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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 18:29

 

En attendant un « gros » billet (ça s’est pour attiser la curiosité) qui devrait être fini je l’espère d’ici la fin de semaine, je tenais à vous recommander un très bon livre, la mal-mesure de l’homme, dont j’ai eu connaissance en lisant un article de Bernard Guerrien, l’économie entre science, empirisme et idéologie, disponible ici :
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(http://bernardguerrien.com/GREPTOULOUSE.pdf).

 

Ce livre passionnant, de Stephen Jay Gould, montre comment au XIXe siècle des scientifiques parmi les plus célèbres de leur temps ont bâti, données à l’appui, des théories pseudo-scientifiques qui démontraient l’inégalité entre les « races humaines »* et justifiaient par conséquent le racisme. Il montre comment des savants, souvent en toute bonne foi, n’ont fait sous couvert de science que valider leurs préjugés, en sélectionnant bien soigneusement leurs données, en réalisant quelques inconscientes erreurs de manipulation, en présentant leurs résultats d’une certaine manière, etc..

 

Ces « scientifiques » pouvaient alors jurer devant tous les dieux qu’ils ne faisaient là que révéler une réalité scientifique, que leur démarche était purement scientifique, cette dernière était en vérité biaisée à un niveau qui frisait bien souvent le ridicule. A tous les humanistes, philanthropes, abolitionnistes, susceptibles de s’émouvoir des conséquences politiques et sociales de tels résultats, ils répondaient alors, non sans dédain, que ce ne sont pas là des « objections honnêtes à opposer à une investigation philosophique », scientifique.

 

Des « scientifiques » ont par exemple voulu établir un classement entre les « races humaines » en s’appuyant sur la longueur de leur bras. L’idée derrière étant que les catégories d’Hommes avec les bras les plus longs proportionnellement devaient être plus proches des singes, donc inférieures. On s’amuse (même si certes ce n’est en réalité pas très drôle) lorsqu’on apprend que les Hommes avec les bras les plus longs étaient les « blancs », précisément ceux dont on voulait montrer la supériorité ! Le critère a de fait été défini comme peu pertinent. La même chose se produit par exemple avec la place du trou occipital à la base du crâne, mais je vous laisse découvrir l’anecdote par vous-même.

 

On sourit lorsque Broca (vous savez le fameux Broca, celui de « l’aire de Broca »), fier d’avoir démontré à partir d’un maigre échantillon que les Français étaient supérieurs aux Africains parce que le volume des cerveaux français était plus important, apprend quelques temps plus tard que les cerveaux des Allemands seraient plus volumineux que ceux des Français ! Il s’acharne dès lors à réduire les différences entre cerveaux allemands et cerveaux français en prenant en considération des facteurs qu’il avait lui-même négligés dans sa comparaison entre les cerveaux africains et français (par exemple que plus on est grand plus notre cerveau est volumineux, ce qui pouvait expliquer la différences entre les résultats obtenus chez les français et les allemands, alors qu’il n’est pas venu à l’esprit de Broca que ceci pourrait expliquer les différences obtenus chez les français et les africains, dont les crânes étudiés appartenaient à une population de taille plus petite). En dehors de ça, la fumisterie de la théorie saute de toute façon aux yeux !

 

Et on jubile lorsqu’on apprend que ces savants ont pendant des décennies démontrés, je le répète « scientifiquement » disaient-ils !, que les femmes et tout Homme non blanc ressemblaient d’avantage aux enfants qu’aux adultes, signe incontestable de leur infériorité. Jusqu’au jour où une nouvelle théorie apparaît, qui explique la spécificité de l’espèce humaine, pourquoi entre autres l’Homme est-il si intelligent, si différent des singes, malgré sa très grande proximité avec eux ? Parce que, tandis que le bébé singe, aux facultés cognitives et d’adaptations surprenantes, voit ses qualités intellectuelles régresser en passant à l’âge adulte, l’Homme lui conserve son apparence et ses facultés mentales juvéniles, l’Homme reste toute sa vie « un enfant », ce qui explique (en partie) sa fantastique capacité à apprendre tout au long de sa vie. Une des spécificités et un des grands atouts de l’espèce humaine est d’être une espèce-enfant, que les biologistes qualifient de néoténique ! Qu’ont donc fait tous nos pseudo-savants pendant des décennies ? Rien d’autres que montrer que ce fier homme blanc était, selon cette nouvelle théorie, inférieur aux femmes et à toutes les autres ethnies humaines ! Mais croyez-vous que nos savants ont baissé les bras pour autant ? Non, ils se sont tout simplement mis à chercher des caractéristiques juvéniles qui seraient cette fois plus prononcées chez l’homme blanc que chez les autres Hommes. Et, vous ne devinerez jamais quoi, ils en ont trouvé cette fois-ci abondamment !

 

Bref, l’objectif n’est pas bien-sûr de discréditer la démarche scientifique, qui n’a pas du tout été respectée dans les cas présentés par Stephen Jay Gould, mais de montrer comment il est aisé, lorsque l’on a déjà sa propre conception du monde (ce qui est quasiment inévitable dans les sciences sociales), de faire de la mauvaise science, de ne faire que valider ses croyances en pensant agir avec la plus grande impartialité. J’espère que cela vous donnera envie de lire ce livre « que toute personne qui s’intéresse aux sciences de l’homme et de la société devrait lire », comme l’écrit Bernard Guerrien.

 

Mais pourquoi vous demanderez-vous peut-être, Bernard Guerrien, économiste, parle de ce livre dans un de ses articles sur les théories économiques ? Je laisse à chacun se faire sa propre idée sur la question !

 

 

* Je mets cette expression entre guillemets car, comme tout le monde le sait bienheureusement aujourd’hui, il n’y a pas de races humaines. J’emploie cette expression, car c’est celle qui était employée à l’époque (et qui malheureusement continue bien souvent à être employée aujourd’hui, à mauvais escient, bien que pas forcément par des gens mal attentionnés).

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Published by Ette Rodox - dans Lectures
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commentaires

jean 17/03/2010 19:34


Ce n'est pas parce que M.Guerrien a peu d'estime pour ce qu'il enseigne que la comparaison peu flatteuse que vous mentionnez ne s'applique pas à vous également.


Ette Rodox 19/03/2010 10:35


Oui cela s'applique potentiellement à tous ceux qui réfléchissent sur les sciences sociales. N'empêche que j'espère ne jamais affirmer, par exemple, que les crises sont provoquées par des
régressions technologiques et le chômage par le souhait des salariés de moins travailler afin de maximiser leur utilité intertemporelle !