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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:29

Dans un billet publié la semaine dernière sur son blog, Yannick Bourquin évoque un « travail théorique et empirique de cinq spécialistes du marché du travail » qui « aboutit à cette conclusion qui choque l'intuition : recruter des fonctionnaires accroît le chômage ». Plus précisément, « la création de 100 emplois publics détruit [en moyenne] 150 emplois privés ».

 

Voici le lien du billet de Yannick :

http://quedisentleseconomistes.blogspot.com/2010/03/leconomie-est-contre-intuitive-lemploi.html.

Et pour ceux qui ont accès à la plateforme Jstor, voici le lien de l’article en question :

http://www.jstor.org/stable/1344671.

On peut également en trouver une version préliminaire, en libre accès, à cette adresse :

http://eurequa.univ-paris1.fr/membres/azyl/pdf/Public%20Employment.pdf.

 

A la fois intrigué par ce résultat et fort curieux de connaître comment ces « spécialistes du marché du travail » étaient arrivés à cette conclusion, je me suis lancé dans la lecture de ce fameux article. Et c’est du modèle économique développé dans cet article, qui sert de base à l’estimation économétrique (statistique) donc à l’obtention du résultat 100 empois publics détruisent 150 emplois privés, dont j’aimerais vous parler dans ce billet.

 

Juste avant de commencer, je voudrais préciser que, même si les résultats de ce billet étaient valides (vous en jugerez par vous-mêmes), les auteurs précisent qu’ils ne sont significatifs que pour 3 des 17 pays étudiés, ce qui devrait inciter à une certaine prudence dans leur présentation. Mais on connaît l’avenir réservé à ce type d’articles, le principal résultat seul, sans les astérisques, commence par être repris ici et là, puis on le retrouve quelques années plus tard dans la bouche d’un homme politique souhaitant donner une assise scientifique à ses opinions. Enfin ce résultat prend la forme d’une vérité générale, comme tout le monde le sait, la création d’emplois public ne réduit pas le chômage, bien au contraire. Comme tout le monde le sait, créer de l’argent génère de l’inflation, etc. Par ailleurs, il est assez amusant de constater que l’article commence par un graphique qui semble au contraire suggérer que plus il y a de fonctionnaires dans un pays, plus le taux de chômage de ce pays est faible. Exactement le contraire de ce que nos auteurs souhaitent démontrer. Mais rassurons-nous ce ne sont là que des données brutes, ça ne compte pas vraiment..

 

emploi public - chômage

 

Place donc au modèle. Par un souci pédagogique (qui ne m’est pas toujours très familier) je vais diviser la présentation en plusieurs parties.

 

1. La population en âge de travailler

 

Les auteurs divisent la population en âge de travailler en 5 catégories. Il y a :

- les travailleurs du secteur privé

- les travailleurs du secteur public

- les chômeurs qui cherchent un emploi dans le secteur privé (qu’on appellera chômeurs du secteur privé)

- les chômeurs qui cherchent un emploi dans le secteur public (qu’on appellera chômeurs du secteur public)

- et les gens qui pourraient mais ne souhaitent pas travailler.

 

2. Le secteur privé

 

Les auteurs annoncent très explicitement qu’ils ne prennent pas en compte le côté demande dans l’économie, par conséquent le chômage ne peut donc pas provenir d’une faiblesse de la demande, il n’y a pas de chômage « keynésien ». Dès lors, en affirmant que « cette analyse montre qu'il est très dangeureux de vouloir analyser le chômage comme une pénurie d'offres d'emplois », Yannick se trompe, cette analyse pose comme postulat que le chômage ne résulte pas d’une pénurie d’offres d’emplois.

