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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 18:42

 

Etudions maintenant ce que disent les différentes théories (du moins celles que je connais un peu..) quant à la manière dont la monnaie est créée.

 

La théorie néoclassique s’intéresse peu aux mécanismes de création monétaire, tout simplement parce qu’elle s’intéresse peu à la monnaie, tout simplement parce que la monnaie n’exerce d’après elle qu’une très faible influence sur le fonctionnement des économies. D’après la théorie néoclassique, la monnaie ne sert qu’à déterminer le niveau des prix, mais en aucun cas le niveau de la production (c’est la fameuse théorie quantitative de la monnaie). La quasi-totalité des modèles néoclassiques sont donc des modèles réels, c’est-à-dire sans monnaie. (A noter que réel n’est pas opposé ici à irréel bien sûr, mais à monétaire, votre modèle est soit réel, soit monétaire. La théorie des cycles réels, c’est la théorie qui explique les cycles dans un modèle sans monnaie.)

 

Les rares fois où la monnaie est intégrée, on parle de monnaie « hélicoptère », car on suppose que la quantité de monnaie nécessaire pour faire fonctionner le modèle tombe du ciel, sans qu’elle n’ait de contreparties ou de règles de création et de destruction précises. En général, la monnaie ainsi intégrée aux modèles ne change rien à leur fonctionnement. L’économiste peut alors continuer à travailler sans problèmes de conscience sur son modèle sans monnaie (puisqu’il a démontré qu’en l’intégrant ça ne changeait rien).

 

Vous pourriez vous dire : mais tant qu’à faire l’effort d’intégrer la monnaie, autant l’intégrer selon ses véritables mécanismes de création et destruction monétaire (une monnaie de crédit créée par des banques contrôlées par une banque centrale). Le problème c’est qu’il est beaucoup plus complexe d’intégrer une telle monnaie dans un modèle (et que ceux qui ont essayé de le faire ont dû s'apercevoir qu'insérer une telle monnaie était incompatible avec leurs hypothèses de base, on pourra revenir sur ce point dans un autre billet).

 

La théorie néokeynésienne s’appuie sur la célèbre théorie du multiplicateur monétaire. Selon cette théorie, la monnaie est bien créée par les banques, et c’est la banque centrale qui est à l’initiative de cette création.

 

Comment les choses se passent (je simplifie à l'extrême, car l'objectif ici n'est pas d'expliquer les mécanismes de création monétaire, dont plusieurs sites parlent déjà très bien, mais de voir les différentes approches de cette création par les différentes théories).

 

Les banques, pour pouvoir créer de l'argent et accorder des crédits, ont besoin de se faire elles-mêmes prêter de l'argent par la banque centrale. Supposons que le ratio, entre ce que les banques peuvent prêter et ce que prête la banque centrale aux banques, soit de 10 (c'est-à-dire que pour 1 euro prêté par la banque centrale aux banques, les banques peuvent créer et accorder pour 10 euros de crédits).

 

Dans les modèles néokeynésiens, les choses se passent ainsi :

- La banque centrale estime la quantité de monnaie qu'il faudrait en plus dans l'économie, pour lui permettre de suivre la production de richesse. Supposons qu'elle estime que 1000 euros de plus sont nécessaires pour faire tourner l'économie.

- Elle va dès lors décider de prêter 100 euros aux banques, et les banques pourront, grâce à cet argent et au multiplicateur monétaire, créer et prêter 1000 euros.


Si la banque centrale se trompe, il ne fallait en fait insérer que 500 euros dans l’économie, eh bien trop d’argent aura été créé, il y aura plus d’inflation que prévu et c’est pas top. S’il fallait en fait insérer 2000 euros dans l’économie, la banque centrale a tapé trop bas, ce qui peut provoquer un ralentissement de la croissance.

 

Tout l’objectif de la banque centrale est alors de viser juste.

 

Pour représenter cela, les néokeynésiens vont utiliser dans tous leurs modèles une courbe d’offre de monnaie, qui représente la quantité de monnaie que la banque centrale permet de créer dans l’économie. En face de cette courbe, il y a une courbe de demande qui représente la quantité de crédits que les entreprises, les ménages et l’Etat demandent (la rencontre des deux déterminera le taux d’intérêt, mais c’est un autre sujet !). La courbe d'offre de monnaie est à la base de tous les modèles néokeynésiens les plus célèbres, IS-LM, AD-AS (ou OG-DG), etc..

 

La théorie néoclassique ne traitant quasiment pas de la monnaie, c’est cette théorie néokeynésienne de la monnaie qui est enseignée aux étudiants dans les universités.

 

Pour les théories postkeynésienne (et circuitiste), les causalités sont inversées. Précédemment c’était la banque centrale qui décidait de la quantité de monnaie qui devait être créée, en injectant une certaine somme dans l’économie, multipliée ensuite par le multiplicateur monétaire. Pour les postkeynésiens et les circuitistes, ce sont les demandes de crédits des différents agents économiques qui déterminent la quantité de monnaie. Les banques accordent des crédits aux  clients qu’elles jugent suffisamment solvables aux taux d’intérêts en vigueur. Et pour chaque crédit qu'elles souhaitent accorder, elles se retournent auprès de la banque centrale, pour lui demander de leur prêter l’argent nécessaire (par exemple, pour un crédit de 100 euros, la banque demandera à la banque centrale 10 euros). La banque centrale est pour les postkeynésiens parfaitement accommodante, c'est-à-dire qu'elle accepte à chaque fois de prêter aux banques l'argent nécessaire.


