser le patricien, mais encore il prendra sous son aile, il couvrira de sa protection, cette immense majorité du peuple vouée jusque-là aux spoliations et aux avanies : à l'œuvre de la délivrance, il ajoutera celle de la réparation.

 

Or, nous avons à cette heure l'égalité : c'est chose acquise que la ruine des castes, que le triomphe du niveau légal. — Nous acquérons chaque jour plus de liberté car chaque jour nous prenons plus de part à la collation et à la direction du pouvoir. — Mais l'exercice de ce pouvoir pour le bien du plus grand nombre, son effort constant pour la réhabilitation des masses, la fraternité, en un mot, voilà ce qui manque à l'exécution du programme révolutionnaire. — Est-ce assez que tous soient égaux devant la loi ? Est-ce assez même que cette loi ne soit plus l'œuvre d'un homme ni d'une caste, si elle permet, sous prétexte de liberté, les oppressions qu'elle ne consacre plus, et si le droit du plus fort, banni des institutions, peut revivre spontanément, et se déployer tout à l'aise dans des mœurs et dans des œuvres nouvelles ? »..

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 11:03

 

Voici ce qu'a affirmé Alain Minc, qui ne se caractérise pourtant pas par son rejet de l’économie de marché ou par un quelconque ressentiment envers les économistes néoclassiques, hier matin sur France Inter (dans inter-activ) :

 

« Les politiques et les banquiers centraux ont montré que dans des circonstances exceptionnelles, ils ont des instruments. L’ensemble des dirigeants – et je dis bien politiques et banquiers centraux du monde entier – ont sacrément bien fait leur boulot. Et si le même boulot avait été fait en 1930, on aurait peut-être évité la suite, y compris le nazisme. »

 

Ce n’est pas très joli à dire, et avec des « si » on pourrait faire beaucoup de choses, mais le fait est que pour cette période on possède de nombreux éléments qui laissent penser que cette supposition est très plausible. Et si tel est le cas, je pense qu’on doit pouvoir le dire sans se faire attribuer des points Godwin : l’un des plus grands drames qu’a connu l’Humanité (la seconde guerre mondiale et ses crimes contre l’Humanité) a probablement eu pour étincelle les décisions économiques erronées prises par une poignée d’individus à la tête des Etats et des Banques Centrales, décisions directement inspirées par la vision fantasmée et absolument irréaliste qu’avaient alors la grande majorité des économistes du fonctionnement d’une économie de marché.

 

Les néoclassiques des années 30 ne sont pas les néoclassiques d’aujourd’hui, mais je pense qu’ils seraient encore nombreux, parmi les adeptes de Kydland, Lucas ou Barro, à reproduire les mêmes erreurs 80 ans après.

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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 23:13

 

Ci-joint la fort jolie conclusion du livre d’Elie Sadigh (maître de conférence en économie), la théorie économique dominante, un siècle d’imposture, qui je l’espère donnera envie aux partisans de la théorie néoclassique (ou orthodoxe ou « mainstream ») qui lisent ce blog, ainsi qu’à Cyril Hédoin, de se plonger dans la lecture de ce livre. Si par hasard cela devait arriver, je serais d’ailleurs ravi de lire leurs commentaires dessus. On bâtit de grands modèles et on écrit de savants articles sur une théorie dont personne n’est capable de justifier le réalisme des fondements.

 

« Conclusion

 

Les Néoclassiques souhaitent établir des lois économiques en appliquant la méthode des mathématiciens. Ils pensent que ces lois peuvent être scientifiques du seul fait qu’elles sont formalisées. « Si l’économie politique pure, ou la théorie de la valeur d’échange et de l’échange, c’est-à-dire la théorie de la richesse sociale considérée en elle-même, est, comme la mathématique, comme l’hydraulique, une science physico-mathématique, elle ne doit pas craindre d’employer la méthode et le langage des mathématiques » (Walras, 1976, p29).

