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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 23:13

 

Ci-joint la fort jolie conclusion du livre d’Elie Sadigh (maître de conférence en économie), la théorie économique dominante, un siècle d’imposture, qui je l’espère donnera envie aux partisans de la théorie néoclassique (ou orthodoxe ou « mainstream ») qui lisent ce blog, ainsi qu’à Cyril Hédoin, de se plonger dans la lecture de ce livre. Si par hasard cela devait arriver, je serais d’ailleurs ravi de lire leurs commentaires dessus. On bâtit de grands modèles et on écrit de savants articles sur une théorie dont personne n’est capable de justifier le réalisme des fondements.

 

« Conclusion

 

Les Néoclassiques souhaitent établir des lois économiques en appliquant la méthode des mathématiciens. Ils pensent que ces lois peuvent être scientifiques du seul fait qu’elles sont formalisées. « Si l’économie politique pure, ou la théorie de la valeur d’échange et de l’échange, c’est-à-dire la théorie de la richesse sociale considérée en elle-même, est, comme la mathématique, comme l’hydraulique, une science physico-mathématique, elle ne doit pas craindre d’employer la méthode et le langage des mathématiques » (Walras, 1976, p29).

 

Cette citation de l’un des principaux pères fondateurs de l’Ecole néoclassique appelle deux remarques de natures différentes. Du point de vue économique, la théorie de l’échange ne peut fonder la théorie de la richesse sociale. C’est la théorie de la production qui permet d’expliquer la richesse sociale, ce n’est pas l’opération d’échange qui engendre l’enrichissement. Du point de vue épistémologique, les mathématiques ne sont pas une « science physico-mathématique » parce qu’elles ne portent pas sur l’expérience, contrairement à la physique, et si l’on se réfère au modèle de la physique mathématisée, encore faut-il savoir comment les physiciens utilisent les mathématiques. Les physiciens utilisent les mathématiques pour expliquer une réalité, en fonction des besoins de l’expérience. A contrario, l’utilisation des mathématiques pour elles-mêmes (fascination pour les formules) ne relève pas d’une attitude scientifique.

 

En ce qui concerne la méthode, les mathématiciens fondent leur raisonnement sur des postulats – le postulat étant un « principe indémontrable qui paraît légitime, incontestable » – ils raisonnent dans un système hypothético-déductif. Les prémisses qui constituent leur point de départ sont sans prétention réelle, c’est-à-dire qu’elles n’ont aucun fondement dans la réalité et qu’elles ne prétendent rien enseigner sur la réalité. Comme le dit Russel lui-même : « Les mathématiques sont la seule science où l’on ne sait pas de quoi on parle ni si ce que l’on dit est vrai ». Bourbaki ne dit pas autre chose quand il parle des structures mathématiques comme d’un « réservoir de formes abstraites ». (Cf. L’architecture des mathématiques, in : les Grands Courants de la pensée mathématique. Ed. Cahiers du Sud, Paris 1948, pp. 37-47).

 

Les économistes néoclassiques prétendent, eux aussi, forger des hypothèses, mais ils nient le caractère axiomatique de leurs hypothèses et prétendent que celles-ci sont des prémisses vraies. En économie, il ne suffit pas qu’un raisonnement soit valide pour qu’il soit vrai, il doit être confirmé par la réalité.

 

En ce qui concerne le langage, l’analyse scientifique est l’art de développer avec rigueur un raisonnement appliquant des règles précises et considérées comme admises. La mathématique est l’écriture de ce raisonnement, au moyen de symboles.

 

Il s’agit de savoir si les auteurs néoclassiques respectent ces exigences fondamentales. Prenons un exemple. Les mathématiciens étudient les conditions de la dérivabilité d’une fonction. Les Néoclassiques, en partant de ce résultat, constatent que la dérivée de la fonction de production passe par des phases de rendements croissants et décroissants. Ils rejettent la phase des rendements croissants, qui ne leur convient pas, car ils ne peuvent pas rémunérer les facteurs de production dans cette phase (bien que celle-ci représente une réalité économique). Pour pouvoir rémunérer les facteurs, ils sont donc obligés de prendre la phase des rendements décroissants, ce qui, mathématiquement, est possible. Mais c’est là où la bât blesse : pour entrer dans cette phase, ils sont obligés de supposer que, sur une quantité fixe de facteur, ils peuvent employer n’importe quelle quantité de facteur variable. Il est vrai que, mathématiquement, cette hypothèse est légitime mais, du point de vue économique, elle ne peut pas être acceptée dans un système concurrentiel, et c’est pourtant dans ce système que les Néoclassiques se placent.

