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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 17:30

 

Jusque dans les années 70 les travaux des économistes étaient essentiellement théoriques. Plusieurs raisons peuvent l'expliquer :

 

  • L'économie constitue un tel enchevêtrement de variables, toutes plus ou moins corrélées les unes aux autres, qu'il paraissait extrêmement difficile de vérifier empiriquement une théorie.

  • Les méthodes statistiques (en économie on dira économétriques) disponibles à l'époque était encore limitées.

  • Il était plus prestigieux pour un économiste de faire de la théorie que de l'économétrie.

 

Depuis, les choses ont beaucoup changé et l'économétrie est devenue plus à la mode. Voici quelques raisons qui peuvent l'expliquer :

 

  • Les économistes ont voulu répondre aux critiques qui leur étaient faîtes, selon lesquelles ils ne faisaient que des spéculations théoriques sans lien avec la réalité.

  • Les méthodes économétriques se sont beaucoup améliorées.

  • A mesure que les modèles se sont accumulés (il en existe aujourd'hui des centaines sur chaque point que traite l'économie), il a paru nécessaire de les discrimier et de moins en moins prestigieux d'en pondre de nouveaux, tandis que par la subtilité/complexité de ses méthodes l'économétrie gagnait ses lettres de noblesses.

 

Les économistes ont de ce fait beau jeu aujourd'hui d'affirmer que leurs théories doivent être vraies puisqu'ils les ont testées avec des données réelles, grâce aux méthodes offertes par l'économétrie.

 

Malheureusement une méhtode statistique, aussi subtile soit-elle, ne peut résister à la mauvaise foi (ou à l'aveuglement, mais je ne sais pas lequel est le plus grave) d'un chercheur.

 

Prenons un exemple : imaginez deux individus identiques en tout point, à ceci près que le premier des deux est BAC+5 en épluchage de patates tandis que le second n'est que BAC+4.

 

Une entreprise souhaite embaucher un seul éplucheur de patates. Un éplucheur de patates épluche 1782 patates par mois. La vente de ces patates épluchées rapporte 2000 euros à l'entreprise, et lui coûte les 1500 euros de salaire qu'elle verse à l'éplucheur de patates.

 

Pourquoi un seul éplucheur est-il embauché ? Parce que l'entreprise ne reçoit des commandes que pour 1782 patates, pas une de plus. Par conséquent, si elle embauchait un éplucheur de patates supplémentaire, elle se retrouverait avec plein de patates invendues sur les bras et 1500 euros en moins dans sa caisse, pas très intéressant..

 

Donc, les commandes étant ce qu'elles sont, l'entreprise n'embauche qu'un éplucheur. Elle sait très bien qu'un BAC+5 n'est pas nécessaire pour éplucher les patates, qu'un BAC+4 suffit largement. Mais comme elle doit choisir absolument entre les deux, elle se dit : autant embaucher le plus diplômé.

 

Vous conviendrez qu'on est typiquement dans le cas keynésien, où il y a du chômage parce que la demande est trop faible. La preuve : si la demande augmentait, si les commandes passaient à 3564 (= 2*1782) patates par mois par exemple, eh bien l'entreprise embaucherait tout de suite le second éplucheur de patates. Et ferait plus de profits, etc..

 

Vous conviendrez également que notre chômeur est un chômeur involontaire, il n'est pas au chômage parce que ça lui plaît, mais parce qu'il n'y a pas assez d'offres d'emploi.

 

Eh bien je peux vous démontrer économétriquement exactement le contraire : que notre chômeur est un chômeur volontaire !

 

Pour cela, il me suffit de suivre une méthode proche de celle employée par Laroque et Salanié dans leur célèbre article "une décomposition du non-emploi en France" (dans j'avais déjà brièvement parlé ici, et dont Sterdyniak parle mieux que moi ). Un exemple parmi des milliers d'autres, mais comme j'ai déjà eu l'occasion de lire cet article..

 

Laroque et Salanié réfléchissent en économistes néoclassiques. Pour des économistes néoclassiques, la décision d'une entreprise de ne pas employer quelqu'un ne peut pas provenir d'un déficit de demande. Il n'y a dès lors que deux solutions pour expliquer le chômage :

 

  • Soit l'entreprise veut embaucher la personne, mais la personne ne veut pas, parce qu'elle estime par exemple que le salaire qu'on lui propose est trop faible : nous avons alors à faire à un chômeur volontaire.

