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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:29

Au vu des quatre derniers billets, on ne peut que se demander comment une théorie économique, qui néglige ainsi la demande et semble si éloignée de la réalité, a pu connaître un tel succès. Voici la réponse (géniale de concision je trouve !) qu’apporte Keynes dans son livre le plus célèbre, la théorie générale (p58 – 60, édition 90) :

 

« Dans l'Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d'un siècle, l'idée qu'on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. A vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective ne peut être insuffisante avait été vivement combattue par Malthus, mais sans succès. Car, faute d'expliquer (si ce n'est par les faits d'observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n'est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu'il attaquait ; et Ricardo conquit l'Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l'Espagne. Non seulement sa théorie fut acceptée par la Cité, les hommes d'État et l'Université, mais toute controverse s'arrêta ; l'autre conception tomba dans l'oubli le plus complet et cessa même d'être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s'était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l'œuvre de Marshall, d'Edgeworth et du Professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n'a pu survivre qu'à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.

 

Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s'expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu'elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu'attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu'elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l'éclat. Qu'elle présentât beaucoup d'injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l'autorité. Qu'elle fournit certaines justifications aux libres activités du capitaliste individuel, lui valait l'appui des forces sociales dominantes groupées derrière l'autorité.

 

Jusqu'à une date récente la doctrine elle-même n'a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d'observation. Le public au contraire n'a pas manqué de relever ce désaccord et c'est ce qui explique sa répugnance à accor­der aux économistes le tribut de respect qu'il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l'expérience, chaque fois qu'elles sont appliquées aux faits.

 

Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu'on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l'obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l'insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonctionnerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer toutes les difficultés résolues. »

 

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Published by Heterodoxes - dans Lectures
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commentaires

jean 15/01/2010 01:44


La véritable raison du triomphe de Friedman et Lucas, c'est la stagflation des années 70.


Ette Rodox 22/01/2010 15:21


L'écart gigantesque entre ce qu'ont pu affirmer Friedman, Lucas, plus globalement la théorie néoclassique, et la réalité font que le succès de ces théories ne peuvent pas uniquement ni même en
grande partie s'expliquer par la seule stagflation des années 70 (qui leur a malgré tout, c'est sûr, donner un petit coup de fouet).


Claude Roche 03/01/2010 10:25


Eh bien si vous vous interessez à l'histoire de la pensée économique, vous allez vous sentir bien seul ! Mais si vous voulez comprendre le fond du problème que vous posez , il faut que vous sachiez
que l'horizon de Ricardo est la réforme de la Banque d'Angleterre ou deuxième phase de son institutionnalisation .. dont les principes sont la vraie cible de Keynes. Essayez d'abord de comprendre
en quoi, bien qu'en tant que tel cela ne vous mènera pas bien loin. Il vous faudra aller encore plus loin : dans le texte même sur lequel Keynes a cherché à s'appuyer pour réfuter les théories de
l'équilibre. Puis vous demander si Keynes en a fait une lecture acceptable.
C'est bien sûr un travail difficile car plus on remonte dans le temps plus il est difficile de recontextualiser .. et plus vous allez ennuyer vos professeurs
Mais au bout de la route il y a peut-être un petit trésor : la clé pour comprendre la crise actuelle de la pensée économique .
Bon courage et à votre disposition si le coeur vous en dit !


RST 26/11/2009 21:50


J'ai toujours eu beaucoup de mal à comprendre ne pas tenir compte de la demande pouvait être possible. C'est tellement contre intuitif. Cela fut une de mes premières surprises (nombreuses par
ailleurs) quand j'ai commencé à m'intéresser à l'économie.

J’aime beaucoup la fin du texte de Keynes. Les 3 dernières phrases résument à elles seules la problématique.