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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 13:47

 

Dans la même veine de ce que propose Fitoussi, Stiglitz suggère à la fin de son livre la grande désillusion (plus précisément p 381 de l’édition de poche), publié en 2002, d’avoir recours à la planche à billets du FMI pour aider les pays pauvres à sortir du sous-développement.

 

Si je devais choisir entre les deux propositions, j’opterai je pense pour celle de Stiglitz, qui me semble mieux répondre à la problématique du sous-développement qu’une simple aide à l’importation de biens d’investissements, comme le propose Fitoussi. Car est-ce vraiment cela dont ont besoin les pays pauvres, si personne ne peut acheter ce que ces biens d’investissement permettront de produire ?

 

Mais l’idée sous-jacente demeure la même. Aujourd’hui les capacités des Hommes à produire des biens et services sont sous-utilisées dans le monde entier. Pour recourir à cela, il est nécessaire d’accroître la demande. Or, au lieu d’attendre que cette demande ne s’accroisse par un endettement encore plus important des Etats, des ménages ou des entreprises, pourquoi ne pas créer cet argent directement, sans émettre une dette en contrepartie comme c’est la cas quasi-systématiquement aujourd’hui, malgré l’absurdité économique de ce processus. On résoudrait ainsi à la fois le problème du financement des biens publics mondiaux et une absurdité économique, le mécanisme de l’argent-dette. De plus, comme le dit Stiglitz, cela contribuerait « à maintenir le dynamisme de l’économie mondiale » (eh oui financer ces biens publics mondiaux générerait du travail et des revenus, pour les entreprises comme pour les ménages).

 

Voici la passage de la grande désillusion où Stiglitz parle de cette possibilité :


« Les pays en développement ont besoin non seulement que l’aide leur soit donnée d’une façon qui contribue à leur développement, mais aussi qu’il y en ait d’avantage. Des sommes relativement limitées pour faire d’énormes différences en matière d’alphabétisation et de santé. L’aide au développement a en fait diminué en termes réels (ajustés pour tenir compte de l’inflation), et plus encore si on la calcule en pourcentage des revenus des pays développés, ou par tête d’habitant des pays en développement. Il faut une base de financement : cette aide (et d’autres biens publics mondiaux) doit reposer sur un fondement permanent, à l’abri des vicissitudes de la politique intérieure aux Etats-Unis ou ailleurs. Plusieurs propositions ont été faites. Quant le FMI a été créé, on lui a donné le droit d’émettre des droits de tirages spéciaux (DTS), une sorte de monnaie internationale. Puisque aujourd’hui des pays mettent chaque année de côté des milliards de dollars dans des réserves – sage précaution pour se protéger contre les aléas des marchés internationaux –, une partie des revenus n’est pas réinjectée dans la demande globale. Le ralentissement économique mondial de 2001-2002 a mis ces préoccupations au premier plan. Emettre des DTS pour financer des biens publics mondiaux – dont l’aide au développement – pourrait contribuer à maintenir le dynamisme de l’économie mondiale tout en aidant certains des pays les plus pauvres du monde. »


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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 15:35

 

 

A la fin de son livre le débat interdit (plus précisément p 271 à 273) publié en 1995, Jean-Paul Fitoussi propose, tout simplement, pour (osons le mot !) sauver le monde (du « chômage », de la « pauvreté », du « nationalisme ») que le FMI fasse tourner sa planche à billets et fasse « don » de l’argent ainsi créé aux pays en développement.

 

Des économistes comme je les aime, qui n’ont pas peur d’affronter les sourires condescendants de collègues dont la seule ligne théorique et idéologique est bien souvent.. le conformisme ! (et aujourd’hui le conformisme c’est la théorie néoclassique ! on est surpris en discutant avec des profs de voir combien ne croît que peu à cette théorie qu’ils utilisent, mais bon c’est celle qu’on a appris, celle qui paraît respectable et c’est comme ça que tout le monde fait). Mieux vaut, comme l’a dit Keynes*, en un peu déformé, avoir complètement tort avec la majorité que vaguement raison avec une minorité.

 

Voici l'extrait, bonne lecture !