 

Cette citation de l’un des principaux pères fondateurs de l’Ecole néoclassique appelle deux remarques de natures différentes. Du point de vue économique, la théorie de l’échange ne peut fonder la théorie de la richesse sociale. C’est la théorie de la production qui permet d’expliquer la richesse sociale, ce n’est pas l’opération d’échange qui engendre l’enrichissement. Du point de vue épistémologique, les mathématiques ne sont pas une « science physico-mathématique » parce qu’elles ne portent pas sur l’expérience, contrairement à la physique, et si l’on se réfère au modèle de la physique mathématisée, encore faut-il savoir comment les physiciens utilisent les mathématiques. Les physiciens utilisent les mathématiques pour expliquer une réalité, en fonction des besoins de l’expérience. A contrario, l’utilisation des mathématiques pour elles-mêmes (fascination pour les formules) ne relève pas d’une attitude scientifique.

 

En ce qui concerne la méthode, les mathématiciens fondent leur raisonnement sur des postulats – le postulat étant un « principe indémontrable qui paraît légitime, incontestable » – ils raisonnent dans un système hypothético-déductif. Les prémisses qui constituent leur point de départ sont sans prétention réelle, c’est-à-dire qu’elles n’ont aucun fondement dans la réalité et qu’elles ne prétendent rien enseigner sur la réalité. Comme le dit Russel lui-même : « Les mathématiques sont la seule science où l’on ne sait pas de quoi on parle ni si ce que l’on dit est vrai ». Bourbaki ne dit pas autre chose quand il parle des structures mathématiques comme d’un « réservoir de formes abstraites ». (Cf. L’architecture des mathématiques, in : les Grands Courants de la pensée mathématique. Ed. Cahiers du Sud, Paris 1948, pp. 37-47).

 

Les économistes néoclassiques prétendent, eux aussi, forger des hypothèses, mais ils nient le caractère axiomatique de leurs hypothèses et prétendent que celles-ci sont des prémisses vraies. En économie, il ne suffit pas qu’un raisonnement soit valide pour qu’il soit vrai, il doit être confirmé par la réalité.

 

En ce qui concerne le langage, l’analyse scientifique est l’art de développer avec rigueur un raisonnement appliquant des règles précises et considérées comme admises. La mathématique est l’écriture de ce raisonnement, au moyen de symboles.

 

Il s’agit de savoir si les auteurs néoclassiques respectent ces exigences fondamentales. Prenons un exemple. Les mathématiciens étudient les conditions de la dérivabilité d’une fonction. Les Néoclassiques, en partant de ce résultat, constatent que la dérivée de la fonction de production passe par des phases de rendements croissants et décroissants. Ils rejettent la phase des rendements croissants, qui ne leur convient pas, car ils ne peuvent pas rémunérer les facteurs de production dans cette phase (bien que celle-ci représente une réalité économique). Pour pouvoir rémunérer les facteurs, ils sont donc obligés de prendre la phase des rendements décroissants, ce qui, mathématiquement, est possible. Mais c’est là où la bât blesse : pour entrer dans cette phase, ils sont obligés de supposer que, sur une quantité fixe de facteur, ils peuvent employer n’importe quelle quantité de facteur variable. Il est vrai que, mathématiquement, cette hypothèse est légitime mais, du point de vue économique, elle ne peut pas être acceptée dans un système concurrentiel, et c’est pourtant dans ce système que les Néoclassiques se placent.

 

Pour pouvoir fonder un raisonnement scientifique, le problème auquel les Néoclassiques doivent apporter une réponse est le suivant : dans un état de technique donné, dans une période donnée et dans une situation de concurrence, est-il possible d’employer sur une quantité fixe d’un facteur n’importe quelle quantité de facteur variable ?

 

Plus rigoureusement, les Classiques* et les Keynésiens établissent une relation entre la quantité de capital et le niveau de l’emploi pour une technologie donnée, ce qui signifie que l’accroissement du capital engendre une augmentation de la demande de main-d’œuvre. (Pendant une certaine période, les pays occidentaux ont connu cette situation, et ils ont été obligés de faire appel à la main-d’œuvre étrangère).

