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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 15:36

Je rajoute une troisième partie à ce billet sur la loi de l’offre et de la demande, afin de montrer le malaise qu’éprouvent souvent les économistes (orthodoxes) à expliquer la croissance de la courbe d’offre.

 

Je rappelle (comme on l’a vu précédemment) que la croissance de la courbe d’offre repose sur l’hypothèse des rendements décroissants, selon laquelle plus une entreprise produit, plus son coût moyen ou unitaire de production augmente. Cette hypothèse, sans cesse démentie par les enquêtes menées auprès de chefs d’entreprise, demeure une hypothèse fondamentale en économie, parce qu’elle est nécessaire au bon fonctionnement de la théorie néoclassique, base de toutes les théories orthodoxes.

 

Mais difficile d’expliquer les choses de cette manière aux étudiants, ce serait s’exposer à des froncements de sourcils et à des questions embarrassantes. Alors voici quelques exemples d’explication de la croissance de l’offre, qui évitent soigneusement de parler des rendements décroissants.

 

1er exemple, trouvé dans le livre « l’essentiel de la macro-économie » 4e édition, publié aux éditions Lextenso (p16) :

« L’analyse de l’offre de bien montre que, toutes choses égales par ailleurs, plus le prix d’un bien est élevé, plus la quantité offerte est importante. Ceci repose sur la notion de rentabilité. Si les prix des facteurs de production (les salaires pour le travail, les intérêts pour le capital) restent constants, toute hausse du prix d’un bien se traduit par un profit plus élevé pour les producteurs qui sont incités à augmenter les quantités offertes. »

 

Traduisons cette explication par un exemple : Un entrepreneur fait 1 euro de profit sur les unités qu’il vend. Tout d’un coup, une hausse de son prix de vente fait qu’il se met à faire 2 euros de profits par unité vendue, il va donc se mettre à produire plus.

 

On ne comprend pas ce donc. Un entrepreneur produit a priori tant qu’il peut faire des profits. On ne voit donc pas pourquoi, toutes choses égales par ailleurs, il se mettrait à produire moins lorsqu’il ne fait qu’1 euro de profit par unité vendue.

 

La véritable explication au fait que plus le prix d’un bien est élevé, plus la quantité offerte est importante, vient de l’hypothèse des rendements décroissants. L’entreprise, qui avant ne pouvait produire plus car les unités produites supplémentaires lui auraient coûté plus chères et auraient été vendu à perte, peut désormais se permettre de le faire du fait de l’augmentation du prix de vente. Les unités supplémentaires produites lui coûteront toujours plus chères, mais désormais elle peut se permettre de les produire car l’augmentation du prix de vente fait qu’elle ne les vendra pas à perte.

 

Cela semble bien moins persuasif qu’une explication pouvant paraître au premier coup d’œil vaguement cohérente.

 

2nd exemple, trouvé dans le livre DCG5 Economie des éditions Sup’Foucher (p192) :

« Les courbes d’offre sont logiquement croissantes. […] Ces courbes représentent évidemment l’offre de courte période : puisqu’en effet les changements technologiques modifient les conditions de la production. Certains marchés réagissent très vite aux innovations techniques. Par exemple, les ordinateurs personnels ont vu leur prix diminuer régulièrement au fur et à mesure que s’élargissait le marché, parce que les techniques intrinsèques aux produits mais aussi les techniques de production ont évolué très vite.