 

« Une observation, même hâtive, de la situation mondiale montre que presque partout existent des capacités de production inutilisées. Partout aussi le chômage est élevé, la pauvreté croissante. Rien ne s’oppose donc à ce que la production s’accroisse sans tensions inflationnistes, sauf, peut-être, aux Etats-Unis, en raison de la vivacité de la croissance des deux dernières années. Mais le déficit commercial de ce pays pourrait être comblé – sans qu’il soit besoin de jouer sur le cours du dollar, ce qui, on le sait, empoisonne les relations de change en Europe en raison des tensions sur le mark qui en découlent – si la croissance des autres pays était suffisante pour accroître leurs importations en provenance d’Amérique. Or la croissance des autres pays est bridée par la logique de part de marché : tous les gouvernements souhaitent en effet une croissance plus vive, mais ils considèrent qu’il n’est de croissance vertueuse que tirée par la demande étrangère. En d’autres termes, chaque pays, y compris les Etats-Unis, appelle de ses vœux une augmentation de ses exportations. Cela n’est évidemment possible que si chacun augmente ses importations, c’est-à-dire sa demande intérieure. Tout le monde est donc victime d’une sorte de syllogisme dont les conséquences font craindre le pire, tant elles sont – c’est un euphémisme – non coopératives : dévaluations compétitives ici, mesures protectionnistes là, ajustements vers le bas des systèmes sociaux partout.

 

Parce que le problème a la structure d’un syllogisme, sa solution est d’une grande simplicité : il faudrait fournir à chaque pays, simultanément, des liquidités à n’utiliser que pour importer. Ainsi tous exporteront d’avantage, sans avoir à redouter que l’accroissement des importations ne conduise à un surcroît d’endettement. Or ce type particulier de liquidité existe : ce sont les droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international. S’il paraît impossible, en raison des difficultés de la négociation internationale, de distribuer partout ce surcroît de liquidités internationales, on peut du moins en fournir aux pays qui en ont le plus urgent besoin : les pays de l’Est et du Sud. Pour bien faire, il faudrait y mettre une forte condition : que la plus grande part de ces liquidités soit utilisée pour l’importation de biens d’investissement.

 

Les pays industrialisés y trouveront leur compte puisque leurs exportations augmenteront – ce « don » aux pays en développement étant, en même temps, une subvention aux industries exportatrices des pays industrialisés. On pourrait même imaginer qu’une telle solution ne soit entreprise que par l’Europe, si les Etats-Unis et le Japon y étaient hostiles. Elle consiste à reconnaître que, si les banques centrales nationales répugnent à créer de la monnaie, de crainte d’affecter le taux de change, il suffit que cette monnaie soit créée au niveau international pour apaiser leur inquiétude. On taxera de telles idées de naïves ou, pis encore, d’élucubrations d’intellectuel ; mais n’est-il pas plus naïf de penser que le monde puisse encore s’accommoder d’années de croissance lente, alors que le chômage, la pauvreté, la famine se développent, et que le nationalisme semble renaître de ses cendres.

 

De surcroît, une solution de ce type a déjà été utilisée en diverses périodes de notre histoire. Pourquoi ne le pourrait-elle pas aujourd’hui ?

 

Faire croître les importations avec les exportations est le moyen privilégié du développement. En permettant aux pays en voie de développement de croître plus vite et mieux, nous créerions, certes, de nouveaux concurrents, mais aussi des exportations supplémentaires. Le plan Marshall obéissait à une logique semblable de croissance, courageuse, intelligente, et profitable à toutes les parties, à celui qui reçoit comme à celui qui donne. La croissance des Etats-Unis, dans l’après-guerre, n’eût pas été possible sans celle de l’Europe. Les pays industrialisés ne peuvent pas d’avantage retrouver le cycle vertueux de croissance des trente années qui ont suivi la dernière guerre, sans que d’autres pays ne connaissent aussi le développement. Ces propos peuvent susciter l’étonnement en période de crise où, par quelque réflexe atavique, chacun tend à refermer son univers sur un égoïsme, individualiste ou nationaliste. »

 

 

* La phrase de Keynes est précisément : "Je préfère avoir vaguement raison que complètement tort."

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:28

 

Le « rêve keynésien », comme l’explique Gilles Raveaud dans un très bon billet*, c’est non seulement l’idée que l’Etat peut résorber le chômage en menant des politiques de relance appropriées, mais aussi que ces politiques ne creuseront finalement que peu les déficits publics, car l’augmentation des dépenses de l’Etat, en générant un regain d’activité, aura par la-même accrue les recettes de l’Etat.

