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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 17:54

Autre grand classique de la théorie néoclassique, autre théorie aux conséquences bien dommageables et dans laquelle, tant sa cohérence ne résiste pas à plus de quelques secondes de réflexion, on se demande ce qui, des habitudes, de la paresse ou de la bêtise, explique son incroyable succès : la théorie néoclassique du marché du travail (enseignée dès la première année dans l’ensemble des universités d’économie du monde).*

 

 

Que dit cette théorie ?

 

D’une part, que plus les salaires sont élevés, plus les gens vont avoir envie de travailler.

 

D’autre part, que plus les salaires sont élevés, moins les entreprises vont avoir envie d’embaucher.

 

On se retrouve donc, dans un graphique salaire – nombre de demandeurs et d’offreurs d’emploi, avec deux courbes qui se croisent, une croissante et une décroissante (cf. graphique).

 

Dès lors, si on laisse agir les seules forces du marché, l’économie tendra vers une situation d’équilibre, qui se situe graphiquement au point de rencontre des deux courbes.

 

A ce point, le nombre de personnes souhaitant travailler correspond exactement au nombre de personnes que les entreprises souhaitent employer : il n’y a donc pas de chômage.


Et le salaire est appelé salaire d’équilibre. Pour ce salaire, le chômage est nul, et toutes les entreprises voient leurs offres d’emploi satisfaites.

 

théorie marché travail-copie-1

 

Comment, dans ce cadre, expliquer l’apparition et la persistance du chômage ?

 

Il n’y a dès lors qu’une seule explication possible au chômage, comme on peut le constater sur le graphique : l’existence d’un salaire trop élevé.

 

En effet, pour ce salaire trop élevé :

- beaucoup de gens souhaiteront travailler

- mais les entreprises ne voudront pas employer grand monde.

 

Et voilà, sur la simple base de ce graphique et de ce raisonnement, comment des générations entières d’étudiants, d’Hommes politiques, d’économistes, de conseillers économiques, de « prix Nobel » d’économie (tel Stiglitz, au moins à une époque), etc. ont été et demeurent persuadés que le chômage est dû à l’existence de salaires trop élevés.

 

Mes étudiants en étaient tout autant convaincus en arrivant la semaine dernière à la séance de TD sur le travail et l’emploi.

 

Et effectivement, cette analyse peut paraître vaguement cohérente si l’on n’y prête guère attention. Mais vous allez voir qu’elle ne résiste à quelques petites secondes de réflexion.

 

 

Première question : pourquoi les gens souhaiteraient travailler d'avantage lorsque les salaires sont plus élevés ?

 

Réponse loin d’être aussi évidente qu’elle en a l’air, puisque si l’on jette un coup d’œil sur les données mondiales ou historiques, on remarque que :

- les pays où les salaires sont les plus élevés sont globalement ceux où on travaille le moins (par exemple l’Europe)

- et les pays où les salaires sont les plus faibles sont globalement ceux où on travaille le plus (par exemple la Chine et autres pays d’Asie du Sud-Est)

 

De même, si on propose de me payer 500 euros l’heure et qu’on me laisse choisir mon temps de travail, je pense que je choisirais juste de travailler une ou deux heures par jour. L’argent gagné servira amplement à assumer mes dépenses de consommation courante, et il me restera suffisamment d’argent pour profiter pleinement de tout mon temps libre.

 

En revanche, si on propose de me payer 1 euro l’heure, sachant qu'il faut de je me loge, que je me nourrisse, que je m’habille, que je me déplace, etc. je n’aurais d’autres choix que de travailler au moins une quinzaine d’heures par jour si je veux tout juste assurer ces dépenses et survivre.

 

En suivant ce raisonnement, qui semble beaucoup mieux rendre compte de la réalité présente et historique que le précédent (les ouvriers européens du XIXe siècle auraient-ils travaillé d’avantage que 12 à 16 heures par jour si on les avait payé plus ? Bien sûr que non, ils travaillaient autant d’une part parce qu’ils n’avaient pas vraiment le choix et surtout d’autre part parce qu’en travaillant moins ils n’auraient pas pu subvenir à leurs besoins les plus vitaux), la courbe représentant le nombre de personnes souhaitant travailler serait plutôt décroissante que croissante en fonction du salaire.

 

Alors pourquoi ne parle t’on pas de ce phénomène-là aux étudiants, et se contente t’on d’affirmer que la courbe représentant le nombre de personnes souhaitant travailler est croissante avec le salaire ?

 

Parce que l’individu imaginé par l’économiste néoclassique n’a pas de dépenses à assumer, il vit sur une île déserte entouré de noix de coco et de poisson frais et se prélasse sur son hamac à longueur de journée. Alors lorsqu’un chef d’entreprise vient le déranger pour lui proposer un travail, il n’est bien-sûr que moyennement emballé. Il sera d’accord de consacrer une petite heure de son temps libre contre une menue rémunération, parce qu’après tout il lui restera encore 23 heures pour se prélasser dans son hamac. Mais si on lui propose de travailler d’avantage, 5 heures, 7 heures, 10 heures par jour, alors notre Robinson sera beaucoup plus exigeant. Plus il se privera d’heures de farniente, plus il exigera une forte rémunération pour le dédommager. D'où la croissance de la courbe pour les économistes néoclassiques.