 

Pour pouvoir fonder un raisonnement scientifique, le problème auquel les Néoclassiques doivent apporter une réponse est le suivant : dans un état de technique donné, dans une période donnée et dans une situation de concurrence, est-il possible d’employer sur une quantité fixe d’un facteur n’importe quelle quantité de facteur variable ?

 

Plus rigoureusement, les Classiques* et les Keynésiens établissent une relation entre la quantité de capital et le niveau de l’emploi pour une technologie donnée, ce qui signifie que l’accroissement du capital engendre une augmentation de la demande de main-d’œuvre. (Pendant une certaine période, les pays occidentaux ont connu cette situation, et ils ont été obligés de faire appel à la main-d’œuvre étrangère).

 

Or, c’est cette même hypothèse, selon laquelle on peut employer sur une quantité de capital fixe n’importe quelle quantité de travail, qui fonde l’analyse néoclassique de l’emploi. Pour pouvoir rémunérer les facteurs selon leur productivité marginale, les Néoclassiques rejettent les coefficients fixes, qui constituent une grande partie de la réalité économique et ce rejet, qui leur est imposé par les exigences de leur système, leur facilite la tâche pour « résoudre » le problème du chômage. Ainsi, pour ces auteurs, le problème de l’emploi se ramène au problème du taux de rémunération du travail, puisque, au fur et à mesure que, sur une quantité fixe de capital, on augmente le nombre de travailleurs, la productivité du travail baisse et donc sa rémunération diminue. Par conséquent pour que le plein-emploi soit atteint, le taux des salaires doit diminuer ; mais, en même temps, selon cette analyse, la rémunération du facteur constant augmente, ce qui suppose que sa productivité augmente, et cela bien que, par définition, ni sa quantité ni sa qualité ne changent. Or, comme nous l’avons montré dans ce travail, l’hypothèse des coefficients variables ne peut pas être retenue et, de ce fait, le niveau du taux des salaires en tant que cause du chômage ne peut pas être accepté. Voilà comment, à partir d’un raisonnement mathématique acceptable, on aboutit à un résultat que l’observation de la réalité économique contredit.

 

La croissance endogène, qui résulte du progrès technique, engendre des rendements croissants. Or, l’analyse marginaliste ne peut pas déterminer la rémunération des facteurs dans cette situation. C’est ainsi que les auteurs qui étudient la croissance endogène introduisent alors la concurrence monopolistique. Cela engendre deux conséquences incompatibles avec les exigences de l’analyse dans le cadre de laquelle ils se placent : d’une part, la règle qui leur permettait de déterminer les rémunérations des facteurs ne peut plus s’appliquer, d’autre part, l‘équilibre économique, qui constitue le pivot de l’analyse néoclassique, et qui doit être obtenu dans le cadre de la concurrence pure, ne peut plus être réalisé.

 

Nous avons démontré tout au long de ce travail que l’analyse néoclassique est fondée sur des hypothèses qui ne sont pas compatibles avec la réalité économique. En outre, certaines de ses applications ne respectent même par les hypothèses qui fondent cette analyse.

 

Si les auteurs néoclassiques ont pour objectif de fonder un raisonnement scientifique à l’instar des « sciences exactes », ils doivent respecter leurs exigences, or ils ne le font pas. Albert Jacquard a raison de dire : « « Il faut parler non de « science exacte », mais de « science rigoureuse », ce qui est un pléonasme, car ce qui n’est pas rigoureux n’est pas scientifique » (1997, p.113).

 

La théorie néoclassique, qui domine l’enseignement et qui, par conséquent, prétend guider les hommes politiques, n’ayant pas de fondement scientifique, elle reflète la misère actuelle de l’économie, et, dès lors, la misère des politiques économiques qui sont fondées sur elle. »

 

 

(Quel talent !)

 

Walras, (1976), « Elements d’Economie Politique Pure ».

Jacquard, (1997), « Petite Philosophie à l’usage des non-philosophes ».

