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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 19:36

Or, miracle, ce n’est ni 1 ou 2% de croissance que l’Europe atteignit péniblement, mais 5% en moyenne ! Pendant 30 ans ! 30 années sans crises ! Et cette croissance ne s’est pas faîte au détriment d’une partie de la population, comme au XIXe siècle, non tout le monde y gagnait. Les ouvriers ont vu leur niveau et leur qualité de vie s’accroître comme jamais cela ne s’est produit dans l’histoire de l’Humanité. Les chefs d’entreprise ont réalisé des profits, accumulés du capital, comme jamais cela n’était arrivé non plus (et c’est là la force de l’économie, point de choix cruels à faire, une croissance équilibrée et tout le monde peut y gagner, une récession prolongée et tout le monde y perd !). Et les Etats ont vu leur présence s’accroître dans l’économie, avec notamment la mise en place d’un important réseau d’infrastructures (Hôpitaux, écoles, universités, transports) et d’un outil indispensable à la constitution d’un pays moderne et démocratique : l’Etat providence.

 

Comment un tel événement, 30 années qui ont réellement changées la face des pays développés, a-t-il pu arriver soudainement ? Pourquoi, alors qu’au XIXe siècle on faisait à peine 1% de croissance, en limitant drastiquement l’intervention de l’Etat dans l’économie, en imposant très peu de réglementations aux entreprises (ce qui est censé « libérer la croissance » non ?) et en exploitant impitoyablement une partie de la population (mais ne nous dit-on pas que, même si ce n’est pas très gentil, c’est bon pour la croissance ?), selon les conseils d’économistes avisés, s’est t’on retrouvé tout d’un coup avec 5% de croissance, des salaires en forte progression, un Etat jouant au rôle primordial ? C’est à ni rien comprendre.

 

Cela aurait peut-être rendu nécessaire une modification profonde de la théorie néoclassique, pense t’on naïvement. Mais heureusement l’économiste orthodoxe est un malin et sait se remuer les méninges lorsque quelque chose le tracasse et remet en cause le travail et les convictions de toute une vie. Les crises récurrentes qui affectaient l’économie au XIXe siècle, l’incapacité du monde économique pourtant alors hyper-flexible à absorber rapidement ces déséquilibres, l’avait un temps intrigué. Mais il s’était vite rassuré en affirmant que de telles crises étaient salvatrices, et donc qu’une action de l’Etat ne pouvait en aucun cas améliorer la situation et ne devait en aucun cas tenter de le faire. Son cadre théorique était donc préservé, ouf ! Mais alors, comment parviendrait-il à expliquer la forte croissance que connut l’Europe, qui fit à peu près tout l’inverse de ce qui lui semblait bon, durant les 30 glorieuses ?

 

L’essentiel de son explication la voilà : les 30 glorieuses n’étaient pas une période normale, c’est pour cela que l’Europe n’a pas connu d’autres périodes de fortes croissances et de plein emploi. On est rassuré, on n’a rien raté, rien perdu (imaginons ce que serait le monde aujourd’hui si depuis la moitié du XIXe siècle on avait cru au taux de 5% par an !). Les 30 glorieuses était une période de forte croissance car c’était une période de reconstruction et de rattrapage technologique sur les Etats-Unis, d’où la croissance plus forte. Et si l’Etat était fortement présent dans l’économie, eh bien c’est que la croissance s’est faîte malgré lui (3). Toutefois, concernant la reconstruction, elle était amplement terminée à la fin des années 50 (de l’aveu même des néoclassiques), or la forte croissance s’est prolongée encore pendant 15 ans, donc elle ne peut l’expliquer à elle seule. Et concernant le rattrapage technologique sur les Etats-Unis, s’il suffisait de cela alors certains pays d’Amérique du Sud, bien plus capitalistiques et en retard technologiquement sur les Etats-Unis que l’Europe, auraient du connaître une bien plus forte croissance et élévation de leur niveau de vie. Ce qui ne s’est pas produit. Il manque donc un petit quelque chose, qui échappe semble t’il aux économistes néoclassiques (ils l’avouent parfois d’ailleurs) et se ressent dans leurs discours, dans la manière d’enseigner cette période. Que cela peut-il bien être ?

