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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 11:59

Allez un article un peu plus croustillant ! Pour quiconque veut brocarder et démystifier la théorie néoclassique autant que le brillant travail de ses ouailles, il est impossible de ne pas évoquer la théorie des cycles réels, monument d’absurdité et utilisation jusqu’au-boutiste de la logique néoclassique.

 

Il faut essayer d’imaginer le dur labeur que doit être celui d’un économiste néoclassique. Imaginez un monde dans lequel la demande n’a aucune d’importance, écouler les marchandises n’est pas un problème, la demande suivant toujours l’offre, et où donc seule la capacité des entreprises à produire (et non à vendre leur production) limite la croissance de la production.

 

Comment dans ce monde comprendre les crises ? Pourquoi tout d’un coup la production se mettrait-elle à baisser ?

 

Pour un non spécialiste en économie, comme pour un économiste hétérodoxe, une première explication vient facilement à l’esprit : il suffit que les gens se mettent à moins consommer, les entreprises se retrouvent alors avec des stocks importants de marchandises invendues et diminuent leur production (la question étant alors de comprendre pourquoi la consommation a diminué). Certes, mais cette explication est exclue d’office par les économistes néoclassiques, parce qu’un des fondements de leur doctrine est que tout ce qui est produit génère une demande équivalente et qu’il ne peut par conséquent pas y avoir de crises de surproduction.

 

Alors, comment comprendre les crises, c’est-à-dire comment comprendre que l’ensemble des entreprises se mettent tout d’un coup à moins produire, alors qu’elles seraient sûres de pouvoir vendre d’avantage et faire d’avantage de profits ?

 

Pour produire, il faut des matières premières, des Hommes et des machines. On suppose qu’il n’y a pas de problèmes de rationnement avec les matières premières. Reste donc les Hommes et les machines. Pour produire soudainement moins, il n’y a donc que deux solutions : soit toutes les machines se mettent tout d’un coup à « moins bien produire », soit tous les Hommes décident tout d’un coup de moins travailler (on exclut le fait qu’ils puissent travaillent moins bien).

 

Peut-on donc imaginer une explication des crises, qui serait reconnue internationalement, et qui enseignerait que les crises sont provoquées par une baisse soudaine de la productivité de toutes les machines ainsi que par une diminution du désir de travailler des salariés ?

 

Pfff.. absurde et ridicule !

 

Absurde ? Ridicule ?

 

Alors voici la très célèbre et connue de tous les doctorants et chercheurs en économie : théorie des cycles réels !

 

Cette théorie a été conçue par deux économistes, Kydland et Prescott, au début des années 80. Leur questionnement est le même que celui posé au début de ce billet : comment comprendre les crises économiques sans faire appel à la demande, afin de respecter le cadre de la théorie néoclassique, ce qui représentait alors un grand et gros problème pour les économistes néoclassiques ? Comment comprendre qu’il y ait des périodes avec diminution de la production et augmentation du chômage (ou pour reprendre le terme utilisé par les économistes néoclassiques : diminution des heures travaillées).

 

L’explication apportée, la seule possible a priori, repose sur deux phénomènes :

- des chocs aléatoires sur la productivité

- et une substitution intertemporelle par les employés de leur loisir et de leur temps de travail.

 

Les chocs aléatoires sur la productivité, c’est l’idée selon laquelle des chocs aléatoires affecteraient régulièrement la productivité de l’ensemble des machines d’une économie. Voilà que point un beau matin un choc aléatoire positif, et ce sont toutes les machines qui se mettent à mieux produire, augmentant notre croissance. Mais si c’est un choc négatif, alors toutes les machines vont se mettre à moins bien produire, et c’est la récession.

 

Concernant le second point, il faut savoir qu’il est pour un économiste orthodoxe très régulier, voir systématique, de supposer que nous sommes pleinement maître de notre temps de travail. Chaque jour nous décidons du nombre d’heures que nous souhaitons travailler. Et si, par exemple, notre salaire baisse une année pour raugmenter quelques années plus tard, eh bien nous choisirons de travailler un peu moins aujourd’hui et un peu plus demain (comme ça nos revenus sur toute notre vie seront plus élevés pour un même nombre d’heures travaillées ! pas bêtes les salariés !).