Les salariés et entrepreneurs du secteur privé pourraient donc couler des jours heureux et vivre sans la crainte du chômage en produisant un maximum (vu que le problème de l’écoulement des marchandises est écarté). Malheureusement, probablement à cause de l’égoïsme humain, du corporatisme et d’un certain laxisme étatique, il existe dans cette économie des syndicats. Or qui dit syndicats, dit salaires trop élevés, au-dessus de leur niveau d’équilibre, au dessus de leur niveau juste (mais si vous savez, le salaire juste, celui auquel était payés les ouvriers au XIXe siècle), et qui dit salaires trop élevés dit bien évidemment.. chômage (et n’allez pas me dire que des gens avec des salaires plus élevés consommeraient plus ce qui pourrait stimuler la croissance vu qu’on vous dit qu’on ne s’intéresse pas à la demande !! c’est quand même pas bien compliqué à comprendre !).

Le secteur privé de notre économie comprend donc à la fois des salariés trop payés et des chômeurs qui ne seraient pas au chômage si les salariés acceptaient d’être moins payés.

 

A noter également que le taux de chômage ne dépend pas de la population. Si la population double par exemple, le nombre d’offres d’emploi émanant des entreprises augmentera spontanément pour que le taux de chômage reste à son niveau antérieur. A l’inverse si la population diminue (par exemple si vous envoyez tous les chômeurs sur une île déserte), le nombre d’emplois disponibles diminuera spontanément jusqu’à ce que le taux de chômage soit revenu à son niveau naturel, déterminé par les seuls excès de salaire dont bénéficient les personnes employées.

 

3. Le secteur public

 

L’histoire est à peu près la même pour le secteur public. Il existe un syndicat qui négocie les salaires avec l’Etat et un Etat qui produit des biens publics pour satisfaire ses citoyens. On comprend que si les salaires sont plus élevés, l’Etat produira moins de biens publics car cela lui coûtera plus cher. Il existe donc également dans le secteur public à la fois des salariés et des chômeurs. En revanche, contrairement au secteur privé, les emplois ne se détruisent pas ou n’apparaissent pas spontanément pour s’adapter à la population.

 

4. Le bonheur des Hommes

 

Les auteurs supposent que le bien-être des différentes catégories de travailleurs va dépendre à la fois des salaires et du taux de chômage. Ils supposent que le bien-être des gens qui travaillent est supérieur au bien-être des gens au chômage.

Par exemple, supposons que la population active est de 1000 dans le secteur privé, que le taux de chômage est de 10% (il y a donc 900 travailleurs et 100 chômeurs), que les gens qui travaillent ont un bien-être de 10 et que ceux qui ne travaillent pas ont un bien-être de 5.

Le bien-être moyen dans le secteur privé sera alors de :


calcul emploi public - chômage


Idem pour le secteur public..

 

Les auteurs nous expliquent qu’à l’équilibre le bien-être dans le secteur public doit être identique au bien-être moyen du secteur privé. Car si le bien-être moyen du secteur public, par exemple, venait à être supérieur au bien-être moyen du secteur privé, les gens du secteur privé migreraient vers le secteur public où il fait mieux vivre.

 

5. Le cœur du modèle : l’évincement des emplois privés par les emplois publics

 

Voici donc le cœur du raisonnement, qui explique pourquoi la création d’emplois publics, en supprimant des emplois dans le privé, contribuerait à accroître le chômage.

 

Imaginons tout d’abord la manière dont raisonne un bienveillant mais benêt gouvernement, en conservant une partie du cadre présenté ici. Ce gouvernement suppose qu’en créant des emplois publics, il diminue le chômage dans le secteur public, ce qui augmente le bien-être moyen du secteur public (car il y a toujours autant de fonctionnaires, avec un bien-être plus fort, mais il y a moins de chômeurs, dont le bien-être est plus faible). De ce fait, des chômeurs du secteur privé, voyant que le chômage est plus faible dans le secteur public iront chercher du travail dans le secteur public et, pense t’on naïvement, cela diminuera le chômage à la fois dans les secteurs publics et privés.

 

Mais voici le raisonnement qu’on doit faire et que font les auteurs en suivant scrupuleusement les hypothèses du modèle.

