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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 18:16

Et dans la rubrique je crois qu’on a trouvé nos deux champions, voici un petit résumé de l’article publié par Alexandru Minea et Patrick Villieu dans la revue économique en 2008*, une des plus célèbres revue d’économie de langue française.

 

Il est de bon ton en général d’affirmer dans les articles d’économie que l’Etat ne doit pas s’endetter pour soutenir la consommation. Mais l’économiste est prêt à faire un effort et à excuser l’Etat si la dette sert à investir, donc à financer des dépenses d’avenirs (en plus comme l’université et la recherche publique entre dans cette catégorie c’est tout bénéf pour le chercheur en économie !).

 

Enfin.. était prêt.. car Alexandru Minea et Patrick Villieu ont montré en 2008 que même si l’Etat s’endettait pour financer les investissements, cela réduirait notre taux de croissance de long terme. Voici le résumé de leur article :

 

1


Mais comment ces deux auteurs en sont-ils arrivés à ce résultat, obtenu « sous des conditions très générales » ?

 

Car bêtement j’aurais tendance à me dire que si l’Etat investit pour construire des infrastructures (de routes, des écoles, des hôpitaux), pour financer des projets de développements durables, etc. non seulement cela devrait créer des emplois à court terme (et donc stimuler la consommation, créant de nouveaux emplois, etc.), non seulement cela devrait nous permettre de mieux vivre (bin tout simplement parce qu’on aura de meilleures routes, écoles, hôpitaux, un meilleur environnement), mais en plus tout ça pourrait être bon pour la croissance de notre économie à long terme (car s’il y a moins de chômage, qu’on est en meilleur santé, mieux éduqué, que les entreprises disposent d’un réseau de transports plus performants et qu’on évite par des investissements présents des coûts écologiques qui pourraient se révéler considérables on devrait être à même de produire plus et mieux) et donc pour le budget de l’Etat !

 

Mais Messieurs Minea et Villieu nous disent que non, à l’aide d’un complexe modèle mathématique publié dans une célèbre revue économique (donc ils doivent a priori être plus proches de la réalité que mon simpliste raisonnement).

 

Etudions leur modèle (et ses « conditions très générales » dans lesquelles il s’applique) :

 

1ère condition très générale : Dans ce modèle il n’y a pas de chômage ! Alors effectivement, que l'Etat s’endette pour investir dans une économie sans chômage peut déjà paraître un peu moins opportun.

 

2e condition très générale : Dans ce modèle c’est l’épargne des ménages qui finance intégralement l’investissement des entreprises et, le cas échéant, la dette publique. Le crédit bancaire et tout ça, ça n’existe pas, les banques ne peuvent prêter que ce que les ménages déposent sur leurs comptes (comme cela n’est plus le cas depuis.. quelques siècles !).

 

Corolaire : à chaque fois que l’Etat s’endettera, il sera obligé de puiser dans l’épargne des ménages et donc il empêchera les entreprises d’investir (puisque l’épargne piquée par l’Etat ne sera du coup plus disponible pour les entreprises). On pourrait se dire que si une année les entreprises ont envie de moins investir, l’endettement de l’Etat pourrait être bénéfique en empêchant une partie de l’épargne de « dormir », d’être inutilisée. Mais ceci est inconcevable dans ce modèle puisque :

 

3e condition très générale : Les entreprises ont tout le temps envie d’investir et le plus possible. La seule limite à leur investissement n’est pas le niveau de la demande ou de la demande anticipée, non, mais la quantité d’argent épargnée par les ménages.

 

Corolaire : si plus personne ne consomme, au lieu de connaître une crise l’économie connaîtra un boom sans précédent, les entreprises auront plein d’épargne pour investir et alors qu’elles ne sont pas capables de vendre le moindre objet (puisque personne ne consomme) elles décideront d’investir pour doubler tous les 3, 4 ans leurs capacités de production !

 

4e condition très générale : Les ménages sont hyper-rationnels, anticipent parfaitement tout ce qui se passera dans le futur et consomment et épargnent en conséquence.

 

Le plein-emploi, l’absence de crédit bancaire (et donc de création monétaire), l’impossibilité de crises de surproduction, l’hyper-rationalité des agents, on se demande vraiment à quel pays dans le monde ce modèle aux conditions si générales ne s’appliquerait pas !

 

Bon, mais jusqu’ici rien que de très (néo)classique..

 

Dès lors, supposons que l’Etat souhaite augmenter les investissements publics mais qu'il refuse pour ce faire d’augmenter les impôts. Il doit donc recourir à l’emprunt. Que va-t-il se passer ?

 

Le financement des nouveaux investissements publics par l’emprunt va réduire l’investissement privé (puisque l’épargne des ménages qui finançait auparavant les seuls investissements privés va désormais devoir financer également les investissements publics). Puis cela affectera aussi négativement le budget public au cours des années suivantes puisque l’Etat devra payer des intérêts sur les sommes empruntées (ce qui évincera du coup en partie de ses dépenses d’investissement). Mais d’un autre côté ces nouveaux investissements (qui sont de nouvelles routes, etc.) pourront avoir un effet bénéfique sur la croissance.

 

Ces effets s’opposant, les auteurs modélisent le tout. Et après des dizaines de lignes de calculs extrêmement savantes, qui ont dû nécessiter de longs mois de travail et de stimulantes réflexions, ils en arrivent à la conclusion suivante :

 

- Si le taux d’intérêt est supérieur au taux de croissance de l’économie, alors le fait que l’Etat s’endette pour investir est une mauvaise chose pour la croissance économique de long terme. Pourquoi ? Parce que le surplus de croissance (et donc de recettes fiscales) que généreraient les investissements publics serait forcément inférieur au « coût » de cette dette en intérêt.

 

- Or (et là accrochez-vous bien !!), pour qu’un modèle néoclassique fonctionne, il faut nécessairement que le taux d’intérêt soit supérieur au taux de croissance (on expliquera pourquoi dans un prochain billet).

 

- Donc dans le modèle considéré ici le taux d’intérêt est forcément supérieur au taux de croissance.

 

- Donc les auteurs en concluent, sous des conditions très générales, que si l’Etat s’endette pour investir, cela sera nécessairement mauvais pour la croissance de long terme !! Imparable !!!

 

Mais rendons grâce à Minea et Villieu, qui savent aussi nous montrer qu’ils sont d’honnêtes scientifiques et non des idéologues : s’ils affirment que le financement des investissements publics par endettement est toujours néfaste pour la croissance à long terme, ils démontrent qu’à court terme cela peut avoir un effet positif sur la croissance. Comment ? Je vous laisse lire le passage correspondant et on traduit :

 

3

 

Traduction (et je n’invente rien !!) :

 

4

 

Ces articles, avant d’être publiés, sont lus par deux « référés » qui disent si l’article est « publiable » ou non. Heureusement, comme la majorité des économistes travaillent sur des modèles de ce type-là, celui-là a dû être accepté sans la moindre réserve.

 

On espère juste que Minea et Villieu ne consacre pas une trop grosse part de leur vie à écrire leurs articles, car tout ceci est tellement grotesque et inutile (en langage d’économiste on pourrait dire que la productivité de leur travail est négative) que ce serait vraiment un gros gâchis. Aussi je leur recommande cordialement de prendre plus de vacances, ils seront payés pareils, prendront plus de bon temps et se couvriront moins de ridicule !

 

* Faut-il financer l’investissement public par emprunt ? Les enseignements d’un modèle de croissance endogène.

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 14:16

 

Toutes mes confuses le blog tourne un peu au ralenti en ce moment pour cause de reprise des TD + thèse à avancer un peu quand même, etc. donc je devrais continuer à publier au rythme d’un billet par semaine dans les semaines à venir, mais guère d’avantage.

 

Aujourd’hui un petit billet dans la série non mais ils se foutraient pas un peu de notre gueule quand même ?

 

Après l’élaboration du protocole de Kyoto, les gouvernements ont demandé aux économistes d’évaluer les coûts de sa mise en œuvre afin d’avoir une estimation des conséquences économiques de la mise en place d’un tel protocole. Et puis finalement de se poser la question : le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

 

Voici, avec le tableau ci-dessous, un exemple d’estimations qu’on peut trouver dans les articles économiques sur la question. Le chiffre -0,67% par exemple pour le PIB de l’Union Européenne signifie la chose suivante : si le protocole de Kyoto était mis en œuvre, le PIB de l’UE serait inférieur en 2010 de 0,67% par rapport à ce qu’il aurait été sans sa mise en place.

