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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 16:51

J’avais évoqué dans un commentaire ce passage d’une interview de Jacques Sapir par Christian Chavagneux (que j’ai découvert en lisant l’Anti-Manuel d’économie de Bernard Maris).

 

Je vous propose de le lire, et y ajoute quelques brèves remarques juste après..

 

 

Jacques Sapir

Où sont les morts provoqués par les économistes ?

 

« En Russie, la surmortalité actuelle provient en partie de la destruction des systèmes sociaux et d’hygiène, résultat des coupes budgétaires imposées par les économistes qui ont conseillé les gouvernements de Jeffrey Sachs à Stanley Fischer. Ces économistes ont également sur la conscience la situation de désespoir, de voie sans issue qu’ils ont contribué à créer par leurs conseilles erronées : le taux de suicide a explosé chez les jeunes, ainsiion des systèmes sociaux et d' que les comportements facilitant la montée de la prostitution ou de la criminalité. On a maints exemples d’une détérioration dramatique des cadres de vie liée aux politiques prescrites par ces experts en Amérique latine, par exemple aujourd’hui en Argentine. Les recettes du FMI ont conduit l’Indonésie au marasme et au bord de l’éclatement interethnique et de la guerre civile, alors que, à l’opposé, la Malaise traversait la crise de 1997 sans trop de mal en suivant une politique opposée (incluant en particulier le contrôle des changes). Il est clair que les économistes responsables des divers désastres que l’on a connus ne les ont pas voulus. Une bonne partie d’entre eux ont donné leurs conseils avec les meilleures intentions du monde. Rappelons-nous le mot de Guillaume II devant les charniers de la Première Guerre mondiale : « je n’avais pas voulu cela. » Et rapprochons cette phrase de l’aveu de Michel Camdessus, l’ancien directeur général du FMI, reconnaissant que l’action de FMI avait créé en Russie «  un désert institutionnel dans une culture du mensonge ». Il ne reste pas moins que l’on n’est pas jugé sur ses intentions, on l’est sur ses résultats. »

 

Interview de Christian Chavagneux, Alternatives économiques, mars 2003

 

 

Et la liste est longue..

(et comprend très certainement ne l'oublions pas le seconde guerre mondiale)

 

Il y a entre autres une profonde injustice, presque inédite, dans tous ces morts provoqués par les économistes. D’une part, les économistes ne subissent jamais les conséquences des décisions qu’ils prennent (précarité, chômage, paupérisation, etc.). Bien au contraire, plus la situation va mal économiquement, plus la société se tourne vers eux, les supposés dépositaires du savoir économique, pour faire ses choix. Comme nos médecins d’antan avec leurs saignées, pour reprendre une analogie de Bernard Maris. D’autre part, ces économistes ne se rendent jamais responsables des souffrances qu’ils provoquent, au contraire ils continuent de prêcher les mêmes histoires, avec le même aplomb, le même sérieux, 20 ans plus tard, et nous continuons à les écouter. Et lorsqu’ils modifient un peu leur vision de choses, on fait table rase du passé et salue leur mérite intellectuel. Jamais (à ma connaissance) on a entendu un journaliste demandé à un Milton Friedman, à un Jeffrey Sachs ou à un Stanley Fisher s’il dort bien la nuit, malgré toutes les vies que leurs décisions ont foutues en l’air.

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Published by Ette Rodox - dans Lectures
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commentaires

serenis.cornelius 28/03/2010 21:11


Loin de moi l'idée de rejeter la responsabilité des intellectuels en général mais je fais partie des gens qui pensent que la responsabilité est d'abord celle des Politiques qui prennent leurs
décisions et in fine de nous mêmes qui les acceptont. Il y a quelques années un ouvrage comptabilisait les millions de morts du communisme. Et là on comptabilise les millions de morts du
capitalisme. On pourrait continuer ce genre de comptabilité à l'infini (ou presque), avec les millions de morts du catholicisme ou de l'islam. On ne ferait pas avancer le débat.
Juste un mot sur Maris. Je l'écoute souvent le matin sur Inter et franchement je le trouve très décevant (euphémisme). J'aimerais qu'un jour il dise combien il gagne pour cette mini chronique
quotidienne. Je doute que la réponse ait sa place dans "L'autre économie". Alors franchement, comme caution "scientifique", vous trouverez facilement bien mieux.