 

Supposons que le gouvernement souhaite augmenter le nombre de fonctionnaire. Que va-t-il se passer ?

 

Tout d’abord le bien-être moyen dans le secteur public va augmenter.

 

Cela va alors donner envie aux gens du secteur privé d’aller dans le secteur public où le bien-être moyen est maintenant supérieur. On devrait s’attendre à ce que seuls les chômeurs du secteur privé migrent vers le secteur public, un salarié du secteur privé ayant toujours un bien-être supérieur à un chômeur du secteur public.

Mais les auteurs ne considèrent que le bien-être moyen de la population active (chômeurs + salariés) du secteur privé et non d’un côté le bien-être des chômeurs et de l’autre celui des salariés. Dès lors, si le bien-être moyen du secteur public devient supérieur au bien-être moyen du secteur privé, ce ne sont pas seulement les chômeurs du secteur privé qui vont migrer vers le chômage public, mais l’individu moyen du secteur privé, dont la partie gauche du corps et un bout de la partie droite ont un travail tandis que l’autre bout de la partie droite est au chômage. Ce qui revient à dire que, suite aux créations de postes de fonctionnaires, ce ne sont pas seulement des chômeurs du secteur privé mais également des salariés du secteur privé qui vont quitter leur emploi pour se retrouver au chômage dans le secteur public !! Et les auteurs montrent même ainsi que, si les salaires du public sont supérieurs à ceux du privé, alors pour un certain nombre de postes créés dans le public vous allez avoir un nombre plus important encore de personnes du privé qui vont quitter leur travail pour se retrouver au chômage dans le secteur public !! Tout ça pour égaliser le bien-être moyen dans le secteur public et le secteur privé ! Mais, me direz-vous, si des salariés du secteur privé quittent leur emploi pour se retrouver au chômage dans le secteur public, tant mieux !, cela va créer des postes vacants pour les chômeurs du secteur privé. Mais non, car comme on l’a dit précédemment, le taux de chômage du secteur privé dépend uniquement des salaires trop élevés négociés par les syndicats, en aucun de la population considéré. Donc si des personnes quittent leur travail ou leur chômage du secteur privé, cela va automatiquement détruire des emplois dans le secteur privé jusqu’à ce que le taux de chômage revienne à son taux naturel, déterminé par le degré d’excès de salaire versé aux salariés du privé.

Vous comprenez mieux maintenant pourquoi la création de postes de fonctionnaires accroît le chômage ?

 

Et que dire de l’effet de ces créations de postes de fonctionnaires sur la taille de la population active ? Les auteurs nous expliquent qu’ils sont ambigus. D’un côté les gens qui ne cherchaient même pas à travailler parce qu’ils étaient plus heureux à glander sans salaires vont être incités à rechercher un travail, étant donné que les salaires du secteur privé auront augmenté. De l’autre, la production de biens publics ayant augmenté du fait de l’augmentation du nombre de fonctionnaires, notre glandeur sera désincité à rechercher du travail, puisqu’il pourra profiter de jardins publics plus beaux et d’hôpitaux plus confortables sans faire d’avantage d’efforts. Mais pourquoi les salaires du secteur privé augmentent ? Tout simplement parce que les rendements d’échelles sont décroissants (cf. billets sur la question), or comme l’emploi diminue dans le privé suite à l’augmentation du nombre de fonctionnaires, les salariés étant moins nombreux auront forcément une productivité plus forte et pourront donc réclamer de plus hauts salaires. Oui car dans l’économie néoclassique, moins on produit plus on est productif, on fait des déséconomies d’échelles !