 

Alors, abordons la chronologie de la crise proposée par Kydland et Prescott.

 

Un matin, un choc aléatoire négatif vient frapper l’ensemble des machines d’une économie. Il se produit alors « une régression technologique » : toutes les machines se mettent à moins bien produire. S’il n’y avait que ça, encore les choses n’iraient pas trop mal, la production baisserait un petit peu, certes, mais il n’y aurait pas de chômage. C’est alors qu’intervient la substitution intertemporelle de leur temps de travail par les salariés.

 

Comme les machines sont moins productives à cause du choc, chaque employé, qui travaille sur une machine, un ordinateur, etc. sera également moins productif (eh oui quand tu travailles sur une machine qui fonctionne moins bien, tu produis forcément moins !). Les patrons versent à leurs employés des salaires qui dépendent de ce qu’ils produisent, donc des revenus qu’ils apportent à l’entreprise. Si les employés se mettent à produire moins (parce que les machines sont moins performantes) alors les patrons vont devoir baisser leurs salaires (impossible de continuer à payer pareil quelqu’un qui te rapporte moins !). L’employé sait que son salaire baisse parce qu’il vit une période de régression technologique, comme il sait aussi que dans le futur se succèderont aléatoirement d’autres périodes de régression technologique mais aussi des périodes de « sursaut technologique », au cours desquelles toutes les machines se mettront à mieux produire. Il a conscience également qu’au cours de ces périodes de sursaut technologique son salaire va, pour les mêmes raisons que précédemment, augmenter cette fois.


Pas fou, que choisit notre employé ? Au cours des périodes de régression technologique où son salaire est faible, il ira voir son patron pour lui expliquer qu’il désire moins travailler. Mais que le patron se rassure, à la prochaine période de sursaut technologique, promis il travaillera plus ! Ainsi l’employé maximise son revenu sur toute sa vie, il maximise son utilité intertemporelle, il est trop fort !

 

Résumons cette explication :

- s’il y a baisse de la production au cours des crises, c’est parce que les machines produisent moins bien et les employés souhaitent moins travailler.

- et s’il y a du chômage au cours des crises, c’est parce que les employés vont voir leur patrons pour leur expliquer que, dans l’espoir de maximiser leur utilité intertemporelle, ils souhaitent moins travailler !

 

Alors que faire face aux crises ? Eh bien, rien.. Impossible de parvenir à faire mieux fonctionner les machines, ce n’est pas nous qui décidons mais les chocs aléatoires sur la productivité. Et face au chômage, beh rien non plus, comme ce sont les employés qui ont décidé d’arrêter travailler. On ne va quand même pas obliger les chômeurs à travailler alors qu’ils sont juste entrain de tranquillement maximiser leur utilité intertemporelle ! La meilleure action contre les crises est donc.. l’inaction, vieille antienne néolibérale une nouvelle fois confortée par la recherche de pointe en économie !

 

Ce genre de théorie est très représentatif de ce que font chaque jour les chercheurs (orthodoxes) en économie. Mais quand le tout est habillé d’un subtil et complexe langage mathématique, je vous promets ça a l’air très respectable !! (pour vous en convaincre, je vous recommande d'aller voir un cours proposé sur ce sujet, en Master2 à l'université de Toulouse, à ces adresses : et  ça donne une idée du degré de formalisation en économie et de ce qui se fait de mieux et de plus savant actuellement. Amusante cette diapo n°86 où on s'intrigue, quelques instants, que les récession aient à être expliquées par des régressions technologiques!)

 

Je ne fais pas plus de commentaires sur cette théorie, ni n'évoquerait d'évidents contre-exemples, laissant à chacun se faire son opinion sur la finesse de la recherche en économie actuelle, une recherche avec les pieds sur terre et qui chaque jour accroît un peu plus notre savoir !

