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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 11:45

 
Pourquoi de nombreuses personnes s’inquiètent du déclin de l’industrie et de l’emploi industriel en France, Alexandre Delaigue* et plusieurs de ses compères l’ont bien compris, la faute au « fétichisme industriel », c’est-à-dire à l’adoration aveugle, définition du fétichisme, que suscite ce secteur ainsi que le secteur primaire en France. Que nos fraiseurs, lainières, politiciens et syndicalistes se rassurent, ils pensaient palper là un inquiétant mouvement de fond, ils ne sont en réalité victimes que d’un mysticisme chevronné, dont il était temps que notre brillant iconoclaste nous rappelle l’origine.

 

Première évidence, nous apprend l’auteur, du traitement hautement préférentiel dont bénéficie le secteur secondaire : on ne s’intéresse jamais au sort de nos coiffeurs, par exemple, dont le secteur se porte plutôt bien, alors que le secteur industriel, qui a perdu 1,9 million d’emplois depuis 1980, fait l’objet de toutes les jérémiades, de toutes les doléances. Quel comble ! Et s’enquiert-on des difficultés du secteur de l’intérim, qui est en pleine expansion ? Non. Bon alors ! Saute immédiatement aux yeux, vous en conviendrez, l’extrême complaisance dont bénéficie le secteur industriel.

 

Deuxième évidence, ces craintes concernant la désindustrialisation ne s’appuient de que sur des arguments d’une criante fragilité. Il y a 150 ans, 90% de la population active française travaillait dans l’agriculture et le textile, aujourd’hui le chiffre est beaucoup plus faible, et pourtant nous sommes beaucoup plus riches. Ceux qui s’inquiètent ne savent-ils donc pas que « l’enrichissement d’une société passe par le déplacement de la main-d’œuvre de secteurs à d’autres » ? Ah, l’idée se précise, ce serait donc de l’ignorance de ces concepts économiques élémentaires que serait né ce grand délire collectif, à tendance paranoïaque, autour du déclin de l’industrie française. L’auteur pourrait dans la même veine enseigner que le chômage et les licenciements ne sont pas graves en soi, que l’enrichissement de la société passe par des dégraissages dans les secteurs en déclin et des embauches dans les secteurs en expansion. Ceux qui se plaignent du chômage ne feraient alors que révéler leur ignorance des lois les plus élémentaires qui gouvernent une économie de marché. Mais le problème, c’est que ce n’est pas tant la diminution du poids de l’industrie liée aux gains de productivité qui inquiète nos analphabètes, mais le fait que de plus en plus de biens industriels consommés en France sont produits à l’étranger, et que cette tendance semble devoir s’étendre à de plus en plus de secteurs à l’avenir. De même pour la non-acceptation du chômage, le problème n’est pas tant le refus du licenciement, du changement ou d’une quelconque modernité, mais le fait que les nouveaux chômeurs auront beaucoup de mal à retrouver un emploi étant donné les quelques millions de chômeurs existants dans toute économie moderne digne de ce nom.

 

Troisième évidence, destinée à ôter aux esprits les plus revêches toute angoisse de désindustrialisation massive : les gains de productivité, « c’est, pour une bonne part, très exactement ce qui explique la diminution des effectifs industriels en France », comme nous l’apprend l’auteur en citant le rapport de la DGTPE. Ce rapport estime pourtant, pour une bonne part, à très exactement entre 13 et 45% les destructions d’emplois du secteur industriel provoquées par la concurrence étrangère. Dommage que ces chiffres n’aient pas été cités, ils auraient peut-être permis, pour une bonne part, de très exactement mieux comprendre que le déclin de l’emploi industriel en France n’est pas dû aux seuls gains de productivité.

 

Viennent ensuite les arguments qui, selon notre auteur, « [justifient] le fétichisme, au-delà du pur irrationnel ». Ces arguments omettent pourtant me semblent-ils l’essentiel, à savoir l’inquiétude d’une désindustrialisation progressive de la France sous le poids de la concurrence étrangère, inquiétude loin d’être infondée si l’on en croît les chiffres du rapport de la DGTPE précédemment cités (et, soyons fous, si l'on s'abaisse à écouter ce que nous disent les patrons et salariés qui travaillent dans l'industrie).