 

 

Voilà, vous avez plongé au cœur de la macroéconomie néoclassique contemporaine. L’écrasante majorité des articles de recherches publiés dans nos prestigieuses revues sont de cet acabit-là. D’ailleurs celui-ci a été publié dans une revue, Economic policy, qu’on qualifie de très bonne (classée 2 sur une échelle de 1 à 4, les meilleures revues étant classées 1). Vous pouvez donc constater comment une poignée de mystiques qui se pensent d’habiles scientifiques insultent chaque jour la pensée humaine, tels leurs glorieux prédécesseurs experts en craniométrie, en tentant par ce genre d’artifices théoriques de saper tous les fondements de l’Etat-providence.

 

Et on rira d’eux et de leur théorie un jour comme on rit aujourd’hui des théories racistes pseudo-scientifiques du XIXe siècle (cf. billet précédent). Je veux bien entendre n’importe quelle opinion, mais pas lorsqu’elle s’appuie sur des monuments de bêtises pareils.

 

 

PS : Yannick, je pense que si tu as dû lire tout l’article, tu n’as pas dû lire l’annexe dans lequel était présenté ce modèle sous sa forme mathématique. Or il est vrai que les auteurs en font une description beaucoup moins « explicite » au sein de leur article. Mais on ne peut que difficilement être d'accord avec ce genre de modèles.

 

PS(2) à Cyril Hédoin : vous allez me trouver un peu opiniâtre, mais j’attends toujours une réponse à mes questions. Pouvez-vous m’expliquer en quoi la différence entre ce modèle, typiquement néoclassique, et un modèle postkeynésien, est purement d’ordre « épistémologique » ? Et comment affirmer que la segmentation de la recherche en économie ne tient pas à un examen sérieux de ces différentes théories, quand on est abondamment et quotidiennement abreuvé de ce genre de débilités ? Le problème ne vient de ce que « trop d'économistes hétérodoxes se laissent aveugler par leur haine de l'économie de marché » comme vous l’écrivez (même si ce phénomène existe bien-sûr), mais de ce que l’écrasante majorité des macroéconomistes néoclassiques publient des articles de ce type, complètement absurdes. Mais on entend rarement dire qu’ils se laissent, eux, aveugler par leur haine de l’Etat-providence. Eux passent pour de respectables scientifiques.

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 17:43

J’espère pouvoir bientôt poursuivre ma présentation de la théorie du circuit, mais avant cela je souhaiterais à nouveau réagir sur un billet, en l’occurrence Le commerce ou la guerre, posté avant-hier sur le blog EcoInter Views et dont voici l’adresse :

http://www.blogg.org/blog-81005-billet-1162021.html

 

L’existence d’une corrélation négative entre les dépenses militaires d’un pays (en % du PIB) et son degré d’ouverture au commerce international ne semble pas très surprenante. La paix, ou l’absence de tensions entre pays, est généralement favorable au développement du commerce en même temps que synonyme de plus faibles dépenses militaires. De même la liberté politique, en général moins propice aux dépenses militaires est souvent corrélée à la liberté économique, propice au commerce. Et on pourrait trouver de nombreuses autres raisons susceptibles d’expliquer ainsi l’existence d’une telle corrélation.

 

Mais, de là à dire que les pays auraient un choix à faire entre « ouverture aux échanges » et « militarisation » et que le problème de la Grèce serait de n’être pas parvenue à faire cet arbitrage c’est il me semble à la fois proférer une sacrée contre-vérité et faire preuve d’un bel autisme intellectuel (pour ne pas employer un mot plus fort). C’est distiller pernicieusement, qui plus est, dans l’esprit de ses lecteurs que les pays auraient grosso modo un arbitrage à faire entre totalitarisme et libre-échange. Car c’est bien de cela dont il est question ici, la Grèce n’est pas un pays fermé, ni extraordinairement protectionniste, je rappelle qu’elle fait partie de l’espace Schengen, de l’Union Européenne, et que son taux d’ouverture est, d’après le graphique fourni sur EcoInter, supérieur à 22%, proche de celui du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Espagne, alors que la Grèce est de par sa situation géographique loin du cœur de l’Europe, dans une région plutôt instable, ce qui pourrait très bien expliquer le maigre écart d’ouverture qui la sépare des autres pays. Prétendre que la Grèce de l’espace Schengen n’a pas su faire un choix entre la militarisation et l’ouverture aux échanges constitue donc une belle escroquerie intellectuelle, destinée à faire croire que le problème grecque, comme la plupart des problèmes du monde c’est un peu le leitmotiv de ce blog, proviendrait d’un manque de libre-échange. Le tout doublé de l’idée que ne pas choisir la solution libre-échangiste reviendrait à choisir l’option militaire. On peut être pour ou contre le libre-échange, mais prétendre ou faire allusion au fait que l’alternative soit la militarisation, quelle misère !