Ette Rodox 31/03/2010 21:24



Comptez les morts du communisme ou du catholicisme n'a aussi à mon avis que peu de sens. Mais on peut compter les morts de Staline, ceux de Castro, ou ceux de la croisades ou de l'inquisition.
Ici je ne parle à aucun moment des morts du capitalisme, ce qui n'aurait pas de sens non plus (et je rappelle que je suis totalement pour une économie de marché, comme tout économiste
postkeynésien d'ailleurs je crois, pas de souci avec ça). Je parle des morts provoqués par des décisions clairement identifiées d'économistes suivant des mécanismes clairement identifiées, et des
décisions qui plus est impardonnables, car l'histoire répétait à l'envie qu'elles étaient inappropriées, mais il y a eu de la part des économistes un total déni de la réalité.


Et je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes dans votre deuxième paragraphe, "l'autre économie" comme vous dîtes n'est pas une clique de gens qui se serrent les coudes en évitant
soigneusement des sujets tabous. Le salaire que touche Bernard Maris n'est en rien un sujet tabou. A son propos, vous me donnez une idée, je ferais prochainement un ou deux billets sur des textes
de Bernard Maris, qui montrent qu'il a 1000 fois mieux compris l'économie que tous ceux qui restent arquebouter sur la théorie néoclassique pour de vains et bêtes espoirs de cohérence interne.



NiCo 27/03/2010 00:05


C'est quoi les meilleures intentions du monde ? Ca ne veut rien dire. Mais ça doit être une escroquerie aussi je suppose. Mais faut être cohérent dites que les économistes ont des morts sur les
bras, c’est bien que d’une façon ou d’une autre ils promeuvent une certaine violence et que donc en ce sens c’est un fascisme. C’était pour dire que le point de Godwin a été dès le billet, avant
même les commentaires.

Ensuite vous basez votre intermède sur la période de l’entre-deux guerre ne rime à rien. La misère sociale est néfaste, mais la situation allemande ne peut se résumer à la crise de 1929 car c’est
alors oublier les épisodes d’hyperinflations dans les années 1920 et les problèmes dont parle Jean, pour ne parler que des conditions économiques.

Les réponses des économistes de l’époque n’étaient certainement pas adaptées c’est clair, elles dataient même de la crise de 1870, mais à l’époque encore plus que maintenant la matière était jeune.
Le problème de l’économie c’est qu’elle supporte depuis sa naissance les espoirs de tous pour la création d’un monde meilleur. Mais je suis très sceptique sur l’influence réelle des économistes à
l’époque parce qu’ils étaient vraiment confiné en cercle très restreint.

Des périodes ? L’Allemagne des années 1930 et la Russie des années 1990 ne sont pas des périodes de crises justes économiques, il y a des choses beaucoup plus profondes qui ne sont pas simplement
des choix économiques mais des choix de sociétés, des révolutions. En tirer des enseignements généralisables est une posture périlleuse.

Par ailleurs je rappelle qu’accuser le FMI ça fait toujours bien mais on remarque que ce sont toujours des pays gérer de manière catastrophique qui s’en plaignent, comme l’Argentine par exemple.
Mais on oubli toujours de se demander si la situation ne serait pas pire sans son intervention. Parce que si le FMI intervient c’est parce que le pays en question est incapable de se financer de
son propre chef, ce qui traduit toujours une gestion sage des deniers publics, mais ça doit encore être la faute des économistes.

Il n’est pas question de se cacher mais de savoir quel est le poids des économistes dans la balance. Le cas qui nous est le plus proche, la France, ce poids est de zéro en tout cas. Vous dites que
les économistes sont nommés à des postes clés : DSK, c’est un économiste ou un politique ?

Mais introduire des a priori c’est le meilleur moyen de dire ce que l’on veut. Quand la physique n’est a priori pas théologique pourtant Einstein ne croyait pas en la physique quantique (« Dieu ne
joue pas aux dés »). On en revient aussi à votre autre billet http://des-economistes-et-des-hommes.over-blog.com/article-la-mal-mesure-de-l-homme-46880275.html pour la biologie. Qu’importe la
science il y a toujours des biais humains qui ont parfois des conséquences désastreuses sur le plan humanitaire. Alors oui un chercheur en X ou Y ne donnera jamais l’ordre de tirer avec l’arme
qu’il a créé, il aura juste créé la meilleure arme possible pour y arriver, il ne peut pas dire non plus qu’il ne savait pas et qu’il est blanc comme neige.