 

De nos jours, ce rêve keynésien ne fonctionne plus pour diverses raisons. D’une part, les pays sont de plus en plus ouverts, ce qui fait qu’une politique expansionniste menée par un seul pays aura tendance à profiter de plus en plus aux économies des autres pays et de moins en moins à l’économie du pays considéré. D’autre part, les ménages sont méfiants/inquiets face à l’avenir, plus qu’incertain, (connaîtront-ils une période de chômage ? la situation économique/sociale de leur pays va-t-elle continuer à s’empirer, etc..) et ont tendance à épargner une plus grande part de ce que leur verseraient en surplus les Etats. Dans la même idée, les entreprises qui sont elles-aussi plus qu’incertaines face à l’avenir et à la pérennisation de leurs activités, rechignent d’avantage à investir, ce qui affaiblit là encore les effets des politiques de relance. Qui plus est, les Etats sont aujourd’hui fortement endettés et ne peuvent plus se permettre de mener de trop vigoureuses ou trop prolongées politiques de relance, sous peine de voir leurs dettes s’aggraver dangereusement et d’être rapidement sanctionnés par les marchés financiers.

 

Que peut proposer dès lors un « keynésien » (celui qui pense que le chômage a pour origine avant tout une pénurie d’offres d’emploi, lié à un déficit de demande par rapport à l’offre, ou et c’est pas tout à fait pareil à un excès d’offre par rapport à la demande) pour sortir nos économies du chômage de masse et d’un enlisement inquiétant ?

 

Il me semble qu’il y a, pour schématiser, quatre voies possibles.

 

La première, c’est de laisser tomber ce bon vieux rêve keynésien, de ne plus y croire. La situation a changé, le monde a changé, les politiques keynésiennes ne pourront plus fonctionner avec l’efficacité d’antan, alors laissons-les tomber et prenons la seule voie qui nous soit réellement offerte, celle de la recherche de la compétitivité à tout prix, de la déflation compétitive. Bref continuons à mener des politiques néolibéralo-mercantilistes comme on le fait depuis 30 ans.

 

La seconde voie est la voie européenne. C’est le grand espoir des verts et d’une grosse partie des socialistes. Avançons le plus possible dans la construction européenne, avec l’espoir d’aboutir à une Europe politique digne de ce nom, qui pourra elle mener de véritables politiques de relance keynésiennes, compte tenu du fait que le taux d’ouverture commercial de l’Europe et beaucoup plus faible que celui de chacun de ses membres. Et les projets d’infrastructures à mettre en œuvre au niveau européen ne manquent pas. Hélas, la majorité des élites européennes semble acquise au (néo)libéralisme et l’Europe emprunte plutôt la voie du néolibéralo-mercantilisme que celle de la coopération politique et économique. De plus, les derniers événements l’ont montré, l’espoir d’une Europe politique forte et de la mise en place de vigoureuses politiques de relance keynésiennes au niveau européen n'est pas pour demain.

 

La troisième voie est la voie protectionniste. Cette voie est empruntée notamment, me semble t’il, par les déçus de la construction européenne. Comme on ne peut plus attendre encore des décennies une incertaine construction européenne qui se ferait dans un encore plus incertain sens keynésien, eh bien tentons l’aventure tout seul, en nous isolant modérément, intelligemment, ce qui permettrait à la fois de freiner (inverser) les délocalisations et de donner un regain de puissance aux politiques de relance. Ce qui permettrait, en s’affranchissant partiellement de la contrainte extérieure, de reprendre un peu en main notre destin. Cette voie a des avantages, mais également un certain nombre d’inconvénients, qui nous sont rappelés abondamment, notamment celui de mettre la France dans une posture fort délicate vis-à-vis de ses partenaires commerciaux.

 

Reste enfin la quatrième voie, celle qui me semble, et semble à beaucoup d’autres, la plus prometteuse, que j’appellerais (un peu par dérision, mais au moins la chose apparaîtra clairement) la voie « planche à billets »**. L’idée principale de cette voie serait qu’une partie du déficit budgétaire des Etats ne soit plus financée par le seul endettement, mais également par un « don » d’argent que leur feraient les Banques Centrales. Cette voie nécessiterait de mettre en œuvre de nombreux gardes fous, ce qui ne serait en pratique pas bien compliqué. Elle devrait s’accompagner d’un plus grand contrôle par les Banques Centrales de la création monétaire des banques commerciales, afin d’éviter tout emballement de la création monétaire. Mais elle possède de très solides arguments en sa faveur, à la fois empiriques et théoriques (je ne les détaille pas, d’autres le font très bien déjà, je vous donne quelques liens vers d’autres sites et blogs***). Et surtout elle est très prometteuse et permettrait aux pays de sortir de ce dilemme infernal : il faut faire quelque chose pour remédier à l’exécrable situation sociale, économique, écologique que nous vivons - oui mais on déjà très endettés et le contexte fait qu’une politique de relance vigoureuse ne pourrait que générer un emballement des niveaux d’endettement, pour un résultat qui plus est assez incertain, etc.. Les Etats pourraient alors à nouveau résorber le chômage (etc.) sans creuser les déficits publics ! Et cerise sur le gâteau, non seulement cette voie est prometteuse, réaliste, fondée, mais elle possède en plus, sous différentes variantes, quelques prestigieux défenseurs insoupçonnés, notamment Joseph Stiglitz et Jean-Paul Fitoussi ! (je mettrais dans un prochain billet les passages de leurs livres où ils en parlent). Autant de gages de sérieux pour une idée qui a pour beaucoup du mal à le paraître..