 

kyoto 1

Source : Evaluation des coûts macroéconomiques du protocole de Kyoto

Florent Pratlong, Denise Van Regemorter

 

Comme vous le savez ce protocole demande aux pays de revenir à leurs émissions de 1990. Or, comme la Russie et les plupart des pays d’Europe de l’Est émettaient plus de CO2 en 1990 qu’aujourd’hui, ces pays disposent de plus de droits à polluer qu’ils n’en ont besoin. Le protocole de Kyoto prévoit alors que ces pays puissent vendre cet excès de droits à polluer non-utilisés. Par conséquent, le protocole de Kyoto devrait rapporter un certain nombre de devises à ces pays.

 

Or que lit-on sur le tableau ? Que les pays qui devraient ressentir le plus durement le protocole de Kyoto, en termes de PIB et d’emploi, sont justement les pays d’Europe de l’Est et l’ex-URSS. La Russie subirait ainsi une contraction de presque 4% de ses emplois (soit quand même, sachant qu’il y a environ 70 millions « d’emplois » en Russie, une perte sèche de 0,04*70 000 000 = 2 800 000 (deux millions huit cent mille !!!) emplois.

 

Glurps, ça fait froid dans le dos..

 

On pourrait se dire que la Russie, qui exporte beaucoup de gaz naturel, devrait être touchée par une baisse de ses exportations de gaz consécutive à la baisse des émissions demandée par le protocole. Certes, mais d’une part rien n’est moins sûr, et d’autre part on parle quand même de deux millions huit cent mille emplois en moins ! Autre chiffre qui peut sembler mystérieux, on constate que si la Russie perdrait deux millions huit cent mille emplois, elle verrait en revanche sa consommation privée augmenter de plus de 8%.

 

Comment diable comprendre ces résultats ?!

 

Pour cela, il faut savoir que le modèle considère que chaque pays possède un unique travailleur consommateur représentatif de l’ensemble de la population, comme d’habitude hyper-rationnel et tout et tout.. (ce que font tous les modèles sur la question) Mais lisez plutôt :

 

kyoto 2 

Comme vous avez pu le lire, cet individu possède entre-autres dans ses prérogatives le luxe de choisir son temps de travail (car déterminer son temps de loisir veut dire déterminer son temps de travail, si je prends 16 heures de « loisirs » dans ma journée, c’est que j’en travaille 8).

 

Or, la vente par la Russie de ses droits à polluer en excédent va générer un excédent de revenus et une partie de ce revenu va nécessairement arriver dans les poches de notre unique salarié - consommateur russe qui représente la Russie toute entière. Grâce à cet argent, notre consommateur russe va pouvoir consommer d’avantage.

 

kyoto 3

Ces revenus, issus de la vente des droits à polluer, peuvent être considérés comme une rente pour notre salarié - consommateur représentatif. Comme un loyer ou un dividende, il est assuré d’avoir cette masse d’argent sans n’avoir pas encore fourni une seule heure de travail. Du coup, plus riche et pas fou, que va décider notre consommateur maintenant qu’il touche une petite pension en plus de son salaire ? Eh bien de moins travailler ! Il va réduire son offre de travail. Or comme il va moins travailler et qu’il représente toute la Russie, cela signifie que chaque employé russe va moins travailler, d’où la baisse du PIB et de l’emploi malgré la vente des droits à polluer !

 

kyoto 4

 

Ah mais qu’on est con, qu’on est con ! c’est évident ! si le PIB Russe diminue suite à la mise en place du protocole de Kyoto, c’est parce que l’Etat Russe va redistribuer aux ménages une partie des recettes issues de la vente des droits à polluer, et que du coup l’ouvrier qui gagne 300 € par mois pour 40 heures de travail (durée légale du travail en Russie) va aller voir son patron pour lui expliquer qu’il va travailler quelques heures de moins, ce qui va faire baisser le niveau de production de la Russie ! En fait nos deux millions huit cent mille offres d'emplois en moins représentent juste la quantité d'heures de travail en moins que les Russes souhaitent effectuer !

 

Mais acceptons cette logique et suivons-là.. si la production en Russie est limitée par le désir de travailler de sa population active tant elle gagne trop bien sa vie, pourquoi les entreprises n’embauchent-elles des chômeurs pour augmenter leur production ? (ils représentent à peu près 6% de la population active, c’est toujours ça de pris !) Mais non, qu’on est con qu’on est con, elles ne peuvent pas.. puisque dans le modèle il n’y a pas de chômage !!!!

 

kyoto 5

 

kyoto 6

 

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 13:37

Dans la série avec une bonne dose de mauvaise foi on peut faire dire aux chiffres ce que l’on veut, je vous propose ce puissant argument de Prescott pour corroborer sa théorie des cycles réels. La théorie des cycles réels, vous vous souvenez (on en avait parlé ici) c’est cette théorie qui explique les crises par des régressions technologiques soudaines et généralisées et qui avait été récompensée par le prix « Nobel » d’économie en 2004.

 

Je refais un bref résumé de cette théorie (mais pour plus de détails, mieux vaut relire le billet précité) :

 

  • Pour les économistes néoclassiques, l’offre crée sa propre demande, donc toute chose produite parviendra à être vendue, donc les crises ne peuvent s’expliquer par une insuffisance de la demande, une surproduction.. S’il y a baisse de la production, cela doit venir nécessairement du côté offre de l’économie.

 

  • Le problème est qu’on voit mal pourquoi l’offre, c’est-à-dire la capacité à produire d’une économie, se mettrait tout d’un coup à baisser.

 

  • D’où l’idée qu’ont eu Kydland et Prescott au début des années 80 (personne n’avait osé avant) : il suffirait de supposer que l’économie est sujette à des larges et soudaines périodes de régressions technologiques. En effet, si toutes les machines se mettent à moins bien fonctionner parce que régression technologique il y a, les entreprises produiront moins, et l’économie sera donc considérée comme en crise.

 

  • Oui mais au cours d’une crise il y a aussi un fort accroissement du chômage, comment l’expliquer ? Kydland et Prescott suggèrent que ce sont les salariés qui décident spontanément d’arrêter de travailler afin de maximiser leur bonheur inter-temporel (vu que leur salaire baisse pendant la crise, autant arrêter de travailler se disent-ils pour prendre du bon temps, puis retravailler un peu plus plus tard quand la crise sera finie et que les salaires auront raugmenté).

 

Comme vous le voyez dans cette explication, l’idée de régression technologique est centrale. Oui mais.. comment convaincre vos collègues très dubitatifs quant à votre théorie que ces périodes de régressions technologiques généralisées existent bel et bien ?

 

Voici comment s’y est pris Prescott. Il a calculé les variations de la productivité aux Etats-Unis (une baisse de la productivité étant assimilée à une régression technologique) et les a comparé à la variation du PIB américain. Le résultat est représenté dans le graphique ci-dessous (ce graphique est tiré d’un article de Mankiw, la théorie des cycles réels : une nouvelle approche keynésienne, très critique envers cette théorie des cycles réels. Le output growth signifie croissance de la production et le solow residual représente la variation de la productivité).

 

théorie des cycles réels

 

Or le résultat est éloquent : on constate bien une parfaite similitude entre les variations de la productivité et celles de la production.

 

Se pourrait-il donc que Kydland et Prescott aient raison, que les crises s’expliquent par une baisse soudaine de la productivité des entreprises ?

 

Non, et je suis sûr que vous avez tous trouvé le « truc ». Si je dispose d’un magasin avec 2 vendeuses et que je vends 1000 € de produits chaque mois, je dirais que chaque vendeuse me rapporte 500 € par mois, donc que la productivité mensuelle d’une vendeuse est de 500 €. Si maintenant un mois on ne m’achète plus que 800 € de produits, la nouvelle productivité mensuelle de mes vendeuses sera de 400 €. Aurais-je pour autant le droit de dire que la baisse de mes ventes s’explique par la baisse soudaine de la capacité à vendre de mes vendeuses ? Evidemment que non. Il y a eu tout simplement une baisse de la demande pour mes produits, qui fait que mes vendeuses ont moins vendu et tout cela se traduit effectivement par une baisse apparente de la productivité de mes vendeuses.