 

Je rappellerais que, de même qu’une corrélation n’est pas forcément une causalité, une corrélation négative n’est pas forcément synonyme d’arbitrage. En outre, l’histoire montre qu’il n’y a pas si longtemps, au XIXe siècle, l’ouverture au commerce c’était bien souvent la guerre, les guerres que les nations européennes ont menées en Asie et en Afrique notamment, pour forcer de nombreux de pays à ouvrir leurs frontières.

 

Je conclue en posant trois questions aux blogueurs d’EcoInter, qui j’espère me répondrons :

- ne pensez-vous pas avoir franchi un seuil dans l’autisme et la mauvaise foi en affirmant que « La crise de la dette grecque révèle certainement la contradiction d'un pays qui doit faire un choix entre l'ouverture aux échanges et la militarisation » ?

- deuxièmement, j'ai du mal à trancher, quel choix a fait la Chine, ou l'Arabie Saoudite, la militarisation ou l'ouverture aux échanges ? Parce que ces deux pays ont à la fois des taux d'ouvertures supérieurs à la Grèce, et pourtant leurs dépenses militaires représentent une plus grande part du PIB que les dépenses militaires grecques.

- et troisièmement j’ai noté que vous étiez un des rares blogs à avoir de la publicité (en l’occurrence là deux panneaux de pub) et je me demandais (ce n’est pas une critique juste une question de curiosité) si c’est votre hébergeur qui vous impose ces publicités ou si elles sont là pour vous permettre de gagner quelques pécules ?

 

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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 11:45

 
Pourquoi de nombreuses personnes s’inquiètent du déclin de l’industrie et de l’emploi industriel en France, Alexandre Delaigue* et plusieurs de ses compères l’ont bien compris, la faute au « fétichisme industriel », c’est-à-dire à l’adoration aveugle, définition du fétichisme, que suscite ce secteur ainsi que le secteur primaire en France. Que nos fraiseurs, lainières, politiciens et syndicalistes se rassurent, ils pensaient palper là un inquiétant mouvement de fond, ils ne sont en réalité victimes que d’un mysticisme chevronné, dont il était temps que notre brillant iconoclaste nous rappelle l’origine.

 

Première évidence, nous apprend l’auteur, du traitement hautement préférentiel dont bénéficie le secteur secondaire : on ne s’intéresse jamais au sort de nos coiffeurs, par exemple, dont le secteur se porte plutôt bien, alors que le secteur industriel, qui a perdu 1,9 million d’emplois depuis 1980, fait l’objet de toutes les jérémiades, de toutes les doléances. Quel comble ! Et s’enquiert-on des difficultés du secteur de l’intérim, qui est en pleine expansion ? Non. Bon alors ! Saute immédiatement aux yeux, vous en conviendrez, l’extrême complaisance dont bénéficie le secteur industriel.