 

Juste préciser que, si cette théorie est enseignée internationalement, dans les toutes les universités les plus prestigieuses du monde, quelques économistes orthodoxes s’en sont quand même un peu offusqués, notamment Mankiw, un économiste très réputé dont vous pouvez lire un article sur le sujet, traduit en français, à cette adresse : http://economix.u-paris10.fr/docs/325/Traduction_Mankiw1989.pdf.

 

Toutefois, en dehors de ces quelques rabat-joies, le monde de la recherche en économie (orthodoxe) a très bien accueilli cette théorie, qui permettait (enfin !) d’expliquer les crises et le chômage dans le cadre de la théorie néoclassique, et a tenu à remercier ses deux géniaux inventeurs, « pour leur contribution à la théorie de la  macroéconomie dynamique et, plus particulièrement, pour leurs travaux sur les cycles économiques et l'efficacité des politiques monétaires », en leur offrant le « prix Nobel d’économie » 2004 ! Une contribution si précieuse à l’accroissement du stock de connaissance de l’Humanité ne pouvait pas mériter moins.

 

Voilà s’il fallait un exemple (mais il en existe des milliers d’autres dans la recherche orthodoxe, quasiment autant qu’il y a de théories ! j’en évoquerais de temps en temps dans ce blog) pour vous convaincre de l’aberration et de l’inutilité totale que représente la grande majorité de la recherche en économie aujourd’hui, du décalage absolu qu’il existe entre le monde et la représentation que les économistes s’en font, et il faut le dire de la profonde bêtise des économistes, donneurs invétérés de leçons, qui s’estiment mieux comprendre le monde que quiconque en faisant appel à ce genre de théorie (outils mathématiques autant vides que savants en apparence, parfaits pour satisfaire à la fois vacuité et suffisance !), cette théorie des cycles réels est probablement un des plus parlants.

 

(Et PS : j’aurais du le préciser au début, je n’ai en aucun cas caricaturé ou exagéré cette théorie des cycles réels !! cela n’est vraiment pas nécessaire.)


Pour les impatients qui souhaitent découvrir d’autres usages de la finesse intellectuelle des économistes orthodoxes dans l’élaboration de théories économiques, je recommande chaudement le livre de Laurent Cordonnier, « pas de pitié pour les gueux, sur les théories économiques du chômage ».

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commentaires

rogel 18/12/2010 18:08



Bonjour


J'ai eu du mal à trouver le cours de JP Portier car l'adresse n'est pkus tout à fait la même. Aller là pour avoir un aperçu :


http://fpj.portier.free.fr/teaching/m2/ch3_part1.pdf


En plus, c'est tout en anglais...le fin du fin


 


Je découvre votre blog par hasard, c'est le premier article que je lis; j'esoère que le reste est aussi sympa



Ette Rodox 20/12/2010 19:03



Merci ! Je change le lien tout de suite..


Le plus intéressant (le modèle qui a "eu" le prix "nobel" et l'explication des dépressions par des regréssions technologiques) est même évoqué dans la partie 2 :


http://fpj.portier.free.fr/teaching/m2/ch3_part2.pdf


 



Céline 08/03/2010 17:46


Bonjour,

A un moment vous écrivez "on suppose qu'il n'y a pas de problèmes de rationnement avec les matières premières."

J'aimerais savoir quel modèle ou quelles hypothèses néoclassiques entraînent la non-prise en compte de l'environnement dans la théorie économique.

Merci


Ette Rodox 09/03/2010 14:02


Bonjour,

C'est tout simplement que les économistes en général, dans le cadre de ces modèles, ne considèrent que deux facteurs de production le capital (les machines) et le travail. Du coup le problème du
rationnement des matières premières ne se pose pas dans ce cadre-là. Mais il y a des modèles néoclassiques qui prennent en compte l'existence de ressources non renouvelables (avec la règle
d'Hotelling, etc..), modèles sur lesquels il y aurait d'ailleurs aussi bcp bcp à dire !