Revenons à une courbe « normale » d’offre. On pourrait dire qu’elle est en trois parties : au début, quand les capacités de l’entreprise sont sous-utilisées, les quantités produites augmentent fortement à la suite d’une légère augmentation de prix ; ensuite, les quantités offertes augmentent plus raisonnablement en fonction de la hausse des prix de marché ; enfin, même une forte hausse des prix ne suffit plus pour augmenter les quantités produites. On se trouve face à une saturation des capacités. »

 

L’auteur remarque dans le premier paragraphe que, contrairement à ce qu’affirme la théorie, les prix de nombreux biens (ici, les ordinateurs) diminuent régulièrement quand le marché s’élargit. Mais ceci est un leurre, semble t’il nous dire, les prix ont baissé malgré l’élargissement du marché, grâce aux « techniques » qui ont évolué « très vite ». Que les innovations techniques soient la cause principale de la baisse du prix des ordinateurs, très bien ! Mais sembler dire que cette baisse des prix s’est faîte malgré la mise en place d’une production de masse, pour ne pas contredire la théorie, me semble fort abusif ! La mise en place d’une production de masse est et a toujours été une cause essentielle de baisse des prix, aucun entrepreneur n’oserait dire le contraire ! Le spécialiste de l’économie ne peut affirmer le contraire qu’à demi-mots, pour ne pas (se) révéler les écarts entre son monde et la réalité.

 

Quant au second paragraphe, prétendre qu’une légère augmentation de prix augmente fortement les quantités produites quand les capacités de l’entreprise sont sous-utilisées, c’est également fort troublant. Cela revient à dire qu’en cas de baisse des prix les entreprises vont arrêter une partie de leur production, et la raugmenter lorsque le prix augmente. On comprend cela avec une variation de la demande, mais ici il n’en est nullement de question. Pourquoi une entreprise arrêterait une partie de sa production lorsque son prix de vente baisse ? Soit il demeure supérieur au coût de revient moyen et l’entreprise continuera à faire du profit sur chaque unité produite et donc à maintenir son niveau de production. Mais, du fait de la baisse du prix de vente, son profit global sera plus faible. Soit le prix devient inférieur au coût de revient moyen et alors l’entreprise produit à perte pour l’ensemble de sa production.

Sauf, bien sûr, si les rendements sont décroissants. Dans ce cas la baisse des prix incitera effectivement l’entreprise à produire moins (et inversement) car en produisant moins elle fera baisser son coût moyen de production. Ce paragraphe ne se comprend donc qu’en faisant à nouveau appel aux rendements décroissants. Mais là encore, on évite de les évoquer, pour ne pas avoir à les justifier.

 

En se promenant sur internet, on retrouve la plupart du temps cet oubli de mentionner que la croissance de la courbe d’offre a pour origine les rendements décroissants. On ne le retrouve pas par exemple dans les cours donnés à Sciences-Po par notre nouveau plus grand économiste national, DSK.

(http://www.supportscoursenligne.sciences-po.fr/2006_2007/dsk/support_seance3.pdf)

Ce ne sont certes que des diapos Powerpoint, et peut-être développait t’il d’avantage dans son cours, mais on remarque que la fonction de demande mérite que l’on se penche sur ses déterminants tandis que cela ne semble pas nécessaire pour la fonction d’offre !

 

J’ai quand même trouvé un site où l’on évoque la croissance de la courbe d’offre par l’augmentation des coûts de production, du fait des rendements décroissants, le voici :

http://www.peoi.org/Courses/Coursesfr/mic/mic1.html.

 

Keynes (ENCORE !!) dans la préface de sa première édition anglaise de la Théorie Générale (ENCORE !!) écrit ceci :

« Les idées si laborieusement exprimées ici sont extrêmement simples et devraient être évidentes. La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d'échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l'esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d'entre nous. »

 

Comprendre que les entreprises ont des rendements croissants ou constants, pour vous pas de problèmes ! Pour un économiste qui travaille en s’appuyant sur l’hypothèse des rendements décroissants depuis des décennies, c’est un poil plus compliqué (à admettre) !