 

Comme le fait remarquer fort judicieusement RST, la solution passe probablement par un mélange de ces trois dernières "voies" : plus d'Europe, un peu de protectionnisme pour corriger les dumping social, environnemental ou fiscal et la mondialisation actuelle qui n'est qu'un encouragement à les pratiquer, et la "planche à billets", parce que nos règles de création monétaire actuelles sont absurdes, profondément déstabilisantes pour nos économies et j'en passe !

 

Et comme le fait remarquer fort judicieusement également Xavier, la recherche de la compétitivité n'est pas antinomique avec ces trois autres voies. Si compétitivité ne rime pas avec dumping mais avec meilleure productivité, meilleure utilisation des ressources, etc. alors celle-ci est fondamentalement bonne je pense aussi pour l'économie.

 

 

* http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2009/01/12/relance-du-reve-keynesien-a-la-realite/

 

** Bon certes ce n’est pas la première fois que je l’évoque, et l’idée est déjà connue d’une grande partie de ceux qui s’intéressent à l’économie, mais ça fait du bien de la réévoquer de temps en temps, on a l’impression que l’Humanité ne va pas sombrer dans le mercantilisme / individualisme / consumérisme qui va finir par la tuer et dont personne ne veut, que les peuples pourront reprendre leur destin en main et le monde progresser sereinement au rythme du progrès technique !

 

*** Je recommande vivement à ceux que l’idée intéresse/interpelle de se promener sur les différents sites internet/blogs suivants :

http://ecodemystificateur.blog.free.fr/

http://www.chomage-et-monnaie.org/

http://monnaie.wikispaces.com/

http://blog.mondediplo.net/2010-02-17-Au-dela-de-la-Grece-deficits-dettes-et-monnaie

 

 

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 18:13
 

L’histoire économique regorge de paradoxes, mais celui-là est probablement un des plus frappants. Au cours du XIXele droit à la paresse : siècle l’Europe occidental en général et l’Angleterre en particulier ont écumé le monde entier et mener de nombreuses guerres dans un seul et unique but : accaparer les marchés des pays conquis pour pouvoir y vendre leur production. Paul Lafargue décrit très bien cette situation dans son livre

 

« Les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles. »

 

La question que l’on peut se poser alors est la suivante : quel intérêt ? Quel intérêt de faire travailler les ouvriers de son pays, qui vivent dans une misère noire, 15h par jour et d’envoyer une partie de sa jeunesse se faire tuer à la guerre, si l’objectif principal de cette guerre est de refourguer tout le fruit de notre travail à un peuple étranger, qui en plus n’en veut pas ?? Que gagne t’on à cette échange ? On se tue à la tâche pour produire des biens dont on ne profite pas, alors que le peuple est miséreux, et en échange on reçoit.. de l’or, que l’on va s’empresser d’enterrer dans les sous-sols des banques centrales, ou.. des billets, c’est-à-dire des bouts de papiers. C’est totalement insensé !

 

En reprenant le fil directeur des deux billets sur les mystérieuses 30 glorieuses, on comprend mieux l’intérêt de la chose. L’industrie européenne produisait beaucoup plus que ce que les revenus des ménages leur permettait de consommer, l’offre était supérieur à la demande. Si les pays ne voulaient pas entrer en crise de surproduction, il fallait donc absolument qu’ils trouvent des débouchés ailleurs. Et il faut bien comprendre que ces débouchés étaient vitaux pour l’industrie, et donc l’économie, de ces pays. Pas de débouchés signifiait des marchandises qui s’accumulent, une production qui doit diminuer, un chômage de masse et un appauvrissement du pays. Pour éviter cela, tout les moyens étaient donc bons, et notamment le seul qui soit réellement efficace : la guerre. L’Europe a cherché à dominer le monde au XIXe siècle avant tout pour s’assurer des marchés où écouler ses marchandises, avant tout par crainte des crises de surproduction ! Ce qui a ruiné les industries naissantes des autres pays, notamment les industries textiles indiennes.