 

Les économistes hétérodoxes semblent disposer d’une réponse claire et cohérente à cette question depuis quelques décennies, mais elle demeure largement ignorée par les économistes néoclassiques et méprisée par le monde de la recherche. Et si la croissance d’une économie tenait avant tout dans la capacité de la société à acheter ce que produisent les entreprises ? Il est bien beau de produire, d’innover, mais que se passe-t-il si personne n’a les moyens d’acheter ce qui est produit ? Les entreprises vont produire moins, donc licencier, et ne vont pas chercher à accumuler du capital, quel intérêt si l’on n’arrive déjà pas à vendre ce que l’on produit ? Jusqu’au début du XIXe siècle, le grand problème de l’Humanité était son incapacité à produire suffisamment pour permettre à tous de vivre dans des conditions matérielles satisfaisantes. A partir du XIXe et du développement du capitalisme, l’Europe s’est mise à accroître considérablement sa production, mais a été incapable d’inventer un système qui permettait à la demande de s’élever en parallèle de l’offre, ce qui fait qu’elle s’est sans cesse heurter à des crises de surproduction. Ces crises et ce décalage entre offre et demande ont fortement limités la croissance (et donc l’innovation) tout au long du XIXe siècle. Sans les périodes de crises, la croissance par habitant aurait été probablement plus proche du 3% par an que du 1% (4). Le développement du crédit bancaire peut un temps compenser l’écart entre offre et demande, comme ce fut le cas au cours des années 1920. Mais lorsque ces crédits se tarissent, l’écart entre offre et demande apparaît alors abyssal, ce qui pourrait expliquer l’ampleur inégalée de la crise de 29.

 

En revanche, durant les 30 glorieuses, l’Etat a joué un rôle important dans l’économie, passé de nombreuses commandes auprès des entreprises, il a su prévenir les crises en augmentant la demande globale lorsque l’économie était menacée de surproduction. Parallèlement une législation plus favorable aux salariés a permis à ceux-ci de voir leurs revenus augmenter au rythme de la productivité, ce qui a permis à la demande de croître au rythme de l’offre. Et, logiquement, l’Europe a connu sa période de croissance la plus soutenue de son histoire, sans qu’aucune crise ne vienne l’entraver. Si l’explication des hétérodoxes est juste, alors une progression plus rapide des salaires, et une intervention plus forte de l’Etat (dans la limite du raisonnable !) dans l’économie eh bien c’est plus de croissance ! Pourquoi une majorité d’économistes refusent de croire en l’importance de la demande, alors que l’histoire de semble pas leur donner raison ? Nous le verrons dans un prochain billet, en détaillant les fondements de la théorie néoclassique.

 

Malheureusement, depuis le milieu des années 70, les économistes orthodoxes ont su convaincre à nouveau les gouvernements de suivre leur recommandation. L’imposition du libre-échange entre des zones extrêmement différentes provoque et continue à provoquer une course au moins-disant social, fiscal et environnemental, nécessite des politiques de modération salariale ce qui limite l’augmentation de la demande. L’Etat solution, devenu Etat problème, l’empêche de mener des politiques efficaces de lutte contre le chômage et les inégalités. Et nous voici depuis 30 ans plongés dans le chômage de masse, la croissance faible, le pessimisme de la raison, et l’attente craintive d’un avenir apocalyptique !

L’Humanité vaut mieux que ça. Malheureusement tant que les partis dits « de gouvernement » se réfèreront, par conformisme, à la doctrine économique dominante pour concevoir leurs politiques et que les autres partis préfèreront la démagogie à la recherche d’une alternative viable, il sera bien difficile d’infléchir l’avenir de l’Humanité et de la planète !

 

 

(3) Vous pouvez notamment retrouver cette explication sur le site des bienheureux de libéraux.org

(4) 1% de croissance signifie en 100 ans une multiplication par 2,7 du PIB. 3% de croissance signifie sur la même période une multiplication du PIB par.. 19 !!

 

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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 19:31

Il fallait imaginer les craintes qui régnaient dans les milieux dirigeants en 1945 concernant l’avenir des économies européennes.