 

Si on constate en période de crise une baisse concomitante de la production et de la productivité, ce n’est pas comme le dit Prescott (mais y croît-il lui-même ?) parce que la baisse de la productivité a entraîné une baisse de la production, mais parce que la baisse de la production a entraîné une baisse apparente de la productivité, la capacité de production des entreprises n’étant alors plus utilisée à plein. Prescott s’est juste contenté avec la plus grande mauvaise foi possible d’inverser ici le sens des causalités.

 

Qu’un enfant de 7 ans, constatant que les personnes âgées ont des cheveux blancs, nous explique qu’il suffirait de se teindre les cheveux pour ne pas vieillir, ok ! Mais quand ça vient d’un économiste hyper célèbre à qui ses pairs ont décidé d’octroyer la récompense la plus prestigieuse de la discipline, ça fait quand même un peu léger..

 

En plus pour justifier une théorie aussi grotesque.

 

(et ce mec là il travaille à la Banque Centrale américaine..)

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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 17:30

 

Jusque dans les années 70 les travaux des économistes étaient essentiellement théoriques. Plusieurs raisons peuvent l'expliquer :

 

  • L'économie constitue un tel enchevêtrement de variables, toutes plus ou moins corrélées les unes aux autres, qu'il paraissait extrêmement difficile de vérifier empiriquement une théorie.

  • Les méthodes statistiques (en économie on dira économétriques) disponibles à l'époque était encore limitées.

  • Il était plus prestigieux pour un économiste de faire de la théorie que de l'économétrie.

 

Depuis, les choses ont beaucoup changé et l'économétrie est devenue plus à la mode. Voici quelques raisons qui peuvent l'expliquer :

 

  • Les économistes ont voulu répondre aux critiques qui leur étaient faîtes, selon lesquelles ils ne faisaient que des spéculations théoriques sans lien avec la réalité.

  • Les méthodes économétriques se sont beaucoup améliorées.

  • A mesure que les modèles se sont accumulés (il en existe aujourd'hui des centaines sur chaque point que traite l'économie), il a paru nécessaire de les discrimier et de moins en moins prestigieux d'en pondre de nouveaux, tandis que par la subtilité/complexité de ses méthodes l'économétrie gagnait ses lettres de noblesses.

 

Les économistes ont de ce fait beau jeu aujourd'hui d'affirmer que leurs théories doivent être vraies puisqu'ils les ont testées avec des données réelles, grâce aux méthodes offertes par l'économétrie.

 

Malheureusement une méhtode statistique, aussi subtile soit-elle, ne peut résister à la mauvaise foi (ou à l'aveuglement, mais je ne sais pas lequel est le plus grave) d'un chercheur.

 

Prenons un exemple : imaginez deux individus identiques en tout point, à ceci près que le premier des deux est BAC+5 en épluchage de patates tandis que le second n'est que BAC+4.

 

Une entreprise souhaite embaucher un seul éplucheur de patates. Un éplucheur de patates épluche 1782 patates par mois. La vente de ces patates épluchées rapporte 2000 euros à l'entreprise, et lui coûte les 1500 euros de salaire qu'elle verse à l'éplucheur de patates.

 

Pourquoi un seul éplucheur est-il embauché ? Parce que l'entreprise ne reçoit des commandes que pour 1782 patates, pas une de plus. Par conséquent, si elle embauchait un éplucheur de patates supplémentaire, elle se retrouverait avec plein de patates invendues sur les bras et 1500 euros en moins dans sa caisse, pas très intéressant..

 

Donc, les commandes étant ce qu'elles sont, l'entreprise n'embauche qu'un éplucheur. Elle sait très bien qu'un BAC+5 n'est pas nécessaire pour éplucher les patates, qu'un BAC+4 suffit largement. Mais comme elle doit choisir absolument entre les deux, elle se dit : autant embaucher le plus diplômé.

 

Vous conviendrez qu'on est typiquement dans le cas keynésien, où il y a du chômage parce que la demande est trop faible. La preuve : si la demande augmentait, si les commandes passaient à 3564 (= 2*1782) patates par mois par exemple, eh bien l'entreprise embaucherait tout de suite le second éplucheur de patates. Et ferait plus de profits, etc..

 

Vous conviendrez également que notre chômeur est un chômeur involontaire, il n'est pas au chômage parce que ça lui plaît, mais parce qu'il n'y a pas assez d'offres d'emploi.

 

Eh bien je peux vous démontrer économétriquement exactement le contraire : que notre chômeur est un chômeur volontaire !

 

Pour cela, il me suffit de suivre une méthode proche de celle employée par Laroque et Salanié dans leur célèbre article "une décomposition du non-emploi en France" (dans j'avais déjà brièvement parlé ici, et dont Sterdyniak parle mieux que moi ). Un exemple parmi des milliers d'autres, mais comme j'ai déjà eu l'occasion de lire cet article..

 

Laroque et Salanié réfléchissent en économistes néoclassiques. Pour des économistes néoclassiques, la décision d'une entreprise de ne pas employer quelqu'un ne peut pas provenir d'un déficit de demande. Il n'y a dès lors que deux solutions pour expliquer le chômage :

 

  • Soit l'entreprise veut embaucher la personne, mais la personne ne veut pas, parce qu'elle estime par exemple que le salaire qu'on lui propose est trop faible : nous avons alors à faire à un chômeur volontaire.

  • Soit l'entreprise veut embaucher la personne, mais celle-ci lui rapporterait moins que le SMIC. Du coup elle ne peut pas l'embaucher, car la loi lui interdit de payer quelqu'un en-deçà du SMIC. Le chômeur est alors dit classique (= s'il est au chômage c'est la faute à l'Etat et à ses réglementations à la con).

 

Parce que la demande n'est pas un problème et que les marchés sont parfaits, les économistes néoclassiques estiment de plus qu'un salaire représente exactement ce que l'employé rapporte à l'entreprise. Pourquoi ? Supposons deux entreprises concurrentes, et un chômeur qui leur rapporterait s'il était embauché 2000 euros. Supposons que la première entreprise décide de l'employer et de le payer 1500 euros. Elle gagne donc 500 euros grâce à cette personne. Que va faire le deuxième entreprise ? Elle va proposer à l'employé de venir travailler chez elle pour un plus cher, par exemple 1600 euros. Elle augmenterait ainsi son profit de 400 euros. Voyant cela, la première entreprise proposerait 1700 euros.. et gagnerait 300 euros. Etc.. etc.. jusqu'au moment où une des deux entreprises proposera un salaire de 1999 euros et gagnera 1 euro (c'est toujours ça de pris). Mais l'autre pourra toujours proposer 1999,50 euros. Bref, au final la personne sera payée à peu près 2000 euros, ce qui représente ce qu'elle rapporte à l'entreprise.

 

Forts de ces deux conclusions (les salariés sont payés autant que ce qu'ils rapportent ; le chômeur est soit volontaire, soit classique), je vous propose la méthodologie qu'auraient pu proposer Laroque et Salanié (en un poil simplifié) pour étudier ce qu'est véritablement notre éplucheur de patates au chômage  :

 

  • Ils vont constater que l'éplucheur de patates BAC+5 embauché gagne un salaire de 1500 euros. Ils vont donc en déduire qu'il rapporte 1500 euros à son entreprise (d'après l'hypothèse néoclassique vue plus haut).

  • Ensuite ils vont regarder les salaires de tous les BAC+5 et de tous les BAC+4 sur une population donnée (par exemple sur la population française), et vont remarquer qu'en moyenne (par exemple) un BAC+4 gagne 200 euros de moins qu'un BAC+5.

  • Ils vont donc en déduire que si l'éplucheur de patates BAC+5 rapporte 1500 euros à l'entreprise d'épluchage de patates, c'est que le BAC+4 devrait rapporter à peu près 1300 euros.

 

Et là ils vont se dire : l'éplucheur de patates devrait rapporter 1300 euros à l'entreprise, donc l'entreprise devrait vouloir l'embaucher pour un salaire de 1300 euros. Alors pourquoi ne l'embauche-t-elle pas ? Deux solutions (pour l'économiste néoclassique) : soit le SMIC est supérieur à 1300 euros, donc l'entreprise ne peut pas embaucher l'éplucheur de patates BAC+4 à ce salaire (mais on suppose ici que ce n'est pas le cas). Soit, seule autre solution possible, l'entreprise veut bien embaucher notre éplucheur de patates, mais notre chômeur refuse de travailler pour ce salaire !! (parce qu'il le trouve trop faible par exemple). Nous avons alors bien à faire à un chômeur volontaire, qui pourrait très bien trouver du travail s'il révisait un peu à la baisse ses prétentions salariales !!