 

Or, c’est cette même hypothèse, selon laquelle on peut employer sur une quantité de capital fixe n’importe quelle quantité de travail, qui fonde l’analyse néoclassique de l’emploi. Pour pouvoir rémunérer les facteurs selon leur productivité marginale, les Néoclassiques rejettent les coefficients fixes, qui constituent une grande partie de la réalité économique et ce rejet, qui leur est imposé par les exigences de leur système, leur facilite la tâche pour « résoudre » le problème du chômage. Ainsi, pour ces auteurs, le problème de l’emploi se ramène au problème du taux de rémunération du travail, puisque, au fur et à mesure que, sur une quantité fixe de capital, on augmente le nombre de travailleurs, la productivité du travail baisse et donc sa rémunération diminue. Par conséquent pour que le plein-emploi soit atteint, le taux des salaires doit diminuer ; mais, en même temps, selon cette analyse, la rémunération du facteur constant augmente, ce qui suppose que sa productivité augmente, et cela bien que, par définition, ni sa quantité ni sa qualité ne changent. Or, comme nous l’avons montré dans ce travail, l’hypothèse des coefficients variables ne peut pas être retenue et, de ce fait, le niveau du taux des salaires en tant que cause du chômage ne peut pas être accepté. Voilà comment, à partir d’un raisonnement mathématique acceptable, on aboutit à un résultat que l’observation de la réalité économique contredit.

 

La croissance endogène, qui résulte du progrès technique, engendre des rendements croissants. Or, l’analyse marginaliste ne peut pas déterminer la rémunération des facteurs dans cette situation. C’est ainsi que les auteurs qui étudient la croissance endogène introduisent alors la concurrence monopolistique. Cela engendre deux conséquences incompatibles avec les exigences de l’analyse dans le cadre de laquelle ils se placent : d’une part, la règle qui leur permettait de déterminer les rémunérations des facteurs ne peut plus s’appliquer, d’autre part, l‘équilibre économique, qui constitue le pivot de l’analyse néoclassique, et qui doit être obtenu dans le cadre de la concurrence pure, ne peut plus être réalisé.

 

Nous avons démontré tout au long de ce travail que l’analyse néoclassique est fondée sur des hypothèses qui ne sont pas compatibles avec la réalité économique. En outre, certaines de ses applications ne respectent même par les hypothèses qui fondent cette analyse.

 

Si les auteurs néoclassiques ont pour objectif de fonder un raisonnement scientifique à l’instar des « sciences exactes », ils doivent respecter leurs exigences, or ils ne le font pas. Albert Jacquard a raison de dire : « « Il faut parler non de « science exacte », mais de « science rigoureuse », ce qui est un pléonasme, car ce qui n’est pas rigoureux n’est pas scientifique » (1997, p.113).

 

La théorie néoclassique, qui domine l’enseignement et qui, par conséquent, prétend guider les hommes politiques, n’ayant pas de fondement scientifique, elle reflète la misère actuelle de l’économie, et, dès lors, la misère des politiques économiques qui sont fondées sur elle. »

 

 

(Quel talent !)

 

Walras, (1976), « Elements d’Economie Politique Pure ».

Jacquard, (1997), « Petite Philosophie à l’usage des non-philosophes ».

 

* Attention, les Classiques sont différents des Néoclassiques ! Le courant classique, ultra-dominant tout au long du XIXe siècle est sur de nombreux points, dont celui-ci, beaucoup plus proche de la théorie keynésienne que de la théorie néoclassique.

 

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 16:51

J’avais évoqué dans un commentaire ce passage d’une interview de Jacques Sapir par Christian Chavagneux (que j’ai découvert en lisant l’Anti-Manuel d’économie de Bernard Maris).

 

Je vous propose de le lire, et y ajoute quelques brèves remarques juste après..

 

 

Jacques Sapir

Où sont les morts provoqués par les économistes ?

 

« En Russie, la surmortalité actuelle provient en partie de la destruction des systèmes sociaux et d’hygiène, résultat des coupes budgétaires imposées par les économistes qui ont conseillé les gouvernements de Jeffrey Sachs à Stanley Fischer. Ces économistes ont également sur la conscience la situation de désespoir, de voie sans issue qu’ils ont contribué à créer par leurs conseilles erronées : le taux de suicide a explosé chez les jeunes, ainsiion des systèmes sociaux et d' que les comportements facilitant la montée de la prostitution ou de la criminalité. On a maints exemples d’une détérioration dramatique des cadres de vie liée aux politiques prescrites par ces experts en Amérique latine, par exemple aujourd’hui en Argentine. Les recettes du FMI ont conduit l’Indonésie au marasme et au bord de l’éclatement interethnique et de la guerre civile, alors que, à l’opposé, la Malaise traversait la crise de 1997 sans trop de mal en suivant une politique opposée (incluant en particulier le contrôle des changes). Il est clair que les économistes responsables des divers désastres que l’on a connus ne les ont pas voulus. Une bonne partie d’entre eux ont donné leurs conseils avec les meilleures intentions du monde. Rappelons-nous le mot de Guillaume II devant les charniers de la Première Guerre mondiale : « je n’avais pas voulu cela. » Et rapprochons cette phrase de l’aveu de Michel Camdessus, l’ancien directeur général du FMI, reconnaissant que l’action de FMI avait créé en Russie «  un désert institutionnel dans une culture du mensonge ». Il ne reste pas moins que l’on n’est pas jugé sur ses intentions, on l’est sur ses résultats. »