 

Cette Homme-là n’existe bien évidemment pas et n’a jamais existé (sauf bien-sûr dans l’imagination débridée des économistes et dans la quasi-totalité des manuels traitant de la question).

 

Alors pourquoi enseigne-t-on cela ? Bien-sûr un salaire plus élevé peut inciter certaines personnes à retourner sur le marché de travail, mais une augmentation des salaires c’est aussi l’occasion d’élever son niveau de vie et de consacrer plus de temps à ses loisirs. L’effet du salaire sur le nombre de personnes souhaitant travailler est ambigu, complexe, certainement pas décroissant (ce qui signifierait aussi qu’en cas de baisse de salaires les gens travailleraient moins, alors qu’ils auraient pourtant plus de difficultés à boucler leurs fins de moins).

 

Voilà un bon exemple de l’enseignement de l’économie au niveau universitaire. Au lieu d’apprend aux étudiants la complexité du fonctionnement de l’économie, le discernement, on leur enseigne des théories hyper-réductrices, irréalistes, fausses, bêtes et méchantes.

 

Alors que penser des moniteurs et autres maîtres de conférences et professeurs, qui enseignent cette théorie depuis des décennies ? Je laisse mes habituels commentateurs nous le dire.

 

Et comment l’étudiant, qui possède une confiance aveugle en ce qui lui racontent ses professeurs bardés de titres, peut-il ne pas se sentir légèrement floué dans cette histoire ?

 

(La suite demain, avec la courbe représentant le nombre de personnes que souhaitent embaucher les entreprises en fonction du salaire !)

 

 

* Pour bien comprendre cette théorie et ses extensions, rien ne remplace l’excellent livre de Laurent Cordonnier, déjà cité dans un précédent billet, "pas de pitié pour les gueux".

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commentaires

Ivan Gusse 02/06/2013 16:23


Bonjour, en pleine révision pour mon bac ES je suis tombé sur votre site trés éducatif et trés claire, merci beaucoup pour m'avoir aidé.


Néanmoins dans votre exemple de Robinson un passage me laisse perplexe vous dites que "la courbe représentant le nombre de personne souhaitant travaillé serait plutot décroissante que croissante
en fonction du salaire."


Selon moi la courbe d'offre et de demande doit donc etre modifié, car les néoclassique ont raison sur un point, si vous proposer un salaire de 400$ par mois a 100 individus, peut etre 10 vont
accepter tandis que si vous leur proposer 50 000$ mensuel la totalité des individus vont accepter.


Plus le salaire est élevé plus il y a de personnes qui veulent travailler.


Cependant vous traitez un autre sujet celui du temps passé sur le lieu de travail, plus le salaire est élevé (on parle ici de grosses sommes), moins l'individus souhaitera passer du temps dans
son bureau et voudra d'avantage jouer au golf, d'apres moi c'est l'effet revenu dont vous parlez plus que l'analyse propre des néoclassiques.


Sans méchanceté, merci encore.


Cordialement.

Evan 10/02/2010 00:49


"Moi, je préfère être payé plus à travail égal et à salaire égal travailler moins."...

Moi aussi, je te rassure. Mais ça n'a rien à voir avec la situation que l'on évoquait, ni avec la fonction d'utilité sus-citée. En fait, je ne vois pas ou tu veux en venir.


Et à aucun moment je ne ferai le blâme des 35 heures. Je dis juste que dans le cadre d'une vision individualiste, les individus (disons rationnels pour te faire plaisir) ont de manière générale
intérêt à accepter les heures sup compte tenu de la hausse d'utilité que cela leur procurerait. Maintenant, si c'était le sujet, j'aurai parlé du désastre économique que serait une généralisation
des heures sup, j'aurais parlé des problèmes de partage du temps de travail (et donc d'inégalités) que cela induit, des problèmes d'emploi qui y seraient corrélés. Bref, les 35 heures, c'est le
bien.


jean 06/02/2010 01:05


@Evan:
Nous n'avons pas la même courbe d'utilité. Moi, je préfère être payé plus à travail égal et à salaire égal travailler moins.
Donc si j'ai bien compris votre message, au feu les 35 heures.


Yannick 04/02/2010 12:58


Bonjour,

Chuis désolé de venir vous embêter, mais ne serait-il pas plus pertinent de regarder des études empiriques ?

En tapant "Labor supply elasticity" dans une base de données électroniques, on en trouve un paquet. Dans celles que j'ai trouvées, l'élasticité de l'offre de travail par rapport au salaire n'est
jamais négative. J'en ai commenté une ici :
http://quedisentleseconomistes.blogspot.com/2009/10/le-salaire-t-il-vraiment-un-impact-sur.html

Mais il se pourrait bien que l'élasticité soit sous-estimée :
http://www.nber.org/papers/w15616

En tout cas, vous avez de la lecture sur le sujet :
http://www.nber.org/papers/w10935
http://www.nber.org/papers/w14540
http://www.nber.org/papers/w14208 (celle-ci estime que l'élasticité est à peu près nulle car l'effet revenu et l'effet de substitution se compensent)
http://www.nber.org/papers/w7200


RST 03/02/2010 05:43


J'ai acheté le bouquin
Y a plus qu'à le lire ;-)


Ette Rodox 03/02/2010 16:39


Vous allez voir il est génial ! Dommage que Laurent Cordonnier n'en ai pas (encore) écrit d'autres, sur d'autres points de la théorie néoclassique.