 

Et le tour est joué : après détermination du salaire du BAC+5 (il faut imaginer que cela est fait sur en réalité sur des millions d'individus), estimation des écarts de salaires entre BAC+4 et BAC+5 (pareil il faut imaginer que de nombreux critères sont pris en compte pour étudier les écarts de salaires), déduction de ce que devrait gagner notre BAC+4 (en fonction de tous ses critères propres), vous pouvez donc affirmer avoir démontré statistiquement que votre chômeur est un chômeur volontaire !! Et vous pouvez écrire, très fier de votre trouvaille qui confirme exactement ce que vous pensiez, un rapport destiné aux hommes politiques dans lequel vous expliquez que les chômeurs sont des chômeurs volontaires et que la seule solution pour faire baisser le chômage c'est qu'c'te bande de gueux révise à la baisse ses prétentions salariales !!

 

Mais comment peut-on aboutir statistiquement et à partir d'une même exemple à deux résultats totalement contradictoires ?

 

Parce que votre résultat dépendra en grande partie du modèle utilisé.. Evidemment..

 

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:55

 

L'orgueil, l'avarice et la paresse, voilà le nom qu'on pourrait donner aux 3 escroqueries qui font que les égalités PML = w et PMK = r sont fausses.

 

Escroquerie n°1 : l'orgueil (on néglige la demande, un concept bon pour les amateurs)

 

Reprenons notre verger. Si le salaire passe à 9, vous allez embaucher un 11e travailleur, rappelez-vous ! (parce que ce 11e travailleur ne peut ramasser que pour 9 euros de fruits, donc il n'aurait pas été intéressant de l'embaucher plus tôt)

 

Si le salaire passe à 8, vous en embauchez un 12e.

 

à 7, un 13e..

 

Etc..

 

à 1, un 19e..

 

Mais.. peut-on se demander, qui va consommer tout ça ? Car si le salaire est à 1, en embauchant 19 personnes vous dépensez 19 euros en salaires, or ces 19 personnes vous en rapportent 19+18+17+16+..+5+4+3+2+1 = 190 euros ! Si toutes les entreprises font ça, versent 19 euros à leurs salariés, on voit mal comment elles peuvent chacune en gagner 190 !

 

Réponse de l'économiste. Tout simplement parce qu’on suppose que tout offre crée sa propre demande et donc que tout production parviendra à être écoulée. Autrement dit, ça revient au même, on néglige la demande et on ne s’intéresse qu’à la capacité à produire des entreprises.

 

Les résultats PML=w et PMK=r vous décrivent donc ce qui se passerait dans une économie sans demande, où la production ne dépendrait que de la seule capacité à produire d’entreprises, compte tenu du prix de leur bien, du coût du capital et des salaires en vigueur. Rien de plus.

 

Or est-il utile de rappeler qu'une entreprise quelconque n'installe pas des usines partout où elle serait physiquement capable de la faire en y produisant tous les biens qu'elle serait physiquement capable de produire, tout simplement parce qu’elle est limitée par les possibilités d’écoulement de ses marchandises ?

 

Si le salaire en vigueur est de 10, que mes employés ramassent chacun pour 19, 18, 17, etc.. euros de pommes et que j’anticipe d’en vendre pour 37 euros, alors j’embaucherais 2 personnes (car 37=19+18). Rien à voir donc avec l’égalité entre le salaire du dernier employé embauché (10) et sa productivité (18). Mais, si je n’ai pas à me soucier de la demande, alors j’embauche jusqu’à ce que la dernière personne employée rapporte juste assez pour compenser son salaire. Et là, PML=w.

 

Et s'il y a du chômage dans notre économie, le salaire des employés devrait baisser, alors qu'ils produisent toujours autant. Ce n'est donc pas l'agilité du salarié, sa productivité, qui détermine son salaire, mais plutôt le rapport de force entre employés et patrons (rapport de force quasi-nécessairement défavorable aux salariés, pour de nombreuses raisons, sauf si l'État intervient et réglemente un peu tout ça..). Rapport qui force qui disparaît dans une économie sans demande, puisque dans cette économie il est toujours intéressant d'embaucher quelqu'un tant que son salaire est inférieur à sa productivité.

 

Même chose pour le capital.. Et si dans l'économie considérée il y a beaucoup de capital inutilisé (période de crise par exemple), son prix baissera aussi, alors que sa productivité est restée la même.

 

Si les profs expliquaient cela aux étudiants, au lieu de passer sous silence ce problème de la demande, alors peut-être s’exposeraient-ils à d’avantage de questions, peut-être les choses paraîtraient-elles moins évidentes, éclairantes..

 

 

Escroquerie n°2 : l’avarice (on laisse la monnaie de côté au lieu de la faire circuler)

 

Bon, mais admettons qu’on ne s’intéresse pas à la demande. Cette théorie ne nous explique pas non plus comment les entreprises réalisent des profits monétaires. On revient aux histoires des deux billets précédents. Si les entreprises distribuent leurs dividendes aux actionnaires qu'une fois les profits réalisés (comme dans la réalité, non ?), alors comment peuvent-elles réaliser des profits ?

 

En effet, comment pourraient-elles recevoir wL+rK en ne versant que wL à leurs employés ? Ce n'est pas possible. En supposant que les entreprises aient déjà réalisé des profits au cours de l'année précédente, alors elles versent wL à leurs employés et rK aux actionnaires (rK dépendant donc des profits réalisés l'année précédente). Là elles réaliseront bien un profit, dépendant des sommes versées sur les profits de l'année précédente, mais ce profit ne pourra pas augmenter, puisque les entreprises ne pourront pas recevoir plus de ce qu'elles ont dépensées par ailleurs. Ce qui (faut-il le rappeler) est contraire à ce qui se passe dans la réalité. (bon, je ne m'attarde pas trop sur ce point, parce que j'en ai déjà parlé plusieurs fois !)

 

Il n'est donc pas possible dans ce cadre de comprendre l'apparition de profits monétaires. Mais, vous répondra-t-on sûrement, ici ce n'est pas le problème puisqu'on raisonne dans une économie sans monnaie, une économie de troc. Dans ce cas en effet, il n'y a plus de problèmes, chaque entrepreneur se paie et paie ses actionnaires avec les produits de l'entreprise (en patates, en voitures, en chaussure, en électricité, autant qu'il y a d'entreprises différentes) et chacun ira les troquer contre les biens et services nécessaires à sa subsistance. Si les actionnaires sont payés en nature, effectivement la théorie peut marcher ! Et tant pis si dans la réalité ils touchent du vrai argent, ça on voit pas trop pourquoi..

 

Cette théorie qu'on enseigne aux étudiants fonctionne donc dans un monde sans demande et sans monnaie..

 

 

Escroquerie n°3 : la paresse (c'est faux, mais bien pratique, alors on garde)

 

La troisième escroquerie, que décrit RST dans son commentaire, c'est qu'une fonction du type « Cobb-Douglas », si elle hyper-pratique à utiliser, ne correspond à rien (du moins à pas grand chose) dans la réalité.

 

En général, le capital et le travail ne sont substituables comme ils le sont dans une fonction « Cobb-Douglas ». Si le prix des fours augmente, les boulangers ne vont pas les remplacer par des hommes qui soufflent sur le pain pour les faire cuire, etc. Et puis, la production résulte de multiples interactions qui font qu'on ne peut pas mesurer la productivité individuelle de tel employé ou tel machine. Comme le dit Cordonnier dans son livre « Pas de pitié pour les gueux », lorsque deux personnes portent une table, quel est la productivité de chacun ? Et il en va ainsi de la plupart de nos productions, des chaînes de montage des usines aux hypermarchés, elles résultent de la complémentarité du travail de chacun et non de leur simple addition. Dès lors, calculer une productivité marginale n'aurait pas de sens. D'ailleurs, comme le rappelle RST, les patrons ne s'y trompent pas, aucun raisonne en terme de productivité marginale, de coût marginal, etc. mais la plupart (c'est ce que montrent toutes les enquêtes sur le sujet) en coûts de production moyens, prix de vente.. Et puis les fonction de production « Cobb-Doulgas » ne prennent pas du tout en compte les importants coûts fixes que chaque entreprise nécessairement possède. Bien heureusement d'ailleurs pour la théorie néoclassique, parce qu'alors les calculs d'équilibre, etc. deviendraient bien compliqués.

