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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 19:11

 

En parlant de la théorie néoclassique, je dis dans mon précédent billet qu’elle explique les profits par la productivité marginale du capital, ce qui pourrait à la limite être vrai dans une économie de troc.

 

RST me demande si je peux développer un peu ces histoires de productivité marginale du capital et d’économie de troc. C’est l’objet de ce billet (ne vous privez pas également si quelques questions relatives à ce que je raconte vous taraudent, d'ailleurs merci RST parce que ce billet fini je me dis que j'aurais dû le publier il y a bien longtemps déjà !!).

 

Ce concept de profit = productivité marginale du capital, tous les étudiants l’apprennent dès leur première année d’économie. Je vous présente la manière dont les choses sont exposées aux étudiants (et qu’on me fasse immédiatement une remarque si on trouve que je déforme d’une once les propos enseignés).

 

Cours de Macroéconomie 1ère année :

 

PML = w :


Supposons que vous possédez un lopin de terre planté d'arbres fruitiers (c'est votre capital) et que vous souhaitiez un tirer un profit maximal.

Supposons que le salaire d'un travailleur soit de 10 euros.

Supposons que chaque nouveau travailleur arrivant sur votre exploitation vous rapporte moins que le précédent. (Cette hypothèse est logique, si vous employez une seule personne, elle va récolter les plus gros fruits, donc vous rapportera beaucoup. La deuxième personne devra se contenter de fruits un peu moins gros, vu que les plus gros auront été récoltés par la première personne, donc elle vous rapportera moins. Etc.. etc.. Jusqu'au cas extrême où la nième personne embauchée ne vous rapportera plus rien, puisque tous les fruits auront été récoltés)

Supposons que le premier travailleur vous rapporte 19 euros, le deuxième 18, le troisième 17, et ainsi de suite..

 

Comment allez-vous raisonner ?

Le premier travailleur embauché vous rapporte 19 euros et vous coûte 10.

Conclusion : vous l'embauchez ! (et réalisez un profit de 9 euros)

Le second travailleur embauché vous rapporte 18 euros et vous coûte 10.

Conclusion : vous l'embauchez aussi ! (et réalisez un profit supplémentaire de 8 euros)

Etc.. etc..

Jusqu'au.. 9e travailleur qui rapporte 11 et vous coûte 10.

Et même jusqu'au 10e, qui vous rapporte autant qu'il vous coûte, donc pourquoi pas l'embaucher.

Par contre certainement pas le 11e, qui ne vous rapporterait que 9 et vous coûterait 10.

 

Conclusion : combien de travailleurs avez-vous embauché ? 10. Pourquoi 10 ? Eh bien vous en avez embauché jusqu'au moment où le dernier travailleur vous rapportait autant qu'il vous coûtait. Autrement dit, jusqu'au moment où ce qu'a produit le dernier travailleur rapportait autant que son salaire. Soit, en langage d'économiste, jusqu'au moment où :

Productivité marginale du travail (PML) = Salaire (w, parce que wage en anglais)

Productivité marginale signifie la productivité de la dernière unité (l'unité marginale) de travail employée.

 

Et si le salaire passe à 9 ? Eh bien, vous embaucherez la 11e personne, qui ne vous fait désormais plus perdre d'argent. Son production sera alors de 9 c'est-à-dire que la production marginale de son travail sera de 9. Notre équation PML = w reste vraie.

 

Idem si le salaire passe à 15. Sauf que cette fois vous n'embaucherez plus que 5 personnes (celles qui rapportent 19, 18, 17, 16 et 15). On aura encore et toujours PML = w.

 

Ce raisonnement s’applique donc quelque soit le salaire. Et il peut s'appliquer a priori partout. Un supermarché, par exemple, embauchera des caissières (caissiers) jusqu'à ce que la dernière caissière lui rapporte autant qu'elle lui coûte. Idem pour un magasin avec ses vendeurs/vendeuses.

 

PMK = r :


On pourrait faire un raisonnement analogue avec une quantité de travailleurs constante et un stock de capital qui augmente. On suppose que chaque nouvelle unité de capital rapporte moins que la précédente. Dès lors, pour maximiser vos profits, vous aurez intérêt à accroître votre stock de capital jusqu'au moment où la dernière unité de capital vous rapportera autant qu'elle vous coûte. En appelant r le coût d'une unité de capital, on dirait donc jusqu'au moment où :

Productivité marginale du capital (PMK) = r.

 

Les économistes utilisent quasi-universellement une fonction de production appelée « Cobb-Douglas » (du nom de ses inventeurs), pour représenter ces phénomènes. Avec cette fonction, vous pouvez déduire votre niveau de production (Y) en fonction des quantités de travail (L) et de capital (K) que vous utilisez. Elle a la forme suivante :

cobb-douglas

(on pose généralement alpha = 0, 3).