 

* Attention, les Classiques sont différents des Néoclassiques ! Le courant classique, ultra-dominant tout au long du XIXe siècle est sur de nombreux points, dont celui-ci, beaucoup plus proche de la théorie keynésienne que de la théorie néoclassique.

 

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Published by Ette Rodox - dans Lectures
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commentaires

peunepige 20/03/2011 19:15



Nul ne peut nier que l’économie traite de systèmes dynamiques, or, selon [
ici= http://just.loic.free.fr/index.php?page=elem] on peut différencier trois sortes de systèmes dynamiques, les systèmes aléatoires (aussi appelés systèmes
stochastiques), les systèmes déterministes et les systèmes chaotiques. Les systèmes aléatoires évoluent comme leur nom l'indique au hasard dans tout l'espace sans qu'aucune équation ne les
régisse, sans qu'aucune prévision exacte ne soit possible dans le temps. Les systèmes déterministes sont des systèmes régis par des lois mathématiques connues, on peut donc prévoir exactement
l'évolution de ces systèmes dans le temps. Les systèmes chaotiques, quant à eux, ont un comportement infiniment complexe, les attracteurs qui caractérisent ces systèmes, semblent inclure à la
fois des lois déterministes et des lois aléatoires, ce qui rend toute prévision à long terme impossible. 


Il me semble que les théories économiques  qui sont
caractérisées par une sensibilité aux
conditions initiales, associée à une forte récurrence seraient placées d’emblée dans la catégorie  des systèmes
chaotiques. Peut-on vraiment les considérer ainsi ?



Ette Rodox 21/04/2011 16:33



Bonjour, merci pour la question et dzl pour la réponse tardive. Effectivement parmi les 3 systèmes que vous proposez, un système économique se rapprocherait d'avantage d'une système chaotique que
d'un système stochastique ou déterministe. Après je n'y connais pas grand chose mais il me semble que le systme chaotique s'applique à un cas particulier de modèles mathématiques et je pense pas
qu'un système économique s'inscrive dans ce cadre ou soit régi par les processus qui régissent un système économique (même si l'analogie peut être tentante). Du coup je serais tenté de répondre
par la négative à votre question !



NiCo 19/04/2010 19:55


N'etant pas spécialiste de la question j'aimerais que vous me donniez des articles "hétérodoxes" pour que je regarde, ou au moins des auteurs précis, par ailleurs il me semble tout de même que chez
les orthodoxes il existe la solution Ramsey-Boiteux pour le pricing en coûts marginaux décroissants.


Ette Rodox 22/04/2010 13:14



Le meilleur livre que je puisse vous conseiller sur la question est "l'économie postkeynésienne" de Marc Lavoie.



NiCo 14/04/2010 12:13


Et c'est volontairement que vous squizzez ma remarque sur Marshall ?

Les rendements croissants, les économies d'échelles et d'envergure, et leur impact sont des thématiques courantes en économie industrielle.

C'est très orthodoxe et de filiation néoclassique.


Ette Rodox 17/04/2010 19:35



NiCo les rendements croissants de Marshall n'interviennent jamais dans la détermination de l'équilibre. Cet équilibre nécessite d'être dans une zone de rendements décroissants. C'est cela que
reproche les hétérodoxes aux néoclassiques. Et les barrières sont pour le coup bien hermétiques : Equilibre néoclassique = rendements décroissants, ce qui est absurde pour un hétérodoxe pour qui
à l'équilibre les rendements sont constants ou croissants. Les néoclassiques ne peuvent pas changer cette hypothèse car sinon ils n'ont plus d'équilibre, et les hétérodoxes non plus car cela va à
l'encontre de (leur) l'observation de la réalité.


Donc Marshall peut parler tant qu'il veut des rdts croissants, il ne s'en sert pas (il ne peut pas s'en servir) pour déterminer l'équilibre de l'économie, la seule chose qu'il calcule. Donc êtes
vous d'accord que pour le coup les choses sont là bien hermétiques et inconciliables ?



NiCo 13/04/2010 11:08


Je pense que faire des cases imperméables est très difficile en économie. Par exemple les rendements décroissants c'est une idée de Ricardo (un Classique) et les rendements décroissants c'est
Marshall (un Néoclassique), de plus la "croissance endogène" (Romer, Lucas, Aghion et Howitt) c'est pas spécialement hétérodoxe... Même remarque pour Solow d'ailleurs.