 

Le contexte actuel, bien que moins violent en apparence, n’est pas si différent de celui du XIXe siècle. Que cherchent à faire tous les pays aujourd’hui ? A exporter, à avoir une balance commerciale positive. C’est pour cette raison qu’il faut être compétitif, développer des pôles de compétitivité et autres refrains quotidiens. Mais pourquoi est-ce si vital pour chaque pays d’exporter plus qu’il n’importe ? Pour les mêmes raisons que l’Europe du XIXe siècle, chaque pays produit plus que ce que les revenus de sa population lui permettent de consommer. Pour éviter la surproduction il faut donc exporter plus qu’on importe. Et le surplus d’argent ainsi amassé permettra en outre d’accroître un peu la demande intérieure.

 

Reprenons le cas de l’Angleterre au XIXe siècle et posons nous cette question : que se serait-il passer si le gouvernement anglais avait alors décidé de faire tourner sa plancher à billet, pour créer une somme d’argent correspondante à la différence entre l’offre et de la demande, et de distribuer cet argent à son peuple, gratuitement, comme ça ?

 

Pour les entreprises, les choses auraient été a priori les mêmes. Elles auraient vendu et réalisé des profits sur l’ensemble de leur production, sauf qu’au lieu de gagner de l’argent en la vendant aux populations forcées du reste du monde, elles auraient gagné le même argent en la vendant à leurs ouvriers.

 

Pour les ouvriers, qui vivaient alors on l’a dit dans une misère noire, cela aurait permis d’accroître sensiblement leur niveau et leur qualité de vie. Ils auraient pu enfin profité de la jouissance des biens qu’ils ont permis de produire.

 

Et pour le gouvernement, il n’aurait pas eu à mener ces guerres insensées contre le reste du monde et à y sacrifier une partie de sa population et de celle des autres pays. Il aurait en outre pu se servir de l’argent ainsi économisé sur ces dépenses de guerre inutiles pour aider au développement de son pays.

 

Si une telle création d’argent avait été pratiquée chaque année, pour combler l’écart entre offre et demande, la conscience collective aurait qui plus est cessé de craindre sans cesse une crise de surproduction, une envolée du chômage.

 

Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ? Où est le vice caché ? Je pense très sincèrement (et suis loin d’être le seul, de nombreux si internet en parle notamment) qu’il n’y en a pas !

 

On prétend que cet argent ainsi créé ne serait basé sur rien, n’aurait aucune contrepartie. Si, il serait basé sur l’augmentation de la production permise grâce à l’augmentation de la consommation des personnes ayant reçu cet argent.

 

On prétend que cet argent ainsi créé générerait de l’inflation. Il n’y a pas de raisons qu’il génère plus d’inflation que la même quantité d’argent chipée aux pays étrangers en échange de nos surplus de production.

 

On prétend que cela pourrait dévaluer la monnaie nationale vis-à-vis des monnaies étrangères. Il faut savoir que ce qui fait avant tout la force d’une monnaie, c’est la santé de son économie. Si une telle création monétaire permet d’accroître la richesse nationale produite et la stabilité de l’économie, alors les investisseurs étrangers devraient avoir envie d’y investir ce qui garantirait la valeur de la monnaie. Et au pire, une dévaluation raisonnable de la monnaie n’a rien de catastrophique, je rappelle que le dollar s’est dévalué de 50% vis-à-vis de l’euro en moins de 10 ans !

 

On prétend qu’il pourrait y avoir des abus. Certes, c’est pourquoi il faudrait mettre un certain nombre de garde-fous pour les empêcher. Fixer un quota de création monétaire en pourcentage du PIB par exemple, qui ne serait pas ou que difficilement modifiable, afin d’éviter tout arbitraire.

 

Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ? Je pense (et pareil je me répète mais suis loin d’être le seul) que l’unique raison est le total blocage idéologique de nos dirigeants et économistes sur cette idée de création de monnaie (permanente, cf. billet sur le second problème du capitalisme) par une autorité compétente. Pourtant, à partir du moment où l’on accepte l’idée que l’offre est structurellement supérieure à la demande dans nos économies, l’idée la plus logique serait de créer une monnaie permanente qui comblerait cet écart et évoluerait parallèlement à l’évolution de la production du pays.

