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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 18:19

Ci-joint un passage fort éclairant tiré du livre le débat interdit de Fitoussi, paru il y a (déjà !) 10 ans, sur la rupture entre les politiques keynésiennes conduites par les gouvernements durant les 30 glorieuses et les politiques d’austérité menées depuis.

 

On y apprend notamment que les politiques keynésiennes menées après le premier choc pétrolier n’ont pas échoué, et que les années 70 n’ont pas été une période de stagnation, de stagflation, comme l’apprennent les étudiants.

 

De même les meilleures performances de l’économie américaine ne viennent pas de sa prétendue flexibilité, comme une majorité de gens le pensent, mais de la conduite de politique de relance bien plus vigoureuses que celles menées dans la sérieuse Europe, si appliquée et si à l’écoute de ses économistes.

 

Si les Etats n’avaient pas à la fin des années 70 abandonné l’objectif de plein-emploi et s’étaient un peu creusé la tête pour trouver des solutions de financement* et de lutte contre l’inflation au lieu de céder aux sirènes monétaristes et néoclassiques, je n’ose imaginer comment serait le monde aujourd’hui.

 

* Cf. par exemple :

http://ecodemystificateur.blog.free.fr/index.php?post/Les-structures%2C-encore-les-structures%2C-toujours-les-structures

http://blog.mondediplo.net/2010-02-17-Au-dela-de-la-Grece-deficits-dettes-et-monnaie

 

« La rupture de 1979

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

La situation a commencé de se dégrader, non point après le premier choc pétrolier de 1974, comme on le dit souvent, mais quelques années avant, avec la fin du système monétaire mis en place, en 1944, par les accords de Bretton Woods. Ces accords instauraient un système de change fixe qui régissait l’ensemble des monnaies. En 1971, les Etats-Unis ont mis fin à la convertibilité du dollar, et en 1973 l’ensemble des pays a renoncé au système des changes fixes. Dans ce contexte, advenait le premier choc pétrolier. L’Europe, d’une certaine manière, a commencé à se porter mal à ce moment-là.

 

Au début, pourtant, les politiques économiques ont continué d’être actives sur le vieux continent. Grâce à elles, les performances européennes en termes de croissance ne furent pas trop mauvaises dans les années 70. Dès 1976, la France avait retrouvé – jusqu’au second choc pétrolier de 1979 – un rythme de croissance assez soutenu, de 4%. Même lorsqu’on inclut l’année d’impact maximum du premier choc pétrolier – 1974, qui fut la première année de croissance négative de l’après-guerre (si l’on excepte 1958) –, le taux de croissance de l’économie française pour la période 1974 – 1979 est resté, en moyenne, supérieur à 3%. On comprend que, pour beaucoup, les années 70 conservent le parfum d’un paradis perdu. Le vrai déséquilibre des années 70, c’était l’inflation et la trop vive augmentation des salaires réels qui la suscitaient : on était passé d’un taux de 4 ou 5% par an à un régime de 10%. Dans cette période, certes, le chômage avait augmenté lui-aussi – de 4% en 1973 à environ 6% en 1980 –, mais cette augmentation n’avait rien de comparable à celle que nous connaissons aujourd’hui.

 

C’est après le second choc pétrolier de 1979 que la situation s’est vraiment aggravée. Cette année-là, au moins de juillet, les cinq pays les plus industrialisés du monde, réunis à Tokyo, ont décidé qu’il fallait suivre une « stratégie » différente de celle mise en œuvre après le premier choc : ne point laisser repartir l’inflation ; veiller aux équilibres extérieurs, en bref, mener une politiques restrictive. Cela signifiait que, pour réagir au choc pétrolier, les pays occidentaux décidaient paradoxalement, de moins échanger entre eux, aggravant par là même les conséquences du choc. Le monde entier s’est engagé, à ce moment-là, très restrictive, à l’exception de la France pendant les deux premières années du gouvernement socialiste, et surtout des Etats-Unis qui, de façon pragmatique, ont maintenu un écart notable entre les « mots et les choses ».

 

Cette réunion du G5 marquait une véritable rupture avec les pratiques d’inspiration keynésienne qui avait prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après Tokyo, l’inflation devenait la priorité des priorités. On se ralliait à une attitude très orthodoxale de lutte contre l’inflation. Les déclarations de Paul Volker, nommé à la tête de la Réserve fédérale américaine, traduisaient clairement cette priorité absolue, généralement associée à l’idée d’une nécessaire crédibilité – et donc durée – de ces politiques restrictives. Elles furent mises en œuvre simultanément, mais de manière non coordonnée, par les gouvernements et leurs banques centrales.