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commentaires

Florian 21/10/2016 16:04

Je préparer le CAPES de SES et je commençais à m'arracher les cheveux sur cette histoire de courbe d'offre croissante. On nous dit dans les manuels que le coût marginal de production (et donc le coût moyen) baisse d'abord puis après augmente (quand on a dépassé le fameux point de profit optimal ou cout marginal et cout moyen se rejoigne)... Par contre quand on parle de courbe d'offre, là elle augmente en permanence, car le coût marginal augmente... il n'est plus mention du fait que pendant un temps le coût marginal baisse... d'ailleurs c'est un cycle qui se répète en réalité. Le coût marginal baisse puis remonte (quand il faut acheter une nouvelle machine, prendre un nouveau salarié, etc) puis il rebaisse, puis remonte, puis rebaisse...
Je me fais même le pire cauchemar des néoclassiques (qui décidément conçoivent l'économie de façon déconnectée de la réalité) en affirmant que la courbe d'offre peut même être DECROISSANTE !
Et oui imaginons le cas où votre cout marginal baisse pour cause de rendements croissants (ce qui arrive très souvent quand même dans la vraie vie, fort heureusement !), dans le même temps il y a une forte concurrence sur votre marché. Vous avez alors tout intérêt à diminuer vos prix (donc les prix du marché) tout en continuant de produire plus. BAM courbe de l'offre décroissante !
Du moins temporairement... mais ça pas un mot dessus dans les bouquins ! Pourtant c'est de la logique pure !

yoann 25/01/2010 19:05


Merci pour ces billets sur les rendements décroissants. J'ai compris pas mal de choses (ou du moins, j'en ai l'impression). Bonne continuation


strummer 09/01/2010 15:45


(je viens de découvrir votre blog). D'accord avec ce que vous dites sur la courbe d'offre, qui m'a toujours posé problème en tant qu'endeignant de sciences économiques et sociales en lycée: c'est
au programme de Première, et c'est assez coton d'expliquer quelque chose aux élèves dont on sait que cela ne tient pas la route, et dont on sait que cela va se voir!
Cependant, il y a un peu de mauvaise foi dans votre thèse selon laquelle les économistes ne justifieraient jamais cela par les rendements décroissants: il me semble qu'une explication assez
courante est de dire qu'à court terme, à niveu de capital fixe inchangé, augmenter la production nécessite une augmentation du nombre de travailleurs par unité de capital, ce qui réduit la
productivité marginale (trop de travailleurs qui se marchent sur les pieds pour partager une même machine), donc augmente le coût marginal.
D'autre part, je suis d'accord avec vous sur l'absurdité de dire (sans faire référence aux rendements décroissants) qu'une entreprise va évidemment produire plus si les prix augmentent (cette
soi-disant évidence, qu'on rencontre en effet souvent, ne résiste pas à un quart de seconde de réflexion), mais pour moi, la courbe d'offre croissante devient plus défendable si elle représente
l'offre globale et qu'on suppose que chaque offreur a des coûts différents. Ainsi, certains offreurs peuvent trouver non rentable de produire à un certain niveau de prix (alors que pour d'autres,
le point mort est déjà dépassé)et une augmentation du prix entraînera alors une augmentation du nombre d'offreurs, et des quantités offertes.


Ette Rodox 22/01/2010 15:13


Oui vous avez raison, il y a aussi cette explication, qui est fréquemment évoquée et à le mérite d'une certaine cohérence sur le court terme (bien que personnellement elle ne me convainque pas du
tout!).
J'ai effectivement peut-être fait preuve d'une petite once de mauvaise foi sur ce coup là! (oubli qui ne remet toutefois pas en cause tout ce qui a été affirmé par ailleurs dans ce billet et n'ôte
rien au malaise qu'éprouve malgré tout grand nombre d'économistes à justifier cette loi des rendements décroissants)


jean 06/12/2009 14:41


L'existence de courbes d'offre et de demande non monotones, c'est précisément ce que montre le théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu, sans qu'il y ait besoin de l'hypothèses de rendement
décroissants.
Et effectivement, c'est gênant.


Ette Rodox 07/12/2009 18:09


Ok ! Un argument supplémentaire donc en défaveur de la théorie néoclassique et de sa loi de l'offre et de la demande !