 

L’idée est simple, belle, et d’après ses défenseurs très prometteuse !

 

De même pour la Chine aujourd’hui, elle produit ce que nous consommons. Ce qui génère du chômage chez nous. Quant à elle, malgré sa population encore très pauvre, 50% de sa production est exportée et elle dégage des 100e de milliards de dollars d’excédents. C’est le même phénomène que précédemment : de la production.. contre des billets. Le problème est alors qu’elle ne peut pas trop se permettre de voir les salaires de ses ouvriers augmenter, sinon elle risque de perdre un peu de compétitivité, et donc des marchés. Son économie dépend de manière vitale de ses exportations, ce qui rend sa croissance fragile. Et la protection de l’environnement est, sauf exceptions, totalement laissée de côté, de peur là encore que sa prise en compte n’accroisse les coûts des entreprises et diminue la compétitivité du pays.

 

Quelqu’un me demandait, dans un commentaire, quelle alternative j’avais à proposer à la mondialisation actuelle. Eh bien, faisons cela, permettrons à la Chine de créer une certaine quantité de monnaie afin qu’elle soit distribuée à sa population et accroisse sa consommation. Ceci permettra aux ouvriers de profiter un peu plus de ce qu’ils ont contribués à produire. Et relocalisons une partie de la production dans nos pays. Nous faisons baisser notre chômage, les Chinois profitent d’avantage de ce qu’ils produisent, tout le monde semble pouvoir y gagner. Il faut ensuite bien sûr ficeler tout cela de mesures environnementales particulièrement restrictives, ou alors on court juste un peu plus vite vers la catastrophe. Mais en « adoucissant » ainsi le commerce international, car il deviendrait moins vital pour les pays, on permet aux gouvernements de prendre des mesures fortes de protection de l’environnement sans craindre les effets dévastateurs d’une perte de compétitivité sur le plan international.

 

Certains trouveront cette idée délirante et irréaliste au possible. La première question est : est-elle possible sur le plan économique ? Et je crois sincèrement, avec beaucoup d’autres, que oui. A partir du moment où l'on pense que l'offre a tendance à être supérieure à la demande cela semble même indispensable. La seconde est : est-elle envisageable sur le plan politique ? Et là la réponse est pour l’instant négative (notamment parce qu’une majorité d’économistes diront aux gouvernements que tout cela est insensé !). En revanche, il est possible de réaliser un telle politique au niveau d’un seul pays, ce que nous détaillerons dans un prochain billet. Et d’espérer que l’expérience, concluante, incitera d’autres pays à le faire et contribuera progressivement à améliorer le sort des Hommes.

 

On m’a posé la question de savoir qui était Keynes. Keynes est probablement l’économiste le plus célèbre de l’histoire avec Adam Smith. Il a eu une influence sur le cours de la pensée et la théorie économique considérable, et ce quelque soit le courant auquel on appartenait. Ainsi, un de ses principaux détracteurs, Friedman, affirma dans les années 80 « en un sens, nous sommes tous keynésiens aujourd’hui »(1). Si Keynes a aujourd’hui toujours autant de détracteurs et d’admirateurs, son travail demeure reconnu par tous et aucun économiste n’oserait prétendre qu’il fut un économiste « farfelu ».

 

Eh bien, pour conclure, voici une citation de lui (encore) trouvée dans sa « Théorie Générale » (encore) :

 

« Si la Trésorerie était disposée à emplir de billets de banque des vieilles bouteilles, à les enfouir à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à autoriser l'entreprise privée a extraire de nouveau les billets suivant les principes éprouvés du laissez-faire (le droit d'exploiter les terrains billetifères étant, bien entendu, concédé par adjudication), le chômage pourrait disparaître et, compte tenu des répercussions, il est probable que le revenu réel de la communauté de même que sa richesse en capital seraient sensiblement plus élevés qu'ils ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus sensé de construire des maisons ou autre chose d'utile ; mais, si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut encore mieux que rien.

Entre un semblable expédient et les mines d'or du monde réel l'analogie est complète. Aux époques où on trouve de l'or à des profondeurs convenables, l'expérience prouve que la richesse réelle du monde s'accroît rapidement; et, quand on ne le trouve qu'en faible quantité, la richesse reste étale ou même décline. »

 

 

(1) la phrase dans son entier est « En un sens, nous sommes tous keynésiens aujourd'hui ; en un autre sens, plus personne n'est keynésien. ». On voit que, peu importe le crédit qu’on donne à ses travaux, la référence à Keynes est primordiale.

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