 

Deuxième évidence, ces craintes concernant la désindustrialisation ne s’appuient de que sur des arguments d’une criante fragilité. Il y a 150 ans, 90% de la population active française travaillait dans l’agriculture et le textile, aujourd’hui le chiffre est beaucoup plus faible, et pourtant nous sommes beaucoup plus riches. Ceux qui s’inquiètent ne savent-ils donc pas que « l’enrichissement d’une société passe par le déplacement de la main-d’œuvre de secteurs à d’autres » ? Ah, l’idée se précise, ce serait donc de l’ignorance de ces concepts économiques élémentaires que serait né ce grand délire collectif, à tendance paranoïaque, autour du déclin de l’industrie française. L’auteur pourrait dans la même veine enseigner que le chômage et les licenciements ne sont pas graves en soi, que l’enrichissement de la société passe par des dégraissages dans les secteurs en déclin et des embauches dans les secteurs en expansion. Ceux qui se plaignent du chômage ne feraient alors que révéler leur ignorance des lois les plus élémentaires qui gouvernent une économie de marché. Mais le problème, c’est que ce n’est pas tant la diminution du poids de l’industrie liée aux gains de productivité qui inquiète nos analphabètes, mais le fait que de plus en plus de biens industriels consommés en France sont produits à l’étranger, et que cette tendance semble devoir s’étendre à de plus en plus de secteurs à l’avenir. De même pour la non-acceptation du chômage, le problème n’est pas tant le refus du licenciement, du changement ou d’une quelconque modernité, mais le fait que les nouveaux chômeurs auront beaucoup de mal à retrouver un emploi étant donné les quelques millions de chômeurs existants dans toute économie moderne digne de ce nom.

 

Troisième évidence, destinée à ôter aux esprits les plus revêches toute angoisse de désindustrialisation massive : les gains de productivité, « c’est, pour une bonne part, très exactement ce qui explique la diminution des effectifs industriels en France », comme nous l’apprend l’auteur en citant le rapport de la DGTPE. Ce rapport estime pourtant, pour une bonne part, à très exactement entre 13 et 45% les destructions d’emplois du secteur industriel provoquées par la concurrence étrangère. Dommage que ces chiffres n’aient pas été cités, ils auraient peut-être permis, pour une bonne part, de très exactement mieux comprendre que le déclin de l’emploi industriel en France n’est pas dû aux seuls gains de productivité.

 

Viennent ensuite les arguments qui, selon notre auteur, « [justifient] le fétichisme, au-delà du pur irrationnel ». Ces arguments omettent pourtant me semblent-ils l’essentiel, à savoir l’inquiétude d’une désindustrialisation progressive de la France sous le poids de la concurrence étrangère, inquiétude loin d’être infondée si l’on en croît les chiffres du rapport de la DGTPE précédemment cités (et, soyons fous, si l'on s'abaisse à écouter ce que nous disent les patrons et salariés qui travaillent dans l'industrie).

 

Enfin, notre auteur conclut son billet par une analogie audacieuse : un parallèle entre les problèmes du secteur industriel et ceux de l’industrie.. pornographique. Ce dernier secteur, fait-il remarquer, est lui aussi soumis à une concurrence étrangère « déloyale », et pourtant jamais notre président ne va assister à des tournages de films pornographiques, ni ne prononce de vibrants discours en faveur de ce secteur hautement stratégique et à l’importance géopolitique maintes fois démontrées. Le contraste aurait effectivement pu passer pour saisissant, si son bien-fondé n’avait laissé quelque peu sceptique.. On comprend toutefois que devant le côté burlesque et doucement impertinent de la comparaison, le mot ait pu être trouvé bon. Gageons de plus que si l’industrie pornographique avait perdu 1,9 millions d’emplois depuis 1980, quelques hommes politiques se seraient fendus d’un ardent plaidoyer pour défendre cette vitrine du savoir-faire national.

 

Se cantonner, au sujet de la désindustrialisation d’un simple c’est du pur fétichisme, y a rien à voir, me semble donc un peu aventureux..