 

Enfin, notre auteur conclut son billet par une analogie audacieuse : un parallèle entre les problèmes du secteur industriel et ceux de l’industrie.. pornographique. Ce dernier secteur, fait-il remarquer, est lui aussi soumis à une concurrence étrangère « déloyale », et pourtant jamais notre président ne va assister à des tournages de films pornographiques, ni ne prononce de vibrants discours en faveur de ce secteur hautement stratégique et à l’importance géopolitique maintes fois démontrées. Le contraste aurait effectivement pu passer pour saisissant, si son bien-fondé n’avait laissé quelque peu sceptique.. On comprend toutefois que devant le côté burlesque et doucement impertinent de la comparaison, le mot ait pu être trouvé bon. Gageons de plus que si l’industrie pornographique avait perdu 1,9 millions d’emplois depuis 1980, quelques hommes politiques se seraient fendus d’un ardent plaidoyer pour défendre cette vitrine du savoir-faire national.

 

Se cantonner, au sujet de la désindustrialisation d’un simple c’est du pur fétichisme, y a rien à voir, me semble donc un peu aventureux..

 

Un des enseignements assez constant de l’Histoire est que le déclin d’une nation ou d’une civilisation n’est que rarement provoqué par l’indolence des peuples, mais plutôt par le fourvoiement de ses élites. Aujourd’hui nos élites bien au chaud dans leurs bureaux, à l’abri du chômage et aux traitements bien supérieurs au SMIC, essaient d’expliquer aux salariés et entrepreneurs, qui prennent de plein fouet les conséquences de leurs décisions, que leurs inquiétudes sont irrationnelles, signe d’une ignorance crasse. Mais au lieu d’une leçon d’économie ressassée 1000 fois à un bas peuple qui ne comprendrait rien à rien, c’est peut-être d’une bonne dose d’introspection dont auraient besoin nos pétillants érudits.

 

 

* Dans le billet suivant :

http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2010/03/03/1699-fetichisme-industriel.

 

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Published by Ette Rodox - dans Réactions
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commentaires

serenis.cornelius 17/03/2010 08:25


Pas vraiment d'accord. D'abord il n'y a aucune raison d'isoler les banques des autres entreprises. Ensuite, en le faisant, le jeu de la partie double implique nécessairement une compensation en cas
de création ou de destruction de monnaie. Enfin, dans une économie fermée, si toutes les entreprises sont en "déficit", alors l'Etat a un "excédent" (cf Kalecki).


Ette Rodox 19/03/2010 10:28


Si je pense qu'il faut isoler les banques des autres entreprises, justement du fait de leur capacité à créer de l'argent (dans la présentation de la théorie du circuit, on voit bien que ces 2 pôles
ne peuvent pas être rassemblés).
La double écriture implique uniquement d'un point de vu comptable une "compensation", mais dans le monde qqun aura eu plus d'argent ss que cela n'ait appauvri quiconque.
Et le modèle de Kalecki auquel vous faîtes référence est, me semble t'il, précisément sans monnaie. Dans ce cas oui, si les entreprises sont en déficit, alors l'Etat est en excédent. Mais cela ne
serait pas forcément vrai s'il y avait une forte destruction de monnaie dans l'année, du fait d'une forts remboursements de crédits bancaires.


VilCoyote 16/03/2010 16:31


"Concernant les taxes douanières, elles pourraient rapporter bcp d'argent"
C'est vachement étayé, scientifique et fiable comme idée, ça. Des études, des estimations ?..

"Si on avait injecté d'avantage de bouts de PQ dans les années 30, soyez sûr que la crise n'aurait pas été si prononcée."
Ce n'est pas mon propos : je dis que si on pouvait se contenter de créer de la monnaie (de singe) pour payer nos importations, ce serait un plaisir perpétuel de creuser le déficit commercial.
Malheureusement, nos partenaires veulent des choses en échange des bouts de PQ qu'on leur file.
(Krugman, dans sa grande sagesse, a écrit un jour X-M=S-I, dans Pop int)

"1) vous ne répondez pas concernant le déficit commercial"
Parce qu'on s'en cogne.

2) "et puis l'argent économisé en électricité grâce au soleil permet d'acheter d'autres biens et services, donc accroît la demande de travail ailleurs"
Tiens, rigolo, ça... comme l'argent économisé en t-shirts grâce aux importations de Chine ! Thank you for making my point, comme ils disent.

"3) l'effet multiplicateur dépend de la propension marginale à consommer, des taxes, des importations, etc.. (comme vous l'avez appris) et le soleil n'agit pas sur ses éléments."
cf. 2)

(PS. je ne fais pas partie des gens qui pensent que pour avoir raison, il faut avoir le dernier mot, donc ne tirez pas de conclusions abusives d'un éventuel arrêt de réponse de ma part, qui
correspondrait simplement à mon sentiment que tout post supplémentaire n'apporterait rien à la discussion. Autrement dit, quand l'utilité marginale du commentaire deviendra négative, j'en arrêterai
la production).