  • Soit l'entreprise veut embaucher la personne, mais celle-ci lui rapporterait moins que le SMIC. Du coup elle ne peut pas l'embaucher, car la loi lui interdit de payer quelqu'un en-deçà du SMIC. Le chômeur est alors dit classique (= s'il est au chômage c'est la faute à l'Etat et à ses réglementations à la con).

 

Parce que la demande n'est pas un problème et que les marchés sont parfaits, les économistes néoclassiques estiment de plus qu'un salaire représente exactement ce que l'employé rapporte à l'entreprise. Pourquoi ? Supposons deux entreprises concurrentes, et un chômeur qui leur rapporterait s'il était embauché 2000 euros. Supposons que la première entreprise décide de l'employer et de le payer 1500 euros. Elle gagne donc 500 euros grâce à cette personne. Que va faire le deuxième entreprise ? Elle va proposer à l'employé de venir travailler chez elle pour un plus cher, par exemple 1600 euros. Elle augmenterait ainsi son profit de 400 euros. Voyant cela, la première entreprise proposerait 1700 euros.. et gagnerait 300 euros. Etc.. etc.. jusqu'au moment où une des deux entreprises proposera un salaire de 1999 euros et gagnera 1 euro (c'est toujours ça de pris). Mais l'autre pourra toujours proposer 1999,50 euros. Bref, au final la personne sera payée à peu près 2000 euros, ce qui représente ce qu'elle rapporte à l'entreprise.

 

Forts de ces deux conclusions (les salariés sont payés autant que ce qu'ils rapportent ; le chômeur est soit volontaire, soit classique), je vous propose la méthodologie qu'auraient pu proposer Laroque et Salanié (en un poil simplifié) pour étudier ce qu'est véritablement notre éplucheur de patates au chômage  :

 

  • Ils vont constater que l'éplucheur de patates BAC+5 embauché gagne un salaire de 1500 euros. Ils vont donc en déduire qu'il rapporte 1500 euros à son entreprise (d'après l'hypothèse néoclassique vue plus haut).

  • Ensuite ils vont regarder les salaires de tous les BAC+5 et de tous les BAC+4 sur une population donnée (par exemple sur la population française), et vont remarquer qu'en moyenne (par exemple) un BAC+4 gagne 200 euros de moins qu'un BAC+5.

  • Ils vont donc en déduire que si l'éplucheur de patates BAC+5 rapporte 1500 euros à l'entreprise d'épluchage de patates, c'est que le BAC+4 devrait rapporter à peu près 1300 euros.

 

Et là ils vont se dire : l'éplucheur de patates devrait rapporter 1300 euros à l'entreprise, donc l'entreprise devrait vouloir l'embaucher pour un salaire de 1300 euros. Alors pourquoi ne l'embauche-t-elle pas ? Deux solutions (pour l'économiste néoclassique) : soit le SMIC est supérieur à 1300 euros, donc l'entreprise ne peut pas embaucher l'éplucheur de patates BAC+4 à ce salaire (mais on suppose ici que ce n'est pas le cas). Soit, seule autre solution possible, l'entreprise veut bien embaucher notre éplucheur de patates, mais notre chômeur refuse de travailler pour ce salaire !! (parce qu'il le trouve trop faible par exemple). Nous avons alors bien à faire à un chômeur volontaire, qui pourrait très bien trouver du travail s'il révisait un peu à la baisse ses prétentions salariales !!

 

Et le tour est joué : après détermination du salaire du BAC+5 (il faut imaginer que cela est fait sur en réalité sur des millions d'individus), estimation des écarts de salaires entre BAC+4 et BAC+5 (pareil il faut imaginer que de nombreux critères sont pris en compte pour étudier les écarts de salaires), déduction de ce que devrait gagner notre BAC+4 (en fonction de tous ses critères propres), vous pouvez donc affirmer avoir démontré statistiquement que votre chômeur est un chômeur volontaire !! Et vous pouvez écrire, très fier de votre trouvaille qui confirme exactement ce que vous pensiez, un rapport destiné aux hommes politiques dans lequel vous expliquez que les chômeurs sont des chômeurs volontaires et que la seule solution pour faire baisser le chômage c'est qu'c'te bande de gueux révise à la baisse ses prétentions salariales !!