 

Interview de Christian Chavagneux, Alternatives économiques, mars 2003

 

 

Et la liste est longue..

(et comprend très certainement ne l'oublions pas le seconde guerre mondiale)

 

Il y a entre autres une profonde injustice, presque inédite, dans tous ces morts provoqués par les économistes. D’une part, les économistes ne subissent jamais les conséquences des décisions qu’ils prennent (précarité, chômage, paupérisation, etc.). Bien au contraire, plus la situation va mal économiquement, plus la société se tourne vers eux, les supposés dépositaires du savoir économique, pour faire ses choix. Comme nos médecins d’antan avec leurs saignées, pour reprendre une analogie de Bernard Maris. D’autre part, ces économistes ne se rendent jamais responsables des souffrances qu’ils provoquent, au contraire ils continuent de prêcher les mêmes histoires, avec le même aplomb, le même sérieux, 20 ans plus tard, et nous continuons à les écouter. Et lorsqu’ils modifient un peu leur vision de choses, on fait table rase du passé et salue leur mérite intellectuel. Jamais (à ma connaissance) on a entendu un journaliste demandé à un Milton Friedman, à un Jeffrey Sachs ou à un Stanley Fisher s’il dort bien la nuit, malgré toutes les vies que leurs décisions ont foutues en l’air.

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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 18:19

Ci-joint un passage fort éclairant tiré du livre le débat interdit de Fitoussi, paru il y a (déjà !) 10 ans, sur la rupture entre les politiques keynésiennes conduites par les gouvernements durant les 30 glorieuses et les politiques d’austérité menées depuis.

 

On y apprend notamment que les politiques keynésiennes menées après le premier choc pétrolier n’ont pas échoué, et que les années 70 n’ont pas été une période de stagnation, de stagflation, comme l’apprennent les étudiants.

 

De même les meilleures performances de l’économie américaine ne viennent pas de sa prétendue flexibilité, comme une majorité de gens le pensent, mais de la conduite de politique de relance bien plus vigoureuses que celles menées dans la sérieuse Europe, si appliquée et si à l’écoute de ses économistes.

 

Si les Etats n’avaient pas à la fin des années 70 abandonné l’objectif de plein-emploi et s’étaient un peu creusé la tête pour trouver des solutions de financement* et de lutte contre l’inflation au lieu de céder aux sirènes monétaristes et néoclassiques, je n’ose imaginer comment serait le monde aujourd’hui.

 

* Cf. par exemple :

http://ecodemystificateur.blog.free.fr/index.php?post/Les-structures%2C-encore-les-structures%2C-toujours-les-structures

http://blog.mondediplo.net/2010-02-17-Au-dela-de-la-Grece-deficits-dettes-et-monnaie

 

« La rupture de 1979

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

La situation a commencé de se dégrader, non point après le premier choc pétrolier de 1974, comme on le dit souvent, mais quelques années avant, avec la fin du système monétaire mis en place, en 1944, par les accords de Bretton Woods. Ces accords instauraient un système de change fixe qui régissait l’ensemble des monnaies. En 1971, les Etats-Unis ont mis fin à la convertibilité du dollar, et en 1973 l’ensemble des pays a renoncé au système des changes fixes. Dans ce contexte, advenait le premier choc pétrolier. L’Europe, d’une certaine manière, a commencé à se porter mal à ce moment-là.