 

 

Voilà, donc cette théorie sur les productivités marginales, si elle peut sembler fort logique quand elle est présentée comme je vous l'ai présenté dans le précédent billet, et comme les profs d'économie la présente aux étudiants, explique la formation des salaires et des profits dans une économie sans demande, ni monnaie et dans laquelle les entreprises auraient des fonctions de production qui n'ont rien à voir avec celles de nos entreprises du monde réel.

 

Ça fait beaucoup pour une théorie universellement reconnue et enseignée, qui est à l'origine de la plupart des théories expliquant le chômage et la répartition de la richesse au sein de nos sociétés..

 

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 19:11

 

En parlant de la théorie néoclassique, je dis dans mon précédent billet qu’elle explique les profits par la productivité marginale du capital, ce qui pourrait à la limite être vrai dans une économie de troc.

 

RST me demande si je peux développer un peu ces histoires de productivité marginale du capital et d’économie de troc. C’est l’objet de ce billet (ne vous privez pas également si quelques questions relatives à ce que je raconte vous taraudent, d'ailleurs merci RST parce que ce billet fini je me dis que j'aurais dû le publier il y a bien longtemps déjà !!).

 

Ce concept de profit = productivité marginale du capital, tous les étudiants l’apprennent dès leur première année d’économie. Je vous présente la manière dont les choses sont exposées aux étudiants (et qu’on me fasse immédiatement une remarque si on trouve que je déforme d’une once les propos enseignés).

 

Cours de Macroéconomie 1ère année :

 

PML = w :


Supposons que vous possédez un lopin de terre planté d'arbres fruitiers (c'est votre capital) et que vous souhaitiez un tirer un profit maximal.

Supposons que le salaire d'un travailleur soit de 10 euros.

Supposons que chaque nouveau travailleur arrivant sur votre exploitation vous rapporte moins que le précédent. (Cette hypothèse est logique, si vous employez une seule personne, elle va récolter les plus gros fruits, donc vous rapportera beaucoup. La deuxième personne devra se contenter de fruits un peu moins gros, vu que les plus gros auront été récoltés par la première personne, donc elle vous rapportera moins. Etc.. etc.. Jusqu'au cas extrême où la nième personne embauchée ne vous rapportera plus rien, puisque tous les fruits auront été récoltés)

Supposons que le premier travailleur vous rapporte 19 euros, le deuxième 18, le troisième 17, et ainsi de suite..

 

Comment allez-vous raisonner ?

Le premier travailleur embauché vous rapporte 19 euros et vous coûte 10.

Conclusion : vous l'embauchez ! (et réalisez un profit de 9 euros)

Le second travailleur embauché vous rapporte 18 euros et vous coûte 10.

Conclusion : vous l'embauchez aussi ! (et réalisez un profit supplémentaire de 8 euros)

Etc.. etc..

Jusqu'au.. 9e travailleur qui rapporte 11 et vous coûte 10.

Et même jusqu'au 10e, qui vous rapporte autant qu'il vous coûte, donc pourquoi pas l'embaucher.

Par contre certainement pas le 11e, qui ne vous rapporterait que 9 et vous coûterait 10.

 

Conclusion : combien de travailleurs avez-vous embauché ? 10. Pourquoi 10 ? Eh bien vous en avez embauché jusqu'au moment où le dernier travailleur vous rapportait autant qu'il vous coûtait. Autrement dit, jusqu'au moment où ce qu'a produit le dernier travailleur rapportait autant que son salaire. Soit, en langage d'économiste, jusqu'au moment où :

Productivité marginale du travail (PML) = Salaire (w, parce que wage en anglais)

Productivité marginale signifie la productivité de la dernière unité (l'unité marginale) de travail employée.

 

Et si le salaire passe à 9 ? Eh bien, vous embaucherez la 11e personne, qui ne vous fait désormais plus perdre d'argent. Son production sera alors de 9 c'est-à-dire que la production marginale de son travail sera de 9. Notre équation PML = w reste vraie.

 

Idem si le salaire passe à 15. Sauf que cette fois vous n'embaucherez plus que 5 personnes (celles qui rapportent 19, 18, 17, 16 et 15). On aura encore et toujours PML = w.

 

Ce raisonnement s’applique donc quelque soit le salaire. Et il peut s'appliquer a priori partout. Un supermarché, par exemple, embauchera des caissières (caissiers) jusqu'à ce que la dernière caissière lui rapporte autant qu'elle lui coûte. Idem pour un magasin avec ses vendeurs/vendeuses.

 

PMK = r :


On pourrait faire un raisonnement analogue avec une quantité de travailleurs constante et un stock de capital qui augmente. On suppose que chaque nouvelle unité de capital rapporte moins que la précédente. Dès lors, pour maximiser vos profits, vous aurez intérêt à accroître votre stock de capital jusqu'au moment où la dernière unité de capital vous rapportera autant qu'elle vous coûte. En appelant r le coût d'une unité de capital, on dirait donc jusqu'au moment où :

Productivité marginale du capital (PMK) = r.

 

Les économistes utilisent quasi-universellement une fonction de production appelée « Cobb-Douglas » (du nom de ses inventeurs), pour représenter ces phénomènes. Avec cette fonction, vous pouvez déduire votre niveau de production (Y) en fonction des quantités de travail (L) et de capital (K) que vous utilisez. Elle a la forme suivante :

cobb-douglas

(on pose généralement alpha = 0, 3).

Or si vous maximisez cette fonction mathématiquement (en prenant ses dérivées partielles et en les posant nulles, rappelez-vous vos souvenirs de terminale !), vous retrouvez ces mêmes résultats : PML = w et PMK = r.

 

Donc ce résultat est démontré mathématiquement, comment pourrait-il être une affaire d’opinion.. ?

 

Et qu’est-ce que le profit là-dedans ? Eh bien la rémunération des revenus du capital, c’est-à-dire PMK * K (le revenu rapporté par le capital à son propriétaire, r, ou PMK les deux sont égaux, multiplié par le nombre d’unités de capital dans l’économie).

 

Voilà donc, grâce aux productivités marginales, expliqué aux étudiants :

- d’où viennent les profits (c’est PMK*K),

- comment se forment les salaires (en fonction de la productivité de la dernière personne employée), mais nous reviendrons dans un autre billet sur ce point,

- et comment se répartit la richesse entre revenus du travail (w*L = PML*L) et revenus du capital (r*K = PMK*K).

 

Vous êtes étudiant en première année d'économie et vous apprenez ça, que vous dîtes-vous ? Que c'est du pur bon sens ! Que c'est juste des maths ! Donc on ne peut plus objectif et scientifique ! Ces lois ont du plus été théorisées par certains des plus célèbres économistes dont vous n'allez pas remettre en cause l'intelligence vu qu'ils étaient probablement bien plus intelligents que vous (ce serait comme si des étudiants en physique remettait en cause Einstein et Newton, insensé !) et sont enseignées par un prof de fac qui fait de la recherche en économie depuis 20 ans ! Ces deux résultats font donc pour vous, étudiant, et sans discussion possible, partie des vérités scientifiques comme la loi de la gravité, la théorie de l'évolution ou le fait que la Terre tourne autour du soleil ! Et comment pourrait-il en être autrement ?

 

Sur ces modèles simples, vous allez rajouter plein de trucs de plus en plus compliqués, pour expliquer de plus en plus de choses. Puis vous allez faire une thèse basée sur ces modèles fort complexes, vous y prendrez du plaisir autant que vous y trouverez de la reconnaissance, puis un travail qui vous enthousiasmera et sera quelque part l'œuvre de votre vie. Comment pourriez-vous douter une seule seconde de ces résultats ???