 

Si l’on excepte le court intermédiaire du gouvernement socialiste en France, tout référence à la poursuite d’objectifs de croissance et de plein-emploi – ou, de façon plus réaliste, de lutte contre le chômage – au moyen de politiques macroéconomiques disparaît alors du discours des gouvernants européens. Il n’en est pas de même aux Etats-Unis où le président Ronald Reagan insistera sans cesse sur la priorité accordée à la croissance et à l’emploi. Dans son Message sur l’état de l’Union de 1986, on pourra lire par exemple : « Les objectifs majeurs de mon gouvernement ont été, depuis le début, une croissance économique forte, durable et non-inflationniste, et des opportunités économiques croissantes pour tous les Américains. » En mars 1989, le président Georges Bush répétera encore, en réaction à une intervention du président de la FED, M. Greenspan, que l’obsession de l’inflation est dangereuse car ce qui importe, c’est de donner un emploi à chaque Américain qui le souhaite. Autrement dit, en dépit de l’adoption de politiques d’inspiration libérale, en dépit aussi d’une rhétorique nouvelle, c’est la continuité qui va prévaloir en Amérique. Le système politique américain est apparemment allergique au chômage ; il réagit vigoureusement, dès que le taux de chômage – ou le taux d’inflation – dépasse la barre des « deux chiffres » (double-digit). Autre signe de la continuité et du pragmatisme dans l’attitude des autorités américaines : les pressions qui se sont exercées sur la RFA et la Japon, dans des circonstances de déséquilibres extérieurs comparables, bien que plus amples, à celles qui avaient fait naître l’idée de la « locomotive » (en 1978), afin qu’ils prissent l’initiative d’une relance de l’économie mondiale. La résistance des autorités allemandes sera révélatrice, quant à elle, du profond changement d’attitude de l’Europe.

 

Sur le vieux continent, la « rigueur » est devenue le maître mot des politiques macroéconomiques : rigueur budgétaire, visant à diminuer les dépenses publiques plus que les recettes, selon une vision libérale de désengagement de l’Etat combinée avec le souci de l’équilibre budgétaire ; rigueur monétaire, afin de réduire encore l’inflation – déjà très faible, pourtant, quel que soit le point de comparaison choisi – selon les préceptes monétaristes orthodoxes. Dans des pays comme la France ou l’Italie, la rigueur monétaire et salariale procédera du souci de maintenir la parité vis-à-vis du mark. Tous les discours français expriment l’idée que l’objectif primordial de la politique économique est désormais de réduire le différentiel d’inflation avec l’Allemagne, de devenir, en matière de prix, aussi vertueux que ce pays.

 

Ce choix de la rigueur, fait par le G5 et adopté par les pays européens, était évidemment dicté par la crainte de l’inflation qui, alors, n’était pas jugulée. Si les conséquences du second choc pétrolier n’étaient pas plus fermement combattues que celles du premier, alors l’inflation pouvait passer à palier plus élevé, risquant de faire entrer les pays concernés dans une zone d’instabilité dangereuse. On partait aussi du constat que le premier choc pétrolier avait eu des conséquences trop défavorables aux entreprises et trop favorables aux salariés.

 

L’idée qui prévalait, à l’époque, était que le chômage, dans les pays occidentaux, revêtait une forme classique, c’est-à-dire qu’il était dû à des salaires réels trop élevés ou, si l’on préfère, à une profitabilité insuffisante des entreprises. Si telle était la situation, c’est qu’on n’avait pas su réagir au premier choc pétrolier de manière équilibrée. Il fallait donc, cette fois, être plus rigoureux. Plus question de poursuivre une politique économique un peu laxiste – notamment en matière salariale. Mais cette réaction du G5 exprimait implicitement autre chose : la conviction qu’il n’y avait pas de réaction collective à opposer au second choc pétrolier ; que chaque pays devait se débrouiller seul. Derrière le discours de la restriction et de la rigueur se profilait, au niveau des pays, un discours individualiste : chacun pour soi ! Malheureusement, cette absence de réponse coordonnée, collective, ne pouvait qu’aggraver les effets de la crise. L’avenir allait se charger d’en apporter la preuve.

 

Le premier résultat de cette conjugaison d’événements aux conséquences récessionnistes sera un ralentissement marqué du commerce mondial. En 1982, pour la première fois depuis la fin de la guerre, il baissera de 3%. »

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Published by Ette Rodox - dans Lectures
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