 

Un des enseignements assez constant de l’Histoire est que le déclin d’une nation ou d’une civilisation n’est que rarement provoqué par l’indolence des peuples, mais plutôt par le fourvoiement de ses élites. Aujourd’hui nos élites bien au chaud dans leurs bureaux, à l’abri du chômage et aux traitements bien supérieurs au SMIC, essaient d’expliquer aux salariés et entrepreneurs, qui prennent de plein fouet les conséquences de leurs décisions, que leurs inquiétudes sont irrationnelles, signe d’une ignorance crasse. Mais au lieu d’une leçon d’économie ressassée 1000 fois à un bas peuple qui ne comprendrait rien à rien, c’est peut-être d’une bonne dose d’introspection dont auraient besoin nos pétillants érudits.

 

 

* Dans le billet suivant :

http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2010/03/03/1699-fetichisme-industriel.

 

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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 16:25

Je souhaiterais dans cet article réagir au billet publié hier par Yannick Bourquin sur son blog. Un billet intitulé « Les brevets pharmaceutiques ne sauveront pas les pauvres de la maladie » dont voici le lien :

http://quedisentleseconomistes.blogspot.com/2009/12/les-brevets-pharmaceutiques-ne.html.

 

Mon but n’est pas de critiquer l'auteur de ce billet, ni le billet en soi (qui est bien écrit) et l’article en question (qui pose une question a priori pertinente) mais de revenir une nouvelle fois sur la grande responsabilité des économistes dans le (dis)fonctionnement du monde actuel

 

Qu’explique ce billet ?

 

D’une part que l’OMC (ex-GATT) a jugé bon en 1994 d’imposer « un niveau minimum de protection de la propriété intellectuelle à tous [ses] pays membres ». Pourquoi ? Parce que cela procure « une incitation à l'innovation qui peut s'avérer bénéfique dans le futur ».

 

Dit autrement, l’idée est la suivante : si on protège par un système plus complet de brevet les nouveaux médicaments que sortent des industries pharmaceutiques, elles pourront faire d’avantage de profits dessus et seront donc d’avantage incitées à investir dans la recherche de nouveaux médicaments.

 

Ce n’est pas là-dessus que je souhaite revenir.

 

Et d’autre part, qu’une étude réalisée 15 ans et quelques dizaines de millions de morts plus tard démontre, oh surprise !!!, que la mise en place de ces brevets n’a pas incité les industries pharmaceutiques à investir d’avantage dans la recherche contre des maladies qui touchent uniquement les pauvres ! Pourquoi ? Parce que même si elles ont de supers brevets qui durent super longtemps sur leurs médicaments, les entreprises pharmaceutiques ne pourront pas faire de profits dessus vu que de toute façon elles ne pourront pas vendre ces médicaments à des pauvres trop pauvres pour leur acheter ! C’est bien qu’on s’en aperçoive 15 ans plus tard, c’est dommage qu’on n’ait pas posé la question aux employés de l’OMC 15 ans plus tôt au lieu des experts en économie, car ils nous auraient donné la même réponse !

 

Voici le passage de cet article que cite Yannick Bourquin :

"Cependant, les brevets ne sont pas suffisants pour inciter à accroître la R&D pour les maladies qui ne constituent pas un marché important dans les pays riches. Si les individus affectés par ces maladies, ou leurs gouvernements, n'ont pas les moyens de payer des prix suffisamment plus élevés que le coût marginal de production du traitement, les firmes ne pourront pas amortir les coûts fixes de R&D, peu importe le niveau de protection fourni par les brevets."

 

Le drame, qu’il faut bien comprendre, c’est que l’OMC ne prend pas ses décisions de manière arbitraire, sur des coups de tête ou juste en fonction des intérêts des lobbies. Derrière chaque décision, il y a des dizaines de modèles, représentant des milliers d’heures de travail, qui cherchent à estimer quels vont être les effets d’une variation de 0,1% de telle ou telle réglementation. Et pour ces questions de brevets ce fut la même chose. Des économistes sont arrivés avec des modèles, des études économétriques, empiriques mettant en avant qu’une augmentation de tant d’années de la durée de vie des brevets ou de leur étendue géographique permettrait d’augmenter de tant de % l’effort de recherche contre les maladies affectant les pays riches, les pays pauvres, les deux, etc. Et au milieu de l’avalanche de chiffres, de résultats, toujours biaisés, qui devaient révéler qu’effectivement cela augmenterait l’effort de recherche sur les maladies qui touchent les pauvres, on n’a même pas pris la peine de se poser la question de savoir comment les pauvres feraient pour acheter ces médicaments (et les entreprises les vendre) une fois produits ! De toute façon, la demande est au mieux négligée dans la plupart des modèles économiques et économétriques. Sans de tels modèles, de telles justifications par la pointe de la recherche en économie, jamais l’OMC n’aurait pris la responsabilité d’une telle décision.