Ette Rodox 19/03/2010 10:20


Je ne dis pas qu'il faille payer les importations avec de la monnaie de singe, je dis que si on instaurait un certain degré de protectionnisme, pour ne pas que des économies telle que le Chine
s'effondre, on pourrait augmenter la pouvoir d'achat de leurs habitants en créant ces fameux "bouts de pq" (même si les choses je sais sont un poil plus compliquées dans la réalité). Leurs
industries, qui produisaient avant en grande partie pour l'exportation pourraient alors, si la demande intérieur était suffisante, fournir les habitants de ces pays.

Sur 2) et 3) sauf que cf. commentaire précédent dans un cas il y a une fuite d'argent et pas dans l'autre, dans un cas réduction du multiplicateur et pas dans l'autre. Je ne comprends toujours pas
comment le soleil agit sur la pmc et autres déterminants du multiplicateur.


VilCoyote 15/03/2010 17:21


"Et voilà que vous changez de sujet en disant que "la différence" c'est que les pays pauvres s'en sortent mieux" : ce n'est pas que je change de sujet, c'est que c'est la seule différence que je
vois (utiliser une innovation pour économiser du travail n'est pas moins "opportuniste" qu'utiliser l'avantage compétitif d'un pays étranger). Donc non, je ne suis pas d'accord avec vous.

Si vous mettez des taxes douanières, on n'importera (presque) plus (avantage compétitif annulé par la taxe);, il n'y aura donc rien à redistribuer aux pays pauvres (sacrée usine à gaz comme
système, soit dit en passant).

"La "concurrence" du soleil ne creuse pas les déficits commerciaux" : si "creuser le déficit commercial" pouvait se réduire à imprimer des billets qu'on donnerait aux Chinois en échange des
t-shirts, ce serait génial. Mais ces salauds veulent des trucs en échange de ces bouts de PQ. Le Soleil est clairement plus généreux.
"ni d'implique la mise en place de politiques de modération salariale" : s'il n'y avait pas de Soleil, la demande de travail dans l'industrie de la lumière serait bien plus forte, et de fait les
salaires y seraient plus élevés.
"ni ne réduit l'effet multiplicateur" : et tous les investissements perdus dans l'industrie de la lumière ? Ca n'a pas d'impact, ça ? Le Soleil, c'est des dizaines d'usines Osram et des milliers
d'emplois en moins !


Ette Rodox 16/03/2010 10:43


1er parapraphe : bon si vous n'êtes pas d'accord c'est une chose, mais le sujet a en effet biffurqué et vous n'avez pas répondu aux argments avancés.

Concernant les taxes douanières, non elles ne feraient que limiter les importations et pourraient rapporter bcp d'argent, mais il me semble en effet qu'un petit coup de pouce du côté de la création
monétaire ne ferait pas de mal (mais même stiglitz évoque ce point à la fin de "la grande désillusion").

Concernant "les bouts de PQ", ce ne serait pas la première fois qu'une crise serait dûe à un manque de bouts de PQ, donc en injecter ne pourrait pas faire de mal. Si on avait injecté d'avantage de
bouts de PQ dans les années 30, soyez sûr que la crise n'aurait pas été si prononcée.

Concernant le soleil, je pense que vous bottez en touche avec vos 3 arguments :
1) vous ne répondez pas concernant le déficit commercial
2) une politique de modération salariale n'est pas une fonction de demande de travail, et puis l'argent économisé en électricité grâce au soleil permet d'acheter d'autres biens et services, donc
accroît la demande de travail ailleurs
et 3) l'effet multiplicateur dépend de la propension marginale à consommer, des taxes, des importations, etc.. (comme vous l'avez appris) et le soleil n'agit pas sur ses éléments.


serenis.cornelius 15/03/2010 11:12


"...lorsqu'il y a création monétaire ex nihilo il y a un excédent sans déficit, et lorsqu'il y a destruction monétaire il y a alors un déficit sans excédent, il y a un "trou"...". Je ne comprends
pas cette phrase, surtout dans le contexte du texte d'où elle est prise.