 

Au début, pourtant, les politiques économiques ont continué d’être actives sur le vieux continent. Grâce à elles, les performances européennes en termes de croissance ne furent pas trop mauvaises dans les années 70. Dès 1976, la France avait retrouvé – jusqu’au second choc pétrolier de 1979 – un rythme de croissance assez soutenu, de 4%. Même lorsqu’on inclut l’année d’impact maximum du premier choc pétrolier – 1974, qui fut la première année de croissance négative de l’après-guerre (si l’on excepte 1958) –, le taux de croissance de l’économie française pour la période 1974 – 1979 est resté, en moyenne, supérieur à 3%. On comprend que, pour beaucoup, les années 70 conservent le parfum d’un paradis perdu. Le vrai déséquilibre des années 70, c’était l’inflation et la trop vive augmentation des salaires réels qui la suscitaient : on était passé d’un taux de 4 ou 5% par an à un régime de 10%. Dans cette période, certes, le chômage avait augmenté lui-aussi – de 4% en 1973 à environ 6% en 1980 –, mais cette augmentation n’avait rien de comparable à celle que nous connaissons aujourd’hui.

 

C’est après le second choc pétrolier de 1979 que la situation s’est vraiment aggravée. Cette année-là, au moins de juillet, les cinq pays les plus industrialisés du monde, réunis à Tokyo, ont décidé qu’il fallait suivre une « stratégie » différente de celle mise en œuvre après le premier choc : ne point laisser repartir l’inflation ; veiller aux équilibres extérieurs, en bref, mener une politiques restrictive. Cela signifiait que, pour réagir au choc pétrolier, les pays occidentaux décidaient paradoxalement, de moins échanger entre eux, aggravant par là même les conséquences du choc. Le monde entier s’est engagé, à ce moment-là, très restrictive, à l’exception de la France pendant les deux premières années du gouvernement socialiste, et surtout des Etats-Unis qui, de façon pragmatique, ont maintenu un écart notable entre les « mots et les choses ».

 

Cette réunion du G5 marquait une véritable rupture avec les pratiques d’inspiration keynésienne qui avait prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après Tokyo, l’inflation devenait la priorité des priorités. On se ralliait à une attitude très orthodoxale de lutte contre l’inflation. Les déclarations de Paul Volker, nommé à la tête de la Réserve fédérale américaine, traduisaient clairement cette priorité absolue, généralement associée à l’idée d’une nécessaire crédibilité – et donc durée – de ces politiques restrictives. Elles furent mises en œuvre simultanément, mais de manière non coordonnée, par les gouvernements et leurs banques centrales.

 

Si l’on excepte le court intermédiaire du gouvernement socialiste en France, tout référence à la poursuite d’objectifs de croissance et de plein-emploi – ou, de façon plus réaliste, de lutte contre le chômage – au moyen de politiques macroéconomiques disparaît alors du discours des gouvernants européens. Il n’en est pas de même aux Etats-Unis où le président Ronald Reagan insistera sans cesse sur la priorité accordée à la croissance et à l’emploi. Dans son Message sur l’état de l’Union de 1986, on pourra lire par exemple : « Les objectifs majeurs de mon gouvernement ont été, depuis le début, une croissance économique forte, durable et non-inflationniste, et des opportunités économiques croissantes pour tous les Américains. » En mars 1989, le président Georges Bush répétera encore, en réaction à une intervention du président de la FED, M. Greenspan, que l’obsession de l’inflation est dangereuse car ce qui importe, c’est de donner un emploi à chaque Américain qui le souhaite. Autrement dit, en dépit de l’adoption de politiques d’inspiration libérale, en dépit aussi d’une rhétorique nouvelle, c’est la continuité qui va prévaloir en Amérique. Le système politique américain est apparemment allergique au chômage ; il réagit vigoureusement, dès que le taux de chômage – ou le taux d’inflation – dépasse la barre des « deux chiffres » (double-digit). Autre signe de la continuité et du pragmatisme dans l’attitude des autorités américaines : les pressions qui se sont exercées sur la RFA et la Japon, dans des circonstances de déséquilibres extérieurs comparables, bien que plus amples, à celles qui avaient fait naître l’idée de la « locomotive » (en 1978), afin qu’ils prissent l’initiative d’une relance de l’économie mondiale. La résistance des autorités allemandes sera révélatrice, quant à elle, du profond changement d’attitude de l’Europe.