 

Et alors on a attendu benoîtement, pendant 15 ans, que l’effort de recherche des industries pharmaceutiques sur les maladies des pays pauvres s’accroisse, comme le prévoyait les modèles, pour se rendre compte avec stupéfaction que cela ne marchait pas. 15 ans et quelques dizaines de millions de morts de perdus, alors que d’autres voies auraient pu être explorées à la place de cette seule extension à l’ensemble des pays de l’OMC de la validité des brevets. Comme le dit Yannick Bourquin, avec la quiétude, la sérénité, la nonchalance propre aux économistes :

« Il va donc falloir trouver autre chose si on veut espérer délivrer le tiers-monde des maladies les plus mortelles. Ce type d'étude est primordiale comme le rappelle régulièrement William Easterly, pour éviter qu'on ne s'acharne pendant plusieurs décennies dans une impasse. »

 

Oui oui on va commencer à réfléchir à nouveau pour voir s’il est possible d’envisager ultérieurement d’autre pistes en vu de peut-être débuter une réflexion qui nous permettrait d’entrevoir comment résoudre cet épineux et complexe problème des maladies mortelles affectant des pays pauvres. Mais heureusement cette étude nous a déjà évités de perdre « plusieurs décennies », juste 15 ans. Pas un début d’once de reproches envers ses collègues, de regrets, RIEN, CA ME CONSTERNE !!!!!!!!!!!!!

 

Ah si les économistes avaient un brin d’imagination, un brin d’audace, un brin d’ambition (pas personnelle, pour l’Humanité), ils en trouveraient des idées pour soigner les « pauvres ». On pourrait décider de créer dans un panel de monnaie les quelques dizaines de milliards d’euros nécessaires chaque année à la recherche de nouveaux médicaments et à l’assistance des malades. Un panel de monnaie, comme ça les relations de change ne sont pas perturbées. Créer de l’argent, comme ça ça ne coûte rien à personne et évite d’attendre 10 ans pour commencer à récolter des fonds. Et quelques dizaines de milliards, c’est quoi ?, moins de 0,1% de la masse monétaire mondiale en circulation, pas de quoi perturber le fonctionnement du monde. Ou l’OMC et le FMI pourraient garantir aux industries pharmaceutiques le rachat d'une partie des nouveaux médicaments obtenus, avec une marge honnête, pour ensuite les distribuer dans les pays concernés. Comme ça elles pourraient les vendre, leurs médicaments ! Et si l’on s’inquiète du financement, eh bien que l’on demande également aux différents Etats des pays riches de créer ces quelques 0,1% d’argent nécessaire, s’ils n’ont pas envie de les payer avec leur dette. Cela ne perturbera en rien le fonctionnement de l’économie mondiale, au pire du pire, même si l’Europe seule, toujours bardée de bons sentiments, le faisait, cela ne pourrait que provoquer une petite baisse, de quelques %, de son taux de change (ce qui tomberait à pic en ce moment !).

 

Les économistes ont de la chance que dans la dilution des responsabilités, on accuse tantôt les gouvernements, les industries pharmaceutiques (qui certes ne sont pas toutes blanches), l’OMC, la mondialisation, l’Occident, l’essence de l’être humain, de tous nos maux, car sinon c’est eux qu’on enverrait directement se faire juger à La Haye !

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