Pour finir les courants qui prônent la non intervention totale de l’Etat sont à mon avis assez minoritaires, et ce n’est pas la même chose que de penser que l’Etat doit se concentrer sur certains
secteurs très spécifiques et non gérer l’ensemble de l’économie, surtout si c’est pour mal le faire.


Ette Rodox 29/03/2010 12:07


Bon pour commencer dzl pour le terme "escroquerie". Mais ce que je dis c'est qu'on peut faire le mal en voulant faire le bien (ce que d'ailleurs les économistes classiques et néoclassiques ont
souvent reproché aux économistes keynésiens, par exemple vous croyez faire le bien en voulant aider les chômeurs, au contraire vous créez des chômeurs et vous les installez dans la
pauvreté). Une majorité d'économistes pensaient à l'époque que le mal serait moindre si on laissait les économies s'épurer. En quasiment tout le monde est unanime aujourd'hui, ils avaient
tort. Et comme je l'écris à Jean, ce qui est grave c'est que ce n'est pas la première fois que la réalité semblait démentir la théorie, mais une majorité d'économiste continuaient à théoriser de
belles théories dans un déni total de la réalité.

Après je suis tout à fait d'accord il y a milles autres raisons qui expliquent la situation allemande. Mais comme je l'ai écrit à Jean aussi, en 28 les choses allaient malgré tout ça plutôt vers le
bien..

Pour la jeunesse de la matière, non je ne suis pas vraiment d'accord, le monde avait été secoué déjà par de multiples crises, mais les chercheurs continuaient à affirmer que cela était
théoriquement impossible.

Concernant le FMI, lorsque les économistes interviennent, par exemple en Argentine, ils affirment en toute connaissance de cause (ils connaissent la situation du pays au moment où ils le prennent
en main) que ça va être un peu dur mais que la situation va rapidement s'améliorer. Il y a donc un gros écart entre leur prédiction et la réalité, ce qui montre bien que qq part ils se
trompent.

Le poids des économistes est au contraire énorme je pense. Il y a une phrase de célèbre de Keynes la-dessus que vous connaissez je pense. La pensée des hommes politiques résulte le plus souvent
directement ou indirectement des travaux passés des économistes.

DSK, c'est parce qu'il a été économiste qu'il a été nommé au FMI, sinon il ne l'aurait pas été. Le fait qu'il fasse de la politique lui a procuré la notoriété nécessaire.

Pour les sciences, ce que je veux dire c'est que le biais humain est incontourable dans les sciences humaines (le chercheur est en qq sorte l'objet étudié) alors qu'il ne l'est pas a priori dans
les autres sciences (même si il peut y avoir des récupération, mais ce n'est pas propre à la matière).

Les courants qui pronent la non intervention totale de l'Etat sont minoritaires aujourd'hui, oui, mais ils ne l'étaient pas dans les années 30.


RST 26/03/2010 22:29


@ Ette Rodox
Vous m'avez d'autant plus convaincu que je considère que les économistes ne peuvent pas se défiler en permanence en prétendant qu'ils ne font que de la science de façon objective et que les
considérations morales et normatives ne les concernent pas. C'est une façon facile pour eux de fuir leur responsabilité mais ce n'est pas acceptable.

Votre texte a le mérite de poser le débat et bien qu'étant globalement d'accord avec vous, je continue de penser qu'il faut être très prudent lorsque l'on parle des morts causés par les
économistes.


Ette Rodox 29/03/2010 11:18


Oui je suis d'accord avec vous, il faut aborder cette question avec prudence (ce que je n'ai peut-être pas assez fait). Il ne faudrait certainement pas dire les choses comme ça à la télé, mais sur
un "petit" blog je pense qu'on peut.