 

Robinson, la célèbre postkeynésienne, le dit mieux que moi :

« K est la quantité de capital – intégrez-la, différenciez-la, et faites toutes sortes de belles et difficiles opérations mathématiques avec elle. La plupart des étudiants ne comprennent rien de ce qui se passe ; ils pensent que c’est parce qu’ils ne sont pas assez intelligents, alors ils restent silencieux. Ceux qui sont astucieux, cependant, apprennent des trucs ; ils ont ensuite tout intérêt à croire que c’est important. Ils vont consacrer leur vie à l’enseigner aux nouvelles générations. Ainsi se perpétue le système ».

 

Or, le résultat PML = w est à la base de tous les travaux expliquant le chômage par le niveau trop élevé des salaires (je recommande d'ailleurs à ce titre la lecture du livre de Laurent Cordonnier « Pas de pitié pour les gueux ! »).

 

Et, couplé à PMK = r, il justifie qu'il n'y a pas de conflits possibles dans le partage de la valeur ajoutée entre travailleurs et détenteurs de capital, puisque le profit n'est que la simple rémunération de la productivité du capital, de même qu'un salaire ne peut être trop bas relativement à ce que produit le salarié, puisque le salaire ne fait que rémunérer la productivité du salarié. Autrement dit, il justifie que le libre-jeu des marchés ne fait que rémunérer travailleurs et détenteurs de capital à leur juste niveau, celui de leur productivité.

 

Peut-on dire qu'une théorie soit de droite ou de gauche ? Je ne sais pas (du moins ce n’est pas là l’objet du débat..). Mais je suis sûr d'une chose : si je croyais que l'un de ces deux résultats étaient vrais, PML = w, PMK = r, soyez sûr que je voterais sans hésiter pour une politique néolibérale, identique à celle que nos partis de droite ou sociaux-démocrates ont mené depuis 30 ans. Et je comprends à ce titre tout à fait le soutien massif que les économistes ont apporté et apportent à ce type de politique.

 

Mais, car il y a un mais, il y a plusieurs escroqueries inadmissibles dans ce raisonnement en apparence si logique, qui sont passées totalement sous silence par les économistes. Pour leur défense on pourrait dire, comme l’écrit Robinson, qu’ils ne font que reproduire les escroqueries dont ils ont été eux-mêmes victimes lorsqu'ils étaient étudiants.

 

Escroqueries qui rendent ce raisonnement totalement caduque..

 

Je vous laisse réfléchir à ce que pourraient être ces escroqueries, et les développe dans le prochain billet. Je demanderais alors aux économistes, et à ceux qui croient en la théorie économique dominante, de nous expliquer en quoi je me trompe. Et peut-être vous demanderais-je même, si vous le voulez bien, d’aller tous écrire un petit commentaire sur les blogs de ces personnes pour leur poser la question, qu’elles se sentent un peu obligées de réagir.. Parce qu’on touche là quand même à deux points fondamentaux, cruciaux, de la théorie néoclassique…

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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 16:06

 

Deuxième question : pourquoi les entreprises souhaitent employer moins de personnes lorsque les salaires sont plus élevés ?

 

Les économistes expliquent cela par la décroissance du produit marginal du travail, lié au fait que le stock de capital est supposé fixé, dans le cadre d’un équilibre partiel de court terme (qui finalement deviendra équilibre global de moyen et long terme dans la plupart des théories ultérieures).

 

Bref, rentrer dans les détails n’a je pense pas grand intérêt. Ce qu’il faut savoir, ce qui est évident, ce que l’on devrait enseigner aux étudiants, c’est qu’un salaire constitue à la fois :

- un coût pour l’entreprise qui le verse, qui sera donc moins enclin à embaucher si le salaire augmente

- et une source de revenu pour celui qui le reçoit, donc une source de consommation supplémentaire, donc une source de « croissance » supplémentaire et d'emplois nouveaux.

 

 

D’où un effet a priori ambigu des variations de salaires sur l’emploi, qui dépendra d’un grand nombre de paramètres.

 

Mais supposons que je ne considère qu’un seul de ses deux effets. Par exemple que le salaire constitue uniquement une source de revenu, mais en aucun cas un coût pour l’entreprise. Ma conclusion sera la suivante : il faut augmenter les salaires le plus possible, ainsi la consommation et la croissance seront les plus fortes possibles. Je ne m’inquiète pas des répercussions que cela pourrait avoir sur la viabilité des entreprises, puisque de toute façon je néglige par hypothèse cet effet-là.

 

Vous me diriez alors que c’est complètement débile de raisonner ainsi.

 

Eh bien c’est ce que font nos chers économistes néoclassiques ! (mais dans l’autre sens bien-sûr).

 

Ils supposent que le salaire constitue un coût pour l’entreprise, mais en aucun cas qu’il constitue une source de revenus pour la société. Dès lors, si les salaires augmentent, les entreprises dans leur ensemble auront moins envie d’embaucher, puisqu’elles devront supporter des coûts plus importants, sans que cela n’affecte aucunement la consommation de biens et services. D’où la décroissance du nombre de personnes employées par les entreprises lorsque les salaires augmentent.

 

Là encore, au lieu d’enseigner et de faire réfléchir les étudiants sur la complexité de l'économie, on se contente de leur enseigner des théories prémâchées, simplistes, fausses, bêtes et méchantes.

 

Et de nos deux courbes qui s’ébauchaient superbement sur notre graphique, il ne reste plus rien !

La principale conclusion de cette théorie qui est que chômage = salaires trop élévés disparaît du même coup !

 

On me dit qu’il faut commencer simplement avant de complexifier l’analyse. Certes, mais on ne commence pas par enseigner que 2+3=4 pour arriver à 2+3=5.

 

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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 17:54

Autre grand classique de la théorie néoclassique, autre théorie aux conséquences bien dommageables et dans laquelle, tant sa cohérence ne résiste pas à plus de quelques secondes de réflexion, on se demande ce qui, des habitudes, de la paresse ou de la bêtise, explique son incroyable succès : la théorie néoclassique du marché du travail (enseignée dès la première année dans l’ensemble des universités d’économie du monde).*

 

 

Que dit cette théorie ?

 

D’une part, que plus les salaires sont élevés, plus les gens vont avoir envie de travailler.

 

D’autre part, que plus les salaires sont élevés, moins les entreprises vont avoir envie d’embaucher.

 

On se retrouve donc, dans un graphique salaire – nombre de demandeurs et d’offreurs d’emploi, avec deux courbes qui se croisent, une croissante et une décroissante (cf. graphique).

 

Dès lors, si on laisse agir les seules forces du marché, l’économie tendra vers une situation d’équilibre, qui se situe graphiquement au point de rencontre des deux courbes.

 

A ce point, le nombre de personnes souhaitant travailler correspond exactement au nombre de personnes que les entreprises souhaitent employer : il n’y a donc pas de chômage.


Et le salaire est appelé salaire d’équilibre. Pour ce salaire, le chômage est nul, et toutes les entreprises voient leurs offres d’emploi satisfaites.

 

théorie marché travail-copie-1

 

Comment, dans ce cadre, expliquer l’apparition et la persistance du chômage ?

 

Il n’y a dès lors qu’une seule explication possible au chômage, comme on peut le constater sur le graphique : l’existence d’un salaire trop élevé.

 

En effet, pour ce salaire trop élevé :

- beaucoup de gens souhaiteront travailler

- mais les entreprises ne voudront pas employer grand monde.

 

Et voilà, sur la simple base de ce graphique et de ce raisonnement, comment des générations entières d’étudiants, d’Hommes politiques, d’économistes, de conseillers économiques, de « prix Nobel » d’économie (tel Stiglitz, au moins à une époque), etc. ont été et demeurent persuadés que le chômage est dû à l’existence de salaires trop élevés.

 

Mes étudiants en étaient tout autant convaincus en arrivant la semaine dernière à la séance de TD sur le travail et l’emploi.

 

Et effectivement, cette analyse peut paraître vaguement cohérente si l’on n’y prête guère attention. Mais vous allez voir qu’elle ne résiste à quelques petites secondes de réflexion.

 

 

Première question : pourquoi les gens souhaiteraient travailler d'avantage lorsque les salaires sont plus élevés ?

 

Réponse loin d’être aussi évidente qu’elle en a l’air, puisque si l’on jette un coup d’œil sur les données mondiales ou historiques, on remarque que :

- les pays où les salaires sont les plus élevés sont globalement ceux où on travaille le moins (par exemple l’Europe)

- et les pays où les salaires sont les plus faibles sont globalement ceux où on travaille le plus (par exemple la Chine et autres pays d’Asie du Sud-Est)

 

De même, si on propose de me payer 500 euros l’heure et qu’on me laisse choisir mon temps de travail, je pense que je choisirais juste de travailler une ou deux heures par jour. L’argent gagné servira amplement à assumer mes dépenses de consommation courante, et il me restera suffisamment d’argent pour profiter pleinement de tout mon temps libre.