Ette Rodox 16/03/2010 10:24


Bonjour, je voulais justement vous faire la remarque à la fin de votre billet. Quand vous dîtes par exemple que "Il est impossible que nous soyons tous, individus, entreprises,
Etats, Pays, au même moment et ensemble, Excédentaires, ou Déficitaires" ou que dans une économie considérée dans son ensemble, [] n’y a pas de Déficit sans
Excédent, il n’y a pas de « trous »", je pense que c'est vrai pour tout, sauf au niveau des banques. Lorsqu'une banque vous accorde un crédit, avec de l'argent qu'elle a
créé ex nihilo, qqun gagne sans que personne ne perde, il y a un excédent (si cette argent est prêté à une entreprise par exemple) sans déficit. Et inversement, lorsqu'on rembourse un crédit, il y
a destruction de monnaie, qqun perd de l'argent sans que personne n'en gagne. Dans ce contexte il est possible de supposer par exemple que toutes les entreprises d'une même économie fermée soient
en même temps en déficits, sans que les autres agents économiques aient plus d'argent.
Vous êtes d'accord ?


VilCoyote 13/03/2010 17:49


Je commencerai par vous demander de ne plus m'appeler "cher" (à moins que vous ne le pensiez vraiment, ce dont je doute fort).

1) la différence c'est qu'avant, dans le pays pauvres, les enfants mangeaient des ordures et se prostituaient. Maintenant, ils cousent des t-shirts. Ce n'est pas le nirvana, mais quitte à choisir,
je pense que je prendrais le choix n°2. Ah bien sûr, de notre point de vue, c'est scandaleux. Mais dans la mesure où les enfants en question sont libres de faire ce qu'ils veulent (si c'est du
travail forcé, c'est une autre histoire), on devrait peut-être leur faire confiance ? Il paraît qu'il y a même des pays qui se sont développés ainsi. Mais c'est sans doute des racontars.

2) ah, autre fétichisme, celui de l'excédent commercial. Normal, remarquez, ça va avec. Un bon gros biais productiviste comme on les aime, aussi. Vous ne pensez pas que ce serait bien si on pouvait
indéfiniment tout importer sans rien en échange ?
http://economibasic.blogspot.com/2009/09/pas-de-deficits-sans-excedents-conte.html
Produire, on s'en fout, dans l'absolu : ce qu'on veut, c'est pouvoir satisfaire nos besoins (consommer). Le jour, je n'allume pas la lumière : j'ouvre les volets. La concurrence déloyale du soleil
est scandaleuse, elle fait baisser la production des usines d'ampoules et d'EDF.


Ette Rodox 14/03/2010 20:10


Ok pour le "cher".

Pour la suite, vous faîtes diversion, nous étions entrain de discuter de l'impact sur les pays riches des délocalisations (Jean et vous disiez que cela revenait au même qu'un progrès technique, RST
et moi que non). Et voilà que vous changez de sujet en disant que "la différence" c'est que les pays pauvres s'en sortent mieux (dois-je en déduire que finalement vous êtes d'accord avec
nous?).

Mais si vous voulez qu'on parle désormais des pays pauvres, parlons-en. Et je suis d'accord avec vous, les délocalisations ont permis d'accroître les revenus d'un certain nombre de pays, surtout
les pays d'asie du sud-est, et malgré des conditions d'exploitation scandaleuses, il est certain que ces délocalisations ont dû contribuer à accroître la qualité de vie dans ces pays-là.
Ceux qui critiquent le libre-échange ne nient généralement pas ce fait, et c'est pourquoi lorsque certains proposent de mettre en place des mesures protectionnistes, ils proposent par la même
occasion de redistribuer les taxes douanières aux pays concernés (type taxe lauré). Comme vous le dîtes : actuellement "ce n'est pas le nirvana", eh bien ces gens pensent qu'on pourrait faire bcp
bcp mieux, vous m'avez donné envie d'écrire un billet sur ces questions de libre-échange, je le fais cette semaine jspr (mais j'évoque une piste par exemple, certes à développer, ici :
http://des-economistes-et-des-hommes.over-blog.com/article-la-creation-monetaire-la-guerre-le-chomage-le-developpement-rapide-des-pays-d-asie-une-autre-mondialisation-etc--40208695.html)

Quant au billet de Serenis Cornelius, il est très intéressant, mais j'y ajouterais malgré tout un petit hola, lorsqu'il y a création monétaire ex nihilo il y a un excédent sans déficit, et
lorsqu'il y a destruction monétaire il y a alors un déficit sans excédent, il y a un "trou" comme il dit.
Et ce n'est pas parce qu'un déficit commercial implique un excédent que les pays ne devraient pas s'inquiéter de leurs déficits commerciaux, comme vous semblez le dire.

La "concurrence" du soleil ne creuse pas les déficis commerciaux, ni d'implique la mise en place de politiques de modération salariale, ni ne réduit l'effet multiplicateur, etc. donc l'analogie me
paraît mauvaise.