Or si vous maximisez cette fonction mathématiquement (en prenant ses dérivées partielles et en les posant nulles, rappelez-vous vos souvenirs de terminale !), vous retrouvez ces mêmes résultats : PML = w et PMK = r.

 

Donc ce résultat est démontré mathématiquement, comment pourrait-il être une affaire d’opinion.. ?

 

Et qu’est-ce que le profit là-dedans ? Eh bien la rémunération des revenus du capital, c’est-à-dire PMK * K (le revenu rapporté par le capital à son propriétaire, r, ou PMK les deux sont égaux, multiplié par le nombre d’unités de capital dans l’économie).

 

Voilà donc, grâce aux productivités marginales, expliqué aux étudiants :

- d’où viennent les profits (c’est PMK*K),

- comment se forment les salaires (en fonction de la productivité de la dernière personne employée), mais nous reviendrons dans un autre billet sur ce point,

- et comment se répartit la richesse entre revenus du travail (w*L = PML*L) et revenus du capital (r*K = PMK*K).

 

Vous êtes étudiant en première année d'économie et vous apprenez ça, que vous dîtes-vous ? Que c'est du pur bon sens ! Que c'est juste des maths ! Donc on ne peut plus objectif et scientifique ! Ces lois ont du plus été théorisées par certains des plus célèbres économistes dont vous n'allez pas remettre en cause l'intelligence vu qu'ils étaient probablement bien plus intelligents que vous (ce serait comme si des étudiants en physique remettait en cause Einstein et Newton, insensé !) et sont enseignées par un prof de fac qui fait de la recherche en économie depuis 20 ans ! Ces deux résultats font donc pour vous, étudiant, et sans discussion possible, partie des vérités scientifiques comme la loi de la gravité, la théorie de l'évolution ou le fait que la Terre tourne autour du soleil ! Et comment pourrait-il en être autrement ?

 

Sur ces modèles simples, vous allez rajouter plein de trucs de plus en plus compliqués, pour expliquer de plus en plus de choses. Puis vous allez faire une thèse basée sur ces modèles fort complexes, vous y prendrez du plaisir autant que vous y trouverez de la reconnaissance, puis un travail qui vous enthousiasmera et sera quelque part l'œuvre de votre vie. Comment pourriez-vous douter une seule seconde de ces résultats ???

 

Robinson, la célèbre postkeynésienne, le dit mieux que moi :

« K est la quantité de capital – intégrez-la, différenciez-la, et faites toutes sortes de belles et difficiles opérations mathématiques avec elle. La plupart des étudiants ne comprennent rien de ce qui se passe ; ils pensent que c’est parce qu’ils ne sont pas assez intelligents, alors ils restent silencieux. Ceux qui sont astucieux, cependant, apprennent des trucs ; ils ont ensuite tout intérêt à croire que c’est important. Ils vont consacrer leur vie à l’enseigner aux nouvelles générations. Ainsi se perpétue le système ».

 

Or, le résultat PML = w est à la base de tous les travaux expliquant le chômage par le niveau trop élevé des salaires (je recommande d'ailleurs à ce titre la lecture du livre de Laurent Cordonnier « Pas de pitié pour les gueux ! »).

 

Et, couplé à PMK = r, il justifie qu'il n'y a pas de conflits possibles dans le partage de la valeur ajoutée entre travailleurs et détenteurs de capital, puisque le profit n'est que la simple rémunération de la productivité du capital, de même qu'un salaire ne peut être trop bas relativement à ce que produit le salarié, puisque le salaire ne fait que rémunérer la productivité du salarié. Autrement dit, il justifie que le libre-jeu des marchés ne fait que rémunérer travailleurs et détenteurs de capital à leur juste niveau, celui de leur productivité.

 

Peut-on dire qu'une théorie soit de droite ou de gauche ? Je ne sais pas (du moins ce n’est pas là l’objet du débat..). Mais je suis sûr d'une chose : si je croyais que l'un de ces deux résultats étaient vrais, PML = w, PMK = r, soyez sûr que je voterais sans hésiter pour une politique néolibérale, identique à celle que nos partis de droite ou sociaux-démocrates ont mené depuis 30 ans. Et je comprends à ce titre tout à fait le soutien massif que les économistes ont apporté et apportent à ce type de politique.

 

Mais, car il y a un mais, il y a plusieurs escroqueries inadmissibles dans ce raisonnement en apparence si logique, qui sont passées totalement sous silence par les économistes. Pour leur défense on pourrait dire, comme l’écrit Robinson, qu’ils ne font que reproduire les escroqueries dont ils ont été eux-mêmes victimes lorsqu'ils étaient étudiants.

 

Escroqueries qui rendent ce raisonnement totalement caduque..