 

En revanche, si on propose de me payer 1 euro l’heure, sachant qu'il faut de je me loge, que je me nourrisse, que je m’habille, que je me déplace, etc. je n’aurais d’autres choix que de travailler au moins une quinzaine d’heures par jour si je veux tout juste assurer ces dépenses et survivre.

 

En suivant ce raisonnement, qui semble beaucoup mieux rendre compte de la réalité présente et historique que le précédent (les ouvriers européens du XIXe siècle auraient-ils travaillé d’avantage que 12 à 16 heures par jour si on les avait payé plus ? Bien sûr que non, ils travaillaient autant d’une part parce qu’ils n’avaient pas vraiment le choix et surtout d’autre part parce qu’en travaillant moins ils n’auraient pas pu subvenir à leurs besoins les plus vitaux), la courbe représentant le nombre de personnes souhaitant travailler serait plutôt décroissante que croissante en fonction du salaire.

 

Alors pourquoi ne parle t’on pas de ce phénomène-là aux étudiants, et se contente t’on d’affirmer que la courbe représentant le nombre de personnes souhaitant travailler est croissante avec le salaire ?

 

Parce que l’individu imaginé par l’économiste néoclassique n’a pas de dépenses à assumer, il vit sur une île déserte entouré de noix de coco et de poisson frais et se prélasse sur son hamac à longueur de journée. Alors lorsqu’un chef d’entreprise vient le déranger pour lui proposer un travail, il n’est bien-sûr que moyennement emballé. Il sera d’accord de consacrer une petite heure de son temps libre contre une menue rémunération, parce qu’après tout il lui restera encore 23 heures pour se prélasser dans son hamac. Mais si on lui propose de travailler d’avantage, 5 heures, 7 heures, 10 heures par jour, alors notre Robinson sera beaucoup plus exigeant. Plus il se privera d’heures de farniente, plus il exigera une forte rémunération pour le dédommager. D'où la croissance de la courbe pour les économistes néoclassiques.

 

Cette Homme-là n’existe bien évidemment pas et n’a jamais existé (sauf bien-sûr dans l’imagination débridée des économistes et dans la quasi-totalité des manuels traitant de la question).

 

Alors pourquoi enseigne-t-on cela ? Bien-sûr un salaire plus élevé peut inciter certaines personnes à retourner sur le marché de travail, mais une augmentation des salaires c’est aussi l’occasion d’élever son niveau de vie et de consacrer plus de temps à ses loisirs. L’effet du salaire sur le nombre de personnes souhaitant travailler est ambigu, complexe, certainement pas décroissant (ce qui signifierait aussi qu’en cas de baisse de salaires les gens travailleraient moins, alors qu’ils auraient pourtant plus de difficultés à boucler leurs fins de moins).

 

Voilà un bon exemple de l’enseignement de l’économie au niveau universitaire. Au lieu d’apprend aux étudiants la complexité du fonctionnement de l’économie, le discernement, on leur enseigne des théories hyper-réductrices, irréalistes, fausses, bêtes et méchantes.

 

Alors que penser des moniteurs et autres maîtres de conférences et professeurs, qui enseignent cette théorie depuis des décennies ? Je laisse mes habituels commentateurs nous le dire.

 

Et comment l’étudiant, qui possède une confiance aveugle en ce qui lui racontent ses professeurs bardés de titres, peut-il ne pas se sentir légèrement floué dans cette histoire ?

 

(La suite demain, avec la courbe représentant le nombre de personnes que souhaitent embaucher les entreprises en fonction du salaire !)

 

 

* Pour bien comprendre cette théorie et ses extensions, rien ne remplace l’excellent livre de Laurent Cordonnier, déjà cité dans un précédent billet, "pas de pitié pour les gueux".
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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 18:01

 

Le sommet de Copenhague est l’occasion de rappeler le terrible dilemme qui se pose à l’Humanité aujourd’hui :

- prendre des mesures fortes de protection de l’environnement, au risque de plier une économie mondiale déjà fragile

- ou ne rien faire (ou faire semblant de faire quelque chose) pour ne pas brusquer l’économie, au risque de voir le climat s’emballer et l’équilibre écologique de la planète menacé.

 

Nos décideurs ont donc un périlleux arbitrage à faire entre plus de croissance et plus d’environnement. Et la solution qui va être retenue sera probablement de faire un tout petit peu pour l’environnement (puisque même si les chiffres les plus ambitieux proposés étaient atteint, cela n’empêcherait pas à la quantité de gaz à effets de serre dans l’atmosphère de continuer à augmenter) et beaucoup pour la « croissance ».

 

Les économistes avaient déjà essayé de chiffrer ce que « coûterait » aux Hommes l’idée de protéger l’environnement dans le cadre du protocole de Kyoto (bien moins contraignant que le probable futur accord de Copenhague) et les chiffres n’invitaient vraiment pas à l’optimisme : baisse du PIB, de l’emploi, de la consommation, de l’investissement, des salaires réels, mais par contre hausse des prix.

 

La question que nous nous posons ici est la suivante : pourquoi protéger l’environnement nous coûte du PIB, etc.. ?

 

Il y a essentiellement trois raisons à cela pour les économistes néoclassiques (ceux qui pondent ce genre de modèle pour l’ONU, le GIEC, etc.), plus une quatrième, essentielle dans les négociations internationales, mais plus mineure aux yeux des économistes.

 

Les économistes utilisent généralement pour faire leurs calculs et leurs prévisions des « modèles d’équilibre général calculable appliqués selon le paradigme néo-classique développé par Arrow et Debreu »*. C'est dans ce type de cadre qu'a été développée par exemple la fabuleuse théorie des cycles réels dont j'ai parlé dans un précédent billet.


La première raison est que dans ces modèles d’équilibre général, comme dans la plupart des modèles néoclassiques, il n’y a pas de chômage (ou alors que du chômage volontaire) et tout le capital est utilisé. Par conséquent, si vous voulez allouer du personnel ou du capital à la protection de l’environnement, vous devez puiser dans le stock de capital existant et de travailleurs existants. Vous prendrez donc un peu de salariés dans l’industrie, dans les services, etc. plus quelques machines, en vu de les réaffecter à la protection de l’environnement. Et nos entreprises, bien évidemment, privées d’une partie de leurs travailleurs et de leur capital, ne pourront que produire moins et le PIB diminuer !!

 

La deuxième raison est que dans ce type de modèles, la protection de l’environnement représente un coût, mais non un revenu (tout comme les salaires dans les modèles traitant du chômage). Lorsqu’une entreprise protège l’environnement, cela lui coûte généralement plus d’argent, certes, mais les économistes néoclassiques oublient le plus souvent de prendre en compte que ce coût constitue un revenu pour d’autres. Si une firme plante des éoliennes pour faire tourner son unité de production, ses coûts de production vont augmenter mais le fait de faire construire et installer des éoliennes va créer de l’emploi, générer des revenus, donc une demande supplémentaire, etc. Si l’on ne prend en compte que les coûts, alors on ne se retrouve qu’avec une augmentation généralisée des prix, et une diminution de la production.

 

La troisième raison est qu’en voyant les prix augmenter et donc leurs salaires réels diminuer, les travailleurs vont, comme dans la théorie des cycles réels, avoir moins envie de travailler, ce qui va s’apparenter à une augmentation du chômage et va induire une diminution de la production.

 

Quant à la quatrième, celle qui inquiète réellement les politiciens, mais reste relativement mineure pour les économistes, c’est que protéger l’environnement dans un pays détériore la compétitivité de ce pays vis-à-vis des pays plus laxistes.