Ette Rodox 13/04/2010 16:41



 


@ Jean : Comme je vous l'ai déjà dit autant je trouve souvent vos remarques intéressantes, autant je vous trouve parfois de fort mauvaise foi. Vous dîtes que "mes" théories sont
« trivialement incohérentes ». Du point de vu de la cohérence interne, je ne vois pas bien pourquoi. Et du point de vu de la cohérence externe, difficile de ne pas admettre que les
bribes des théories postkeynésiennes et du circuit présentées ici et là (la suite viendra) permettent d'expliquer assez bien le chômage involontaire, les crises, les différences de croissance
depuis le XIXe siècle, l'existence d'un profit monétaire réalisé ex post, dans le cadre d'une théorie où la monnaie est créée par les banques, comme dans le monde réel, etc.. ce que peine
énormément ou ne traite même pas la théorie néoclassique.


 


Le billet de Yannick Bourquin sur "l'emploi public crée du chômage" dont j'ai décrit le modèle montre en revanche l'absurdité des modèles utilisés dans les articles néoclassiques, qui sont
cohérents mathématiquement mais n'ont rien à voir avec la réalité. Ceci en revanche ne semble pas du tout vous faire douter, et vous vous satisfaisez du billet suivant sur les départs en retraite
et le chômage sans sourciller. J'avoue ne pas arriver à comprendre votre position. Vous pouvez penser ce que vous voulez, être pour plus d'Etat moins d'Etat plus de régulation moins de régulation
plus de mondialisation moins de mondialisation, ça m'est égal. Mais le sujet me semble t'il dans ces différents blogs est de justifier cela par un raisonnement scientifique, qui ne peut pas se
contenter comme le dit Sadigh d’être uniquement cohérent mathématiquement, ce qui est bien souvent le cas avec la théorie néoclassique. Ce serait un grand pas si vous le reconnaissiez (même si
les conclusions des modèles utilisées vous conviennent).


 


Et je n’ai pas non plus entendu des gens dire qu’un raisonnement dont la cohérence n’était pas triviale était incorrect. D’ailleurs la question de l’origine du profit telle que je l’ai présentée
n’avait rien de triviale ni d’intuitive. Mais quand on a par exemple une théorie qui affirme que le chômage ne peut être que volontaire, alors que vivent dehors des millions de chômeurs qui
cherchent activement du travail, il faut peut-être se poser qq questions.


 


Sur les coefficients de production, etc. je n’ai pas le courage de vous l’expliquer, je vous invite plutôt à lire le livre.


 


Et s’intéresser à la production, ce n’est pas s’intéresser aux techniques proprement dite de production. Mais vous le savez..


 


@ NiCo : Sur les rendements décroissants de Ricardo justement Elie Sadigh en parle dans son livre. Les néoclassiques sont s’en servis pour justifier en partie ou donner une caution à
l’hypothèse incongrue des rendements décroissants dans l’industrie, mais Sadigh montre qu’il est erroné de faire le lien entre les deux (pareil je vous invite à lire le livre ou le passage
concerné). La croissance endogène c’est insérer de manière totalement ad hoc des rendements croissants dans un monde à rendements décroissants afin que certaines entreprises puissent dégager du
profit, ça n’a rien comme le dit Elie Sadigh de scientifique, et la norme reste les rendements décroissants. Faire des cases imperméables en économie, ça ne m’amuse pas, mais de nombreuses
différences cruciales entre les théories économiques sont clairement inconciliables. Il ne faut pas je pense dans l’autre sens céder à une vision un peu bisounours de l’économie, à la Cyril
Hédoin, dans laquelle on serait tous d’accord, seules nos méthodes d’approche de la réalité changeraient.


 


@ Xavier : tout à fait s’il fallait donner un sous-titre à la grande majorité de la recherche en économie aujourd’hui, ce pourrait être comme vous l’écrivez : « la complexité comme
paravent du creux ».



jean 11/04/2010 13:03


@xavier:
Je n'ai jamais dit qu'un raisonnement simple était nécessairement non pertinent, au contraire. Je pense juste qu'on risque d'en avoir fait rapidement le tour.

Bien sûr qu'une théorie complexe peut servir à abriter un discours creux. Un des premiers test pour vérifier si un théorie complexe est creuse est précisément de regarder sa cohérence interne, et
c'est à cela que servent les mathématiques.

http://www.pkarchive.org/theory/formal.html