 

Sur le vieux continent, la « rigueur » est devenue le maître mot des politiques macroéconomiques : rigueur budgétaire, visant à diminuer les dépenses publiques plus que les recettes, selon une vision libérale de désengagement de l’Etat combinée avec le souci de l’équilibre budgétaire ; rigueur monétaire, afin de réduire encore l’inflation – déjà très faible, pourtant, quel que soit le point de comparaison choisi – selon les préceptes monétaristes orthodoxes. Dans des pays comme la France ou l’Italie, la rigueur monétaire et salariale procédera du souci de maintenir la parité vis-à-vis du mark. Tous les discours français expriment l’idée que l’objectif primordial de la politique économique est désormais de réduire le différentiel d’inflation avec l’Allemagne, de devenir, en matière de prix, aussi vertueux que ce pays.

 

Ce choix de la rigueur, fait par le G5 et adopté par les pays européens, était évidemment dicté par la crainte de l’inflation qui, alors, n’était pas jugulée. Si les conséquences du second choc pétrolier n’étaient pas plus fermement combattues que celles du premier, alors l’inflation pouvait passer à palier plus élevé, risquant de faire entrer les pays concernés dans une zone d’instabilité dangereuse. On partait aussi du constat que le premier choc pétrolier avait eu des conséquences trop défavorables aux entreprises et trop favorables aux salariés.

 

L’idée qui prévalait, à l’époque, était que le chômage, dans les pays occidentaux, revêtait une forme classique, c’est-à-dire qu’il était dû à des salaires réels trop élevés ou, si l’on préfère, à une profitabilité insuffisante des entreprises. Si telle était la situation, c’est qu’on n’avait pas su réagir au premier choc pétrolier de manière équilibrée. Il fallait donc, cette fois, être plus rigoureux. Plus question de poursuivre une politique économique un peu laxiste – notamment en matière salariale. Mais cette réaction du G5 exprimait implicitement autre chose : la conviction qu’il n’y avait pas de réaction collective à opposer au second choc pétrolier ; que chaque pays devait se débrouiller seul. Derrière le discours de la restriction et de la rigueur se profilait, au niveau des pays, un discours individualiste : chacun pour soi ! Malheureusement, cette absence de réponse coordonnée, collective, ne pouvait qu’aggraver les effets de la crise. L’avenir allait se charger d’en apporter la preuve.

 

Le premier résultat de cette conjugaison d’événements aux conséquences récessionnistes sera un ralentissement marqué du commerce mondial. En 1982, pour la première fois depuis la fin de la guerre, il baissera de 3%. »

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 18:29

 

En attendant un « gros » billet (ça s’est pour attiser la curiosité) qui devrait être fini je l’espère d’ici la fin de semaine, je tenais à vous recommander un très bon livre, la mal-mesure de l’homme, dont j’ai eu connaissance en lisant un article de Bernard Guerrien, l’économie entre science, empirisme et idéologie, disponible ici :
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(http://bernardguerrien.com/GREPTOULOUSE.pdf).

 

Ce livre passionnant, de Stephen Jay Gould, montre comment au XIXe siècle des scientifiques parmi les plus célèbres de leur temps ont bâti, données à l’appui, des théories pseudo-scientifiques qui démontraient l’inégalité entre les « races humaines »* et justifiaient par conséquent le racisme. Il montre comment des savants, souvent en toute bonne foi, n’ont fait sous couvert de science que valider leurs préjugés, en sélectionnant bien soigneusement leurs données, en réalisant quelques inconscientes erreurs de manipulation, en présentant leurs résultats d’une certaine manière, etc..

 

Ces « scientifiques » pouvaient alors jurer devant tous les dieux qu’ils ne faisaient là que révéler une réalité scientifique, que leur démarche était purement scientifique, cette dernière était en vérité biaisée à un niveau qui frisait bien souvent le ridicule. A tous les humanistes, philanthropes, abolitionnistes, susceptibles de s’émouvoir des conséquences politiques et sociales de tels résultats, ils répondaient alors, non sans dédain, que ce ne sont pas là des « objections honnêtes à opposer à une investigation philosophique », scientifique.