 

L’Europe avait connu tout au long du XIXe siècle une augmentation inédite dans l’histoire de sa production de richesses et de son stock de connaissances scientifiques et techniques ainsi qu’un bouleversement sans précédent des mentalités. Mais tout cela n’avait malheureusement pas suffit à provoquer un enrichissement généralisé de la population, une élévation généralisée du niveau de vie. Une part importante de la population vivait dans une profonde misère et subissait une exploitation qui nous paraîtrait aujourd’hui inconcevable (en Europe). Dans son célèbre rapport, Villermé(1) observait que les forçats des bagnes travaillaient 10 heures par jour, les esclaves des Antilles 9 heures en moyenne tandis que les ouvriers de la France des droits de l’Homme travaillaient jusqu’à 16 heures par jour ! (sur lesquels on accordait aux ouvriers une heure et demi pour le déjeuner). En 1851, une loi à la pointe du progrès social limite le travail des enfants de moins de 14 ans à 10 heures par jour et à 12 heures par jour pour les 14-16 ans ! Pas que cette situation ne choquait personne, mais l’on craignait tant que de telles lois sociales accablent les entreprises et n’entrave la croissance économique. Or malgré cela, un Etat faiblement présent dans l’économie, une réglementation sociale quasi-inexistantes, le taux croissance par habitant atteignit en moyenne péniblement 1% tout au long du XIXe siècle. Et ce n’est pas tout, des crises régulières venaient tout saper, tailler dans la production, jeter des millions d’ouvriers à la rue, sans que l’on en ait jamais réellement compris les causes. Personne ne souhaitait voir la misère s’ajouter à la misère, mais ces crises revenaient inlassablement. Le mieux, prétendaient les économistes, étaient de ne rien faire, alors on attendait que ça passe, en serrant les dents.

 

On avait même réussi à se convaincre que ces crises constituaient au final un bienfait pour l’économie. Mais l’impression régnante restait celle d’une économie capricieuse, indomptable, imprévisible, d’une croissance, certes positive en moyenne, mais erratique, fluctuante et qui nécessitait le sacrifice d’une partie de la population.

 

Puis, juste après la première guerre mondiale, l’Europe connut une longue suite de désordres monétaires, à nouveau quelques crises, mais le niveau de vie moyen s’élevait malgré tout et la production de richesses continuait à augmenter. Et voilà qu’au début des années 30, sans qu’on s’y attende ni comprenne à nouveau pourquoi, l’économie se remit à n’en faire qu’à sa tête, la production s’est mise en chuter, le chômage a augmenté considérablement (Aux Etats-Unis, il y eut jusqu’à 25% de chômeurs, en 39, soit juste avant le début de la guerre et 10 ans après le début de la crise, il en restait encore 15%. En Allemagne, un ouvrier travaillant dans l’industrie sur deux était au chômage). Le mécontentement populaire, l’incapacité des économistes (qu’écoutaient les gouvernements) à comprendre et donc à trouver des solutions pour lutter contre la crise, eut alors une conséquence politique catastrophique majeure : l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. Catastrophe à l’origine de la seconde guerre mondiale, et de ses 50 000 000 de morts. La responsabilité des économistes est ici considérable, car si la crise avait pu être contenue, Hitler ne serait probablement jamais parvenu au pouvoir (2).

 

On comprend donc quelles ont pu être les craintes des milieux dirigeants en 1945 concernant l’avenir des économies européennes, qui étaient alors complètement désorganisées et en partie dévastées. Qu’est-ce que l’économie, ce système nébuleux auquel on ne comprenait rien, allait encore nous réserver ? Quelles conséquences cela aurait sur le plan politique ? Parviendrait-elle à se relever après 10 ans de crises et 6 années de guerre ?

(La suite dans le prochain billet !)

 

 

(1) Témoignage historique passionnant et édifiant ! Et remarque trouvée dans le livre de Paul Lafargue « le droit à la paresse », génial !

(2) j’écoutais récemment deux émissions d’histoire sur la crise de 29 et les causes du déclenchement de la seconde guerre mondiale, et les historiens étaient unanimes, certes si une grave crise ne suffit pas à conduire au fascisme (la preuve les Etats-Unis, l’Angleterre et la France ne l’ont pas connu), et que la frustration engendrée par le traité de Versailles de 1918 y est pour beaucoup, c’est une quasi-certitude historique que sans le crise et le mécontentement légitime qui en a résulté, Hitler n’aurait jamais atteint le pouvoir. Le vote pour son parti a évolué parallèlement à la montée du chômage, et avait même commencé à baisser fin 1932 lorsque, par suite d’une politique plus active du gouvernement, le chômage s’était mis à diminuer. Mais il était déjà trop tard.

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