 

Mais comment peut-on aboutir statistiquement et à partir d'une même exemple à deux résultats totalement contradictoires ?

 

Parce que votre résultat dépendra en grande partie du modèle utilisé.. Evidemment..

 

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commentaires

Le neo libéral masqué 10/01/2011 11:25



Je pense que le fond du problème vient du fait que les économistes se limitent aujourd'hui aux outils dont ils disposent et aux capacités techniques qui sont les leurs. Les "vieux" économistes de
la génération précédente portaient en eux une réflexion bien plus alerte et profonde, mais dénuée de chiffres.


Pourtant, jamais leurs travaux n'ont connu un intérêt aussi fort que celui qui sévit pour les études empiriques. Pourquoi ? tout simplement car la théorie reste la théorie, aussi brillante soit
elle. Le monde se nourrit de concret : Marie curie a été conspuée lorsqu'elle avanca l'existence du radium, et glorifiée quand elle reussit à en isoler sous forme de métal. La complexification du
monde, la mondialisation, l'ouverture du monde sur son ensemble entraîne une telle complexité et une telle étendue qu'il est de plus en plus difficile d'énoncer des théories "utiles" ou
"réalistes" qui prennent en considération le plus grand nombre de paramètres significatifs possibles.


En cela, l'économie est aujourd'hui plus "utile", mais moins innovante il est vrai. C'est la transformation de vision de l'esprit, de modèles globaux et de la réflection philosophique en outils
mathématiques et statistiques. N'est ce pas finalement l'évolution de toutes les sciences ?



jean 08/01/2011 02:55



Si il y a de mauvaises études économétriques, la solution est de faire de bonnes études économétriques. Pas simplement de vociférer.



Ette Rodox 10/01/2011 11:05



Fine analyse.. Ca n'empêche qu'on a le droit de mettre en garde les gens contre les chiffres que sortent certains travaux économiques et qui se retrouvent dare dare dans la presse.



strummer 02/01/2011 09:48



le commentaire précédent me pousse à réagir.


on peut faire plein de reproches à l'économétrie, mais elle a un grand avantage, démontré par votre post lui-même: son caractère scientifique,
puisque ses résultats sont falsifiables. En effet, on sort de l'affrontement théorie contre théorie sans possibilité de trancher, ici, les hypothèses, les méthodes, les résultats sont
sur la table, et on peut les contester rigoureusement, comme vous le faites dans votre post.


en faveur aussi de l'économétrie, le fait que des économistes (notamment de l'ocde), spontanément favorables à la flexibilisation du marché du travail, ont dû reconnaître, après études
économétriques, que la flexibilité n'était pas corrélé au taux de chômage. L'accusation de mauvaise foi me praît alors excessive, même si, bien sûr, comme vous le montrez dans votre post, il y a
des biais théoriques et idéologiques.



Ette Rodox 02/01/2011 16:32



Oui vous avez raison j'aurais dû le préciser au début de billet : le but n'est pas de rejeter l'économétrie en tant que telle, qui effectivement peut être très utile, mais de recommander aux gens
de considérer ses résultats avec la plus extrême précaution, de montrer qu'un résultat économétrique ne reflète pas par essence la vérité absolue, car il dépend des hypothèses effectuées etc...


Le problème c'est que souvent des résultats de la sorte (par exemple le "100 emplois publics créés détruit 150 emplois privés") arrivent dans le débat public comme des résultats mathématiques,
donc incontestables, alors qu'ils ne sont que le reflet des modèles utilisés.



theories-economiques.over-blog.com 01/01/2011 21:56



Il est effectivement plus que temps de remettre l'économétrie à sa vraie place, celle de faire-valoir d'économistes incapables de se remettre en cause.


Mais il faut aussi confirmer que le raisonnement que vous détaillez est réel et même utilisé pour montrer que le chomage des banlieues est plutôt volontaire, et ainsi alimenter certains fonds de
commerce politiques pas trés honnêtes.



Ette Rodox 02/01/2011 16:36



Oui il faut bien rappeler aux gens que l'économétrie derrière ses aspects savants sert en fait bien souvent de faire-valoir aux économistes comme vous le dîtes ! Après, comme le dit Strummer, il
ne faut pas pour autant rejeter toute l'économétrie, ce n'est pas l'outil qui est en cause mais la manière dont on s'en sert.