(Après je reste intimement convaincu (comme je l'écris à Jean) que la responsabilité des économistes est fondamentale dans l'arrivée du nazisme au pouvoir en Allemagne).


jean 26/03/2010 20:25


@Ette Rodoxe: Mais n'y a-t-il pas eu des facteurs géopolitiques déterminants qui ont favorisé ces mauvaises décisions? (réparation allemandes, dettes inter-alliées, manque de coopération
internationale)


Ette Rodox 29/03/2010 11:07


Oui il y a bien-sûr des facteurs politiques qui ont pu influencer ces mauvaises décisions. Mais le grand drame et principal facteur qui explique l'ampleur de la dépression des années 30 reste
malgré tout la non intervention des autorités monétaires et des gouvernements pour tenter de pallier la crise. Et cette non-intervention a pour origine et justification principale l'état d'esprit
de l'époque qui était que l'économie se régulait très bien toute seule, que l'Etat ne pouvait faire qu'empirer les choses, et cet état d'esprit découle en grande partie d'un siècle et demi d'une
théorie économique qui refusait de réfuter notamment la loi de Say et de voir autre chose dans les marchés qu'une perfection équilibrante. Et ce dans un total déni de la réalité (puisque le XIXe
siècle a quand même connu une quinzaine de crises, avec à chaque fois un important chômage ionvolontaire, etc..)

Ce déni, cet autisme de la majorité des économistes alors explique la non intervention des Etats et autorités monétaires qui aurait pourtant c'est certain permis d'endiguer la crise (comme ça a été
le cas l'année dernière). Le reste est à côté de cela à mon avis très secondaire.

Dans l'essai sur la monnaie et l'économie, qui regroupe plusieurs écrits de Keynes, dont certains écrits en 1930, 31, etc.. Keynes décrit à plusieurs reprises son profond désarroi et sa profonde
consternation devant les politiques monéraires et budgétaires menées. Et il n'était vraiment pas nombreux à le faire..

A la fin des années 20, malgré l'invasion de la rhur par la france et la belgique qq années plus tôt, commençaient à s'esquisser qq timides rapprochement entre la france et l'allemagne, et la parti
d'hitler ne faisait que 2,6% aux élections (contre 37% en juillet 32).

La responsabilité morale des économistes dans ces événements, du fait de leur persistence dans l'erreur et le déni de la réalité, est à mon avis énorme et doit être évoquée.


RST 26/03/2010 19:36


@ Ette Rodox
NiCo propose un excellent exemple avec la bombe H. Faut-il faire porter la responsabilité des morts d'Hiroshima et de Nagasaki aux physiciens ?

Quant à Alternatives Économiques, je suis un abonné et j'apprécie souvent leurs articles. Cela ne m'empêche pas d'être vigilant et de ne pas considérer tout ce qu'ils publient comme parole
d'évangile. Les articles de C.Chavagneux dans le numéro spécial de février (j'en parle chez moi) sont particulièrement insipides.


Ette Rodox 26/03/2010 21:13


Vous faîtes bien de poser la question, ça va me permettre de préciser un point que je n'ai pas pensé à développer.

La principale différence que je vois est que la physique la chimie la biologie et les mathématiques ne sont pas des sciences a priori politiques alors que l'économie est fondamentalement
une science politique. Une découverte ou une avancée en physique etc. (comme la bombe H) ne dit rien sur comment doit être utilisée cette découverte (arme défensive - équilibre de la terreur, ou
arme offensive) alors qu'une "découverte" en économie ne contient que rarement un message purement positif, il y a quasi toujours un message normatif derrière. L'économiste qui développe la théorie
des cycles réels ne peut pas dire "oh j'dis ça j'dis rien", non la théorie des cycles réels contient clairement un message normatif : l'Etat ne doit pas intervenir en temps de crises. De même pour
AD-AG, IS-LM, lorsqu'on "démontre" que la création de 100 postes de fonctionnaires détruit 150 emplois dans le privé ou lorsqu'un postkeynésien affirme que la chômage a pour origine principal la
faiblesse de la demande (= il faut mettre en place des politiques de relance). Bref, cette différence entre science politique et non politique me paraît fondamental lorsqu'on cherche à déterminer
les responsabilités d'un "scientifique".

Deuxième point aussi, il n'y pas en physique etc.. de mélange des genres, un chercheur en balistique ne finira que rarement général d'armée ou "ministre de la guerre" et ce ne sera jamais lui qui
utilisera ou gèrera ses découvertes, alors qu'en économie du fait du caractère justement politique de cette science, le phénomène est quasiment inévitable (et se produit sans arrêt), les
économistes occupent des postes politiques de première importance (dans les institutions internationales, au sein des gouvernements, etc..) et comme le dit keynes leurs pensées, leurs travaux
impregne consciemment ou non les esprits de nos politiques.

Vous ai-je (un peu) convaincu sur cette différence entre la responsabilité d'un inventeur de la bombe H et des penseurs de la non-intervention de l'Etat ? ou pas du tout ?