Cela ne signifie pas pour autant que les banques centrales n’ont aucune influence sur la création monétaire pour les postkeynésiens. Car, en augmentant leurs taux d’intérêts directeurs, les banques centrales prêtent l’argent aux banques à un prix (un taux d’intérêt) plus élevé, les banques sont donc elles-mêmes obligées de prêter l’argent aux agents à un taux d’intérêt plus élevé. Ce qui fait  entre autres diminuer le nombre de personnes qui souhaitent demander des crédits, et donc ralentit la création monétaire.

 

Il n'y a donc pas dans les modèles postkeynésiens de courbe d'offre de monnaie, c'est une de leur principale différence avec les modèles néokeynésiens. Il y a juste une courbe de demande de crédits, qui décroît avec le taux d'intérêt.

 

Pour résumé :

Pour les néoclassiques, on injecte 1000 euros dans l’économie en les jetant depuis un hélicoptère.

Pour les néokeynésiens, 1000 euros seront créés si la banque centrale décide de prêter 100 euros aux banques. La monnaie est exogène, sa quantité est déterminée par un agent extérieur à l’économie (la banque centrale).

Pour les postkeynésiens, 1000 euros seront créés si des agents économiques solvables demandent, aux taux d'intérêt en vigueur, pour 1000 euros de crédits aux banques. Au même moment, les banques demandent à la banque centrale de leur prêter les 100 euros nécessaires. La monnaie est endogène, sa quantité est déterminée par les demandes de crédits des différents agents économiques.

 

Par opposition au multiplicateur monétaire des néokeynésiens, où 100 euros de la banque centrale permettent de créer 1000 euros, les postkeynésiens parlent de diviseur de crédits, puisque pour 1000 euros créés les banques en demanderont 100 à la banque centrale. On pourrait penser qu'au final tout ceci ne change pas grand chose, en réalité si ça en change beaucoup, nous y reviendrons.

 

Dans les modèles néokeynésiens, la banque centrale contrôle directement la quantité de monnaie, en fonction de ce qu'elle injecte. Dans les modèles postkeynésiens, elle la contrôle indirectement, via son prix (les taux d'intérêt directeurs).

 

Aujourd'hui le principal outil qu’utilisent les banques centrales pour réguler la masse monétaire est le taux d’intérêt directeur, ce qui semble donner raison aux postkeynésiens. Pourtant les étudiants entendent beaucoup parler de monnaie exogène et très peu, voir pas du tout, de monnaie endogène. J’avoue ne pas comprendre.. (ou avoir peur de comprendre..)

 

Et quelle est au fait la principale différence entre postkeynésiens et circuitistes sur cette question ? Eh bien, s'ils sont totalement d'accord sur le fond, la plupart des modèles postkeynésiens ne prennent pas en compte les mécanismes de création monétaire, car ils ne les estiment pas primordiaux pour comprendre un certain nombre de phénomènes. Par exemple, un modèle postkeynésien sur le chômage ira rarement se poser la question de l'origine de la monnaie, etc. Ce qui est inconcevable dans un modèle circuitiste, où les questions de la création et de la destruction monétaire conditionnent l'ensemble des modèles.

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commentaires

jean 22/11/2010 23:41



@Ette Rodoxe:


Si on peut régler quelque chose, ce n'est plus tout-à-fait endogène. Maintenant, si c'est pour dire que les différents agrégats monétaires ne sont qu'imparfaitement controlés (encore que la base
monétaire me semble être tout-à-fait contrôlée - au moins lorsqu'il s'agit de l'augmenter), tout-à-fait d'accord.


Maintenant, il y a aussi de bonnes raisons de croire que les taux d'intérêts eux-mêmes ne sont pas mieux contrôlés que les agrégats, voire par exemple ici:


http://worthwhile.typepad.com/worthwhile_canadian_initi/2009/11/interest-rate-targeting-as-a-social-construction.html



Ette Rodox 23/11/2010 13:12



Bon alors nous sommes d'accord, mais différons juste sur la définition d'"endogène". Endogène pour moi signifie juste que la création monétaire est impulsée par les agents économiques, mais pas
qu'elle n'est pas contrôlable.


Je vais voir votre lien.



MM 21/11/2010 12:37


J'ai un peu le même sentiment que Jean : avec les postkeynésiens, la politique monétaire perd une grande partie de sa raison d'être si la demande de monnaie est entièrement endogène. Zerbato par le
passé avait proposé de distinguer une offre de monnaie endogène issue du privé et une offre exogène publique. Qui plus est, on oublie que s'il est vrai que très souvent la BC est accommodante avec
les banques, cela n'est pas toujours vrai (cf Lehman Brothers). Bref, je pense que s'il est juste de souligner le caractère en partie endogène de l'offre de monnaie, il faut comprendre que cela
s'explique par un cadre institutionnel spécifique...et que si ce cadre change, le degré d'endogénéité en fait tout autant...


Ette Rodox 21/11/2010 20:53



Je vous laisse lire la réponse que j'ai faîte à Jean. Une monnaie endogène ne signifie pas une monnaie sans régulation possible. En théorie la politique monétaire peut même tout autant déterminer
la quantité de monnaie (via les taux d'intérêts directeurs) qu'elle le ferait avec une monnaie entièrement exogène.



theories-economiques.over-blog.com 20/11/2010 22:25


Dans ces théories, les crises financières issues des spéculations sur des produits financiers dits "dérivés", ou les crises créées par des jeux financiers sur les monnaies ne peