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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 19:31

Il fallait imaginer les craintes qui régnaient dans les milieux dirigeants en 1945 concernant l’avenir des économies européennes.

 

L’Europe avait connu tout au long du XIXe siècle une augmentation inédite dans l’histoire de sa production de richesses et de son stock de connaissances scientifiques et techniques ainsi qu’un bouleversement sans précédent des mentalités. Mais tout cela n’avait malheureusement pas suffit à provoquer un enrichissement généralisé de la population, une élévation généralisée du niveau de vie. Une part importante de la population vivait dans une profonde misère et subissait une exploitation qui nous paraîtrait aujourd’hui inconcevable (en Europe). Dans son célèbre rapport, Villermé(1) observait que les forçats des bagnes travaillaient 10 heures par jour, les esclaves des Antilles 9 heures en moyenne tandis que les ouvriers de la France des droits de l’Homme travaillaient jusqu’à 16 heures par jour ! (sur lesquels on accordait aux ouvriers une heure et demi pour le déjeuner). En 1851, une loi à la pointe du progrès social limite le travail des enfants de moins de 14 ans à 10 heures par jour et à 12 heures par jour pour les 14-16 ans ! Pas que cette situation ne choquait personne, mais l’on craignait tant que de telles lois sociales accablent les entreprises et n’entrave la croissance économique. Or malgré cela, un Etat faiblement présent dans l’économie, une réglementation sociale quasi-inexistantes, le taux croissance par habitant atteignit en moyenne péniblement 1% tout au long du XIXe siècle. Et ce n’est pas tout, des crises régulières venaient tout saper, tailler dans la production, jeter des millions d’ouvriers à la rue, sans que l’on en ait jamais réellement compris les causes. Personne ne souhaitait voir la misère s’ajouter à la misère, mais ces crises revenaient inlassablement. Le mieux, prétendaient les économistes, étaient de ne rien faire, alors on attendait que ça passe, en serrant les dents.

 

On avait même réussi à se convaincre que ces crises constituaient au final un bienfait pour l’économie. Mais l’impression régnante restait celle d’une économie capricieuse, indomptable, imprévisible, d’une croissance, certes positive en moyenne, mais erratique, fluctuante et qui nécessitait le sacrifice d’une partie de la population.

 

Puis, juste après la première guerre mondiale, l’Europe connut une longue suite de désordres monétaires, à nouveau quelques crises, mais le niveau de vie moyen s’élevait malgré tout et la production de richesses continuait à augmenter. Et voilà qu’au début des années 30, sans qu’on s’y attende ni comprenne à nouveau pourquoi, l’économie se remit à n’en faire qu’à sa tête, la production s’est mise en chuter, le chômage a augmenté considérablement (Aux Etats-Unis, il y eut jusqu’à 25% de chômeurs, en 39, soit juste avant le début de la guerre et 10 ans après le début de la crise, il en restait encore 15%. En Allemagne, un ouvrier travaillant dans l’industrie sur deux était au chômage). Le mécontentement populaire, l’incapacité des économistes (qu’écoutaient les gouvernements) à comprendre et donc à trouver des solutions pour lutter contre la crise, eut alors une conséquence politique catastrophique majeure : l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. Catastrophe à l’origine de la seconde guerre mondiale, et de ses 50 000 000 de morts. La responsabilité des économistes est ici considérable, car si la crise avait pu être contenue, Hitler ne serait probablement jamais parvenu au pouvoir (2).

 

On comprend donc quelles ont pu être les craintes des milieux dirigeants en 1945 concernant l’avenir des économies européennes, qui étaient alors complètement désorganisées et en partie dévastées. Qu’est-ce que l’économie, ce système nébuleux auquel on ne comprenait rien, allait encore nous réserver ? Quelles conséquences cela aurait sur le plan politique ? Parviendrait-elle à se relever après 10 ans de crises et 6 années de guerre ?

(La suite dans le prochain billet !)

 

 

(1) Témoignage historique passionnant et édifiant ! Et remarque trouvée dans le livre de Paul Lafargue « le droit à la paresse », génial !

(2) j’écoutais récemment deux émissions d’histoire sur la crise de 29 et les causes du déclenchement de la seconde guerre mondiale, et les historiens étaient unanimes, certes si une grave crise ne suffit pas à conduire au fascisme (la preuve les Etats-Unis, l’Angleterre et la France ne l’ont pas connu), et que la frustration engendrée par le traité de Versailles de 1918 y est pour beaucoup, c’est une quasi-certitude historique que sans le crise et le mécontentement légitime qui en a résulté, Hitler n’aurait jamais atteint le pouvoir. Le vote pour son parti a évolué parallèlement à la montée du chômage, et avait même commencé à baisser fin 1932 lorsque, par suite d’une politique plus active du gouvernement, le chômage s’était mis à diminuer. Mais il était déjà trop tard.

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commentaires

Hairlesswookie 20/06/2011 08:13



Salut camarade footballeur (tu sais qui...)


Je découvre ton blog avec grand plaisir, ça va encore me faire cogiter tout ça !


En revanche, j'ai envie de tempérer le commentaire concernant la non-accession d'Hitler au pouvoir s'il n'y avait pas eu de crise...


Non pas que je puisse prétendre de ce qul aurait pu se passer (prudence dont il faut, de toute façon, toujours se prévaloir à mon sens) sans la crise, mais juste pour rappeler quelques petites
choses :


Tout d'abord, le contexte économique de l'Allemagne différait relativement de celui du reste de l'Europe en ce sens que c'était une nation "vaincue" qui avait entamée l'après-première-guerre
mondiale avec de sérieux handicaps financiers. A ce sujet, il me semble d'ailleurs que l'humiliation portée à l'Allemagne avec le traité de Versailles a été un terreau tout aussi fertile, sinon
plus, pour la montée du nazisme.


Il y aussi des pistes à chercher du côté de la centralisation assez soudaine d'une Allemagne jusqu'alors basée sur l'autonomie des Landers. A mon sens, cette unification précipitée de l'Allemagne
(qui commence à vrai dire avec la première guerre mondiale) donne une portée très significative aux aspirations nationalistes, galvanisées par la naissance et la concrétisation de cette nouvelle
unité géo-politique.


Enfin, même si je vois encore deux ou trois autres facteurs (et je pense que des historiens en verraient encore plus), il me semble que la donne politique de l'époque est également fondamentale.
Les nazis remportent les élections de 1932 avec 33% des voix et Hitler arrive enfin à se faire nommer chancelier. L'opposition, pendant ce temps, est loin derrière et peu organisée. Les nazis se
retrouvent donc démocratiquement élus tout en ayant la ferme intention de ne pas suivre les règles du jeu de cette même démocratie. Dès lors, ils sécurisent les postes clés, politiques comme
économiques, et arrivent en fin de compte à créer une situation où les offres d'emploi reprennent mais où il faut montrer patte blanche (donc adhérer à la mouvance nazie) pour pouvoir travailler.
C'est une sorte de rencontre entre un interventionnisme d'état poussé à l'extrême et un système mafieux où la corruption et la coercition sont de mise... Pour moi, c'est l'exemple parfait pour
montrer comment 33% des votants, pour peu qu'ils soient motivés et très radicaux, peuvent, s'ils sont dirigés efficacement et intelligemment, et ce fut le cas, entraîner le reste de la population
avec eux. Je ne veux pas suggérer que tous les Allemands étaient respectables et n'ont été que les victimes de leur compatriotes nazis, mais pour montrer que cette incapacité de réactivité, de
cohésion et de solution de l'opposition allemande a été pour beaucoup dans l'accession des nazis au pouvoir.


Nous sommes bien d'accord pour dire que la crise a joué un rôle majeur dans cette montée du fascisme dans l'Europe des années 30 (le reflet avec l'Europe d'aujourd'hui vient d'ailleurs facilement
à l'esprit), mais il faut aussi garder à l'esprit la position particulière de l'Allemagne à cette époque, tout comme il ne faut pas oublier que les Etats-Unis s'accomodèrent assez bien du nazisme
tant qu'ils le considéraient principalement comme un rempart contre le communisme et que la France a élu démocratiquement des représentants acceptant de collaborer... Mais là, c'est encore une
autre histoire et je m'engagerai pas plus dans les simplifications à outrances !


 



Ette Rodox 20/06/2011 14:10



Cher coéquipier !


 


Tu trouveras une discussion sur le sujet à d'autres niveaux du blog.


 


Pour ta réponse, je dirais que prétendre que sans le crise Hitler ne serait PROBABLEMENT jamais arrivé au pouvoir est différent de prétendre qu'il n'y a pas eu d'autres facteurs tout aussi
importants.


 


Et évidemment que l'humiliation de la défaite, etc. ont joué un rôle important dans cette accession, mais il faut bien constater qu'en 1929 le parti national-socialiste faisait un score ridicule
(en 28 seulement 2,8%), alors que le ressenti de l'humiliation de la défaite existait déjà ! et le reste aussi ! Il faut se rappeler aussi qu'en 1926 aristide briand (une français) et gustav
stresemann (un allemand) ont reçu le prix nobel de la paix pour des accords qui apaisaient grandement les relations entre la france et l'allemagne, qq années après l'invasion de la ruhr ! (et en
parlant de prix Nobel on peut rappeler qu'un prix nobel de physique chimie sur 3 dans l'entre-deux guerres était allemand, l'allemagne de l'entre-deux guerres ne se résume pas à un sentiment de
frustration, c'était aussi de nombreuses réussite). Les relations diplomatiques étaient donc à l'apaisement, mais tout change à partir de 29 avec la crise..


 


En dehors de ça, tu rappelles que les Etats-unis s'accomodèrent assez bien du nazisme pcq rempart contre le communisme, on pourrait en parallèle (et pour pas tjs taper sur les mêmes !) rappeler
la responsabilité bien plus grande de la russie communiste dans l'arrivée au pouvoir des nazis (et de franco en espagne). A ne jamais vouloir traité avec les socialistes réformistes (les
socio-traitres ! les grand ennemis des PC !) jusqu'au moment où Staline leur en donnera l'autorisation en 33 (ou 32), ils ont profondément affaibli la gauche démocratique (et la démocratie), ils
ont effrayé les classes moyennes avec leur manichéisme, leurs discours révolutionnaire et leurs chansons débiles en l'honneur de Staline, horloger de l'univers, ce qui fait qu'une partie des
classes moyennes se sont dit qu'une bonne dictature valait mieux qu'une démocratie faible sans cesse menacée par le communisme. Pas de chance pour les allemands, ils n'ont pas eu seulement à
faire à une clique dictatoriale disons.. classique mais à une brochette de psychopates ! (et Maurice Thorez qui déserte la fance en 39, parce que la guerre contre l'allemagne ce n'était.. qu'une
guerre entre capitalistes, et les communistes qui ont négocié avec les autorités d'occupation en france (avant l'invasion de la russie par l'allemagne) pour faire reparaître l'humanité !) Blamer
les Etats-Unis me paraît après ça me paraît bien secondaire.


 


A demain !