 

Des « scientifiques » ont par exemple voulu établir un classement entre les « races humaines » en s’appuyant sur la longueur de leur bras. L’idée derrière étant que les catégories d’Hommes avec les bras les plus longs proportionnellement devaient être plus proches des singes, donc inférieures. On s’amuse (même si certes ce n’est en réalité pas très drôle) lorsqu’on apprend que les Hommes avec les bras les plus longs étaient les « blancs », précisément ceux dont on voulait montrer la supériorité ! Le critère a de fait été défini comme peu pertinent. La même chose se produit par exemple avec la place du trou occipital à la base du crâne, mais je vous laisse découvrir l’anecdote par vous-même.

 

On sourit lorsque Broca (vous savez le fameux Broca, celui de « l’aire de Broca »), fier d’avoir démontré à partir d’un maigre échantillon que les Français étaient supérieurs aux Africains parce que le volume des cerveaux français était plus important, apprend quelques temps plus tard que les cerveaux des Allemands seraient plus volumineux que ceux des Français ! Il s’acharne dès lors à réduire les différences entre cerveaux allemands et cerveaux français en prenant en considération des facteurs qu’il avait lui-même négligés dans sa comparaison entre les cerveaux africains et français (par exemple que plus on est grand plus notre cerveau est volumineux, ce qui pouvait expliquer la différences entre les résultats obtenus chez les français et les allemands, alors qu’il n’est pas venu à l’esprit de Broca que ceci pourrait expliquer les différences obtenus chez les français et les africains, dont les crânes étudiés appartenaient à une population de taille plus petite). En dehors de ça, la fumisterie de la théorie saute de toute façon aux yeux !

 

Et on jubile lorsqu’on apprend que ces savants ont pendant des décennies démontrés, je le répète « scientifiquement » disaient-ils !, que les femmes et tout Homme non blanc ressemblaient d’avantage aux enfants qu’aux adultes, signe incontestable de leur infériorité. Jusqu’au jour où une nouvelle théorie apparaît, qui explique la spécificité de l’espèce humaine, pourquoi entre autres l’Homme est-il si intelligent, si différent des singes, malgré sa très grande proximité avec eux ? Parce que, tandis que le bébé singe, aux facultés cognitives et d’adaptations surprenantes, voit ses qualités intellectuelles régresser en passant à l’âge adulte, l’Homme lui conserve son apparence et ses facultés mentales juvéniles, l’Homme reste toute sa vie « un enfant », ce qui explique (en partie) sa fantastique capacité à apprendre tout au long de sa vie. Une des spécificités et un des grands atouts de l’espèce humaine est d’être une espèce-enfant, que les biologistes qualifient de néoténique ! Qu’ont donc fait tous nos pseudo-savants pendant des décennies ? Rien d’autres que montrer que ce fier homme blanc était, selon cette nouvelle théorie, inférieur aux femmes et à toutes les autres ethnies humaines ! Mais croyez-vous que nos savants ont baissé les bras pour autant ? Non, ils se sont tout simplement mis à chercher des caractéristiques juvéniles qui seraient cette fois plus prononcées chez l’homme blanc que chez les autres Hommes. Et, vous ne devinerez jamais quoi, ils en ont trouvé cette fois-ci abondamment !

 

Bref, l’objectif n’est pas bien-sûr de discréditer la démarche scientifique, qui n’a pas du tout été respectée dans les cas présentés par Stephen Jay Gould, mais de montrer comment il est aisé, lorsque l’on a déjà sa propre conception du monde (ce qui est quasiment inévitable dans les sciences sociales), de faire de la mauvaise science, de ne faire que valider ses croyances en pensant agir avec la plus grande impartialité. J’espère que cela vous donnera envie de lire ce livre « que toute personne qui s’intéresse aux sciences de l’homme et de la société devrait lire », comme l’écrit Bernard Guerrien.

 

Mais pourquoi vous demanderez-vous peut-être, Bernard Guerrien, économiste, parle de ce livre dans un de ses articles sur les théories économiques ? Je laisse à chacun se faire sa propre idée sur la question !

 

 

* Je mets cette expression entre guillemets car, comme tout le monde le sait bienheureusement aujourd’hui, il n’y a pas de races humaines. J’emploie cette expression, car c’est celle qui était employée à l’époque (et qui malheureusement continue bien souvent à être employée aujourd’hui, à mauvais escient, bien que pas forcément par des gens mal attentionnés).