 

Je vous laisse réfléchir à ce que pourraient être ces escroqueries, et les développe dans le prochain billet. Je demanderais alors aux économistes, et à ceux qui croient en la théorie économique dominante, de nous expliquer en quoi je me trompe. Et peut-être vous demanderais-je même, si vous le voulez bien, d’aller tous écrire un petit commentaire sur les blogs de ces personnes pour leur poser la question, qu’elles se sentent un peu obligées de réagir.. Parce qu’on touche là quand même à deux points fondamentaux, cruciaux, de la théorie néoclassique…

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commentaires

Honoré 30/03/2012 21:21


Je trouve ce texte bien arrogant. D'accord nous sommes des étudiants, mais il n'est point besoin de dire que ceux qui ont fait ces théories sont plus intelligents que nous. Ils nous ont
d'ailleurs appris que rien n'est définitif en sciences. Il n'est donc pas impossible qu'un jour un de nous trouve une limite à ce que nos prédecesseurs ont vérifié. Le texte dans son fond est
bien, je suis tout à fait d'accord, mais c'est juste ce ton.

mrjay42 30/11/2010 09:06



Je n'ai pas poussé très loin mes études d'économie...je suis juste arrivé au niveau Licence (AES). Les enseignants que j'ai pu rencontrer ont toujours donnés cette impression de devoir passer au
45ans à étudier des auteurs et des mathématiques (basées sur des théorèmes de physique aujourd'hui dépassés (c'est juste un petit clin d'œil))...


Pour faire simple j'ai toujours eu l'impression qu'on était des sous Harry Potter, et que les profs étaient des Dumbledore tout puissant et inaccessibles tant dans leurs pensées que dans leurs
démonstrations en cous...


Ce dont je me souviens le mieux ce sont mes premiers cours d'économie. Je pense qu'à ce moment je suis rentré partiellement dans ce que les sociologues appellent "résistance scolaire".


Je n'ai pas du tout apprécié cette manière de voir l'économie :


Mathématiques précises appliquées aux mécanismes économiques et sociaux


Grands ensembles de comportements synthétisés sous la forme de tendance simple : consomme/consomme pas; épargne/épargne pas


La vision comptable des choses : jeu à somme nulle, équilibre


Prise d'appui sur des théories tirées de la physique (Les économistes du 19èmes siècle qui s'appuient sur la thermodynamique pour expliquer le monde qui les entoure, tout ça parce qu'à leur
époque on se servait de machine à vapeur et que des théories adéquats ont été crées pour gérer ces machines...ça fait bizarre). Ces théories ayant été de plus modifiées par la suite en physique,
mais en économie...


L'opposition et la différence de raisonnement selon qu'on étudie la sociologie ou l'économie. Souplesse et extrême prudence dans ce qui est avancé pour l'une, et grandes certitudes et théories
incassables de l'autre


 


J'espère et je pense ne pas avoir été le seul à penser ça



Ette Rodox 02/12/2010 16:40



"L'opposition et la différence de raisonnement selon qu'on étudie la sociologie ou l'économie. Souplesse et extrême prudence dans ce qui est avancé pour l'une, et grandes certitudes et
théories incassables de l'autre".


Vous résumez parfaitement la situation !


J'essairais de répondre ce we au msg que vous m'avez envoyé. Vous posez des questions très intéressantes..



RST 06/11/2010 21:19


@ jean

Le blog (non rémunéré dans l'immense majorité) répond à de nombreux besoins: s'exprimer, développer sa pensée, créer des contacts, se faire connaitre, vendre ses bouquins ...
Je n'ai jamais dit qu'il ne croyait pas à ses théories et je pense que tout le monde ne peut pas être Maris ou Guerrien


jean 06/11/2010 21:02


@RST:
C'est vrai que la façon dont il l'a formulé peut faire croire qu'il dit ce que vous essayez de lui faire dire.

S'il pensait que ce qu'il enseigne ne sert à rien, ne croyez-vous pas qu'il ferait comme Maris, Guerrien ou autres? Pensez-vous qu'il va faire du blog non rémunéré pour défendre des théories
auxquelles il ne croit pas?


RST 06/11/2010 18:57


@ jean

Vous avez tout à fait raison dans le cas où le savoir acquis combiné avec d'autres connaissances est ensuite utilisé pratiquement dans une profession quelconque. On comprend alors l'utilité de tout
ce que l'on a appris parce que cela nous sert à faire quelque chose, à produire quelque chose. On voit le résultat et on peut juger de la pertinence de ce que l'on a appris

Dans le cas de Delaigue, on parle de découvrir l'utilité de ce que l'on apprend lorsqu'on l'enseigne à d'autres.C'est un peu court comme processus auto entretenu , non ? En gros, les conneries que
j'ai apprises me servent à les enseigner à d'autres !