 

Les différents chiffres de coût de protection de l’environnement en terme de PIB, d’emploi, etc. jouent indubitablement un rôle dans la prudence des gouvernements à vouloir diminuer significativement les émissions de gaz à effets de serre. Or, leur origine vient majoritairement des trois premières raisons évoquées. Ces raisons indiquent une fois de plus le total décalage de nos érudits économistes avec la réalité et les conséquences que cela a sur nos choix de société et notre avenir. Quant à la quatrième raison, la seule valable, elle ne peut être résolue qu’en permettant explicitement aux Etats de fixer des barrières douanières qui tiennent compte de leur degré de protection de l’environnement, afin d’éviter tout dumping environnemental. Mais là encore, mettre un frein au libre-échange mondial choque trop d’économistes pour qu’un gouvernement ose le faire et affronter une pluie de consternations.

 

Dans une économie avec du chômage il n'y a en réalité, rassurez-vous, pas d'arbitrage à faire entre croissance et environnement (au contraire même).

 

Mais bon, à défaut de l’avenir ou de l’environnement, la cohérence interne des modèles d'évaluation des coûts macroéconomiques de protection de l'environnement avec les postulats de base néoclassiques est, elle au moins, préservée.

 

 

* La citation provient de l’article « Evaluation des coûts macroéconomiques du protocole de Kyoto » de Florent Pratlong et Denise Van Regemorter.

 

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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 15:36

Je rajoute une troisième partie à ce billet sur la loi de l’offre et de la demande, afin de montrer le malaise qu’éprouvent souvent les économistes (orthodoxes) à expliquer la croissance de la courbe d’offre.

 

Je rappelle (comme on l’a vu précédemment) que la croissance de la courbe d’offre repose sur l’hypothèse des rendements décroissants, selon laquelle plus une entreprise produit, plus son coût moyen ou unitaire de production augmente. Cette hypothèse, sans cesse démentie par les enquêtes menées auprès de chefs d’entreprise, demeure une hypothèse fondamentale en économie, parce qu’elle est nécessaire au bon fonctionnement de la théorie néoclassique, base de toutes les théories orthodoxes.

 

Mais difficile d’expliquer les choses de cette manière aux étudiants, ce serait s’exposer à des froncements de sourcils et à des questions embarrassantes. Alors voici quelques exemples d’explication de la croissance de l’offre, qui évitent soigneusement de parler des rendements décroissants.

 

1er exemple, trouvé dans le livre « l’essentiel de la macro-économie » 4e édition, publié aux éditions Lextenso (p16) :

« L’analyse de l’offre de bien montre que, toutes choses égales par ailleurs, plus le prix d’un bien est élevé, plus la quantité offerte est importante. Ceci repose sur la notion de rentabilité. Si les prix des facteurs de production (les salaires pour le travail, les intérêts pour le capital) restent constants, toute hausse du prix d’un bien se traduit par un profit plus élevé pour les producteurs qui sont incités à augmenter les quantités offertes. »

 

Traduisons cette explication par un exemple : Un entrepreneur fait 1 euro de profit sur les unités qu’il vend. Tout d’un coup, une hausse de son prix de vente fait qu’il se met à faire 2 euros de profits par unité vendue, il va donc se mettre à produire plus.

 

On ne comprend pas ce donc. Un entrepreneur produit a priori tant qu’il peut faire des profits. On ne voit donc pas pourquoi, toutes choses égales par ailleurs, il se mettrait à produire moins lorsqu’il ne fait qu’1 euro de profit par unité vendue.

 

La véritable explication au fait que plus le prix d’un bien est élevé, plus la quantité offerte est importante, vient de l’hypothèse des rendements décroissants. L’entreprise, qui avant ne pouvait produire plus car les unités produites supplémentaires lui auraient coûté plus chères et auraient été vendu à perte, peut désormais se permettre de le faire du fait de l’augmentation du prix de vente. Les unités supplémentaires produites lui coûteront toujours plus chères, mais désormais elle peut se permettre de les produire car l’augmentation du prix de vente fait qu’elle ne les vendra pas à perte.

 

Cela semble bien moins persuasif qu’une explication pouvant paraître au premier coup d’œil vaguement cohérente.

 

2nd exemple, trouvé dans le livre DCG5 Economie des éditions Sup’Foucher (p192) :

« Les courbes d’offre sont logiquement croissantes. […] Ces courbes représentent évidemment l’offre de courte période : puisqu’en effet les changements technologiques modifient les conditions de la production. Certains marchés réagissent très vite aux innovations techniques. Par exemple, les ordinateurs personnels ont vu leur prix diminuer régulièrement au fur et à mesure que s’élargissait le marché, parce que les techniques intrinsèques aux produits mais aussi les techniques de production ont évolué très vite.

Revenons à une courbe « normale » d’offre. On pourrait dire qu’elle est en trois parties : au début, quand les capacités de l’entreprise sont sous-utilisées, les quantités produites augmentent fortement à la suite d’une légère augmentation de prix ; ensuite, les quantités offertes augmentent plus raisonnablement en fonction de la hausse des prix de marché ; enfin, même une forte hausse des prix ne suffit plus pour augmenter les quantités produites. On se trouve face à une saturation des capacités. »

 

L’auteur remarque dans le premier paragraphe que, contrairement à ce qu’affirme la théorie, les prix de nombreux biens (ici, les ordinateurs) diminuent régulièrement quand le marché s’élargit. Mais ceci est un leurre, semble t’il nous dire, les prix ont baissé malgré l’élargissement du marché, grâce aux « techniques » qui ont évolué « très vite ». Que les innovations techniques soient la cause principale de la baisse du prix des ordinateurs, très bien ! Mais sembler dire que cette baisse des prix s’est faîte malgré la mise en place d’une production de masse, pour ne pas contredire la théorie, me semble fort abusif ! La mise en place d’une production de masse est et a toujours été une cause essentielle de baisse des prix, aucun entrepreneur n’oserait dire le contraire ! Le spécialiste de l’économie ne peut affirmer le contraire qu’à demi-mots, pour ne pas (se) révéler les écarts entre son monde et la réalité.

 

Quant au second paragraphe, prétendre qu’une légère augmentation de prix augmente fortement les quantités produites quand les capacités de l’entreprise sont sous-utilisées, c’est également fort troublant. Cela revient à dire qu’en cas de baisse des prix les entreprises vont arrêter une partie de leur production, et la raugmenter lorsque le prix augmente. On comprend cela avec une variation de la demande, mais ici il n’en est nullement de question. Pourquoi une entreprise arrêterait une partie de sa production lorsque son prix de vente baisse ? Soit il demeure supérieur au coût de revient moyen et l’entreprise continuera à faire du profit sur chaque unité produite et donc à maintenir son niveau de production. Mais, du fait de la baisse du prix de vente, son profit global sera plus faible. Soit le prix devient inférieur au coût de revient moyen et alors l’entreprise produit à perte pour l’ensemble de sa production.

Sauf, bien sûr, si les rendements sont décroissants. Dans ce cas la baisse des prix incitera effectivement l’entreprise à produire moins (et inversement) car en produisant moins elle fera baisser son coût moyen de production. Ce paragraphe ne se comprend donc qu’en faisant à nouveau appel aux rendements décroissants. Mais là encore, on évite de les évoquer, pour ne pas avoir à les justifier.

 

En se promenant sur internet, on retrouve la plupart du temps cet oubli de mentionner que la croissance de la courbe d’offre a pour origine les rendements décroissants. On ne le retrouve pas par exemple dans les cours donnés à Sciences-Po par notre nouveau plus grand économiste national, DSK.

(http://www.supportscoursenligne.sciences-po.fr/2006_2007/dsk/support_seance3.pdf)

Ce ne sont certes que des diapos Powerpoint, et peut-être développait t’il d’avantage dans son cours, mais on remarque que la fonction de demande mérite que l’on se penche sur ses déterminants tandis que cela ne semble pas nécessaire pour la fonction d’offre !

 

J’ai quand même trouvé un site où l’on évoque la croissance de la courbe d’offre par l’augmentation des coûts de production, du fait des rendements décroissants, le voici :

http://www.peoi.org/Courses/Coursesfr/mic/mic1.html.

 

Keynes (ENCORE !!) dans la préface de sa première édition anglaise de la Théorie Générale (ENCORE !!) écrit ceci :

« Les idées si laborieusement exprimées ici sont extrêmement simples et devraient être évidentes. La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d'échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l'esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d'entre nous. »

 

Comprendre que les entreprises ont des rendements croissants ou constants, pour vous pas de problèmes ! Pour un économiste qui travaille en s’appuyant sur l’hypothèse des rendements décroissants depuis des décennies, c’est un poil plus compliqué (à admettre) !

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