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 12:53
Ci-joint un lien vers un article passionant de Maurice Allais (seul "prix Nobel" d'économie Français, le second ayant été naturalisé américain), sur les origines de la crise et les moyens d'en sortir. Ce texte est paru dans Marianne en décembre 2009 et je l'ai découvert sur le site "pour un protectionnisme européen". Voici le lien :

http://www.protectionnisme.eu/Contre-les-tabous-indiscutes,-par-Maurice-Allais_a127.html


Maurice Allais qui n'a rien perdu de sa verve et de ses convictions malgré bientôt un petit siècle d''existence ! Vous allez voir c'est autre chose que les banalités balancées par Stiglitz vendredi matin sur France Inter.

Incroyable qu'aucun médias ne l'invite à exposer et développer ses opinions malgré ses "titres" et ses demandes répétées.

Et tiens pourquoi n'écririons-nous pas tous à Nicolas Demorand (que j'apprécie bien par ailleurs!) pour lui demander d'inviter Maurice Allais à son émission prochainement, et que ce "prix Nobel" d'économie nous parle de la crise économique, de ses origines et des solutions qu'il propose pour en sortir !
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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 11:31

Bonjour à tous, petit billet pour vous conseiller la lecture d'un article de Krugman ("Prix Nobel d'économie" 2008) sur les économistes et l'évolution de la pensée économique depuis plus d'un demi-siècle. Il montre notamment comment la pensée Keynésienne a été progressivement délaissée, raillée, détournée au profit d'une théorie qui n'a jamais su expliquer correctement les grands faits de l'histoire économique (Krugman évoque d'ailleurs la théorie des cycles réels qui lui semble "really silly").

Une vision de l'intérieur pas très flatteuse donc ! Et je remercie Jean, commentateur régulier sur ce blog, de m'en avoir conseillé la lecture.

Voici le lien :
http://www.nytimes.com/2009/09/06/magazine/06Economic-t.html

L'article est un peu long et en Anglais. Il se trouve sur le site du New York Times et a pour titre (révélateur) : How Did Economists Get It So Wrong?

Tout comme Stiglitz, Krugman a participé à la construction de ces théories, de ce mode de pensée et de cette recherche qu'il dénigre en grande partie aujourd'hui (il en parle d'ailleurs dans son article : "I’ve done exactly that in some of my own work"). Dommage que la prise de conscience soit si tardive (et que tout deux n'osent franchir le cap du questionnement des mécanismes de création et destruction monétaire actuel ! ce qui limite grandement la portée de leurs recommandations en terme de politiques économiques) mais c'est évidemment bien mieux que rien et que de continuer à faire référence machinalement à la théorie néoclassique !!

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:29

Au vu des quatre derniers billets, on ne peut que se demander comment une théorie économique, qui néglige ainsi la demande et semble si éloignée de la réalité, a pu connaître un tel succès. Voici la réponse (géniale de concision je trouve !) qu’apporte Keynes dans son livre le plus célèbre, la théorie générale (p58 – 60, édition 90) :

 

« Dans l'Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d'un siècle, l'idée qu'on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. A vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective ne peut être insuffisante avait été vivement combattue par Malthus, mais sans succès. Car, faute d'expliquer (si ce n'est par les faits d'observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n'est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu'il attaquait ; et Ricardo conquit l'Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l'Espagne. Non seulement sa théorie fut acceptée par la Cité, les hommes d'État et l'Université, mais toute controverse s'arrêta ; l'autre conception tomba dans l'oubli le plus complet et cessa même d'être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s'était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l'œuvre de Marshall, d'Edgeworth et du Professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n'a pu survivre qu'à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.

 

Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s'expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu'elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu'attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu'elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l'éclat. Qu'elle présentât beaucoup d'injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l'autorité. Qu'elle fournit certaines justifications aux libres activités du capitaliste individuel, lui valait l'appui des forces sociales dominantes groupées derrière l'autorité.

 

Jusqu'à une date récente la doctrine elle-même n'a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d'observation. Le public au contraire n'a pas manqué de relever ce désaccord et c'est ce qui explique sa répugnance à accor­der aux économistes le tribut de respect qu'il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l'expérience, chaque fois qu'elles sont appliquées aux faits.

 

Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu'on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l'obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l'insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonctionnerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer toutes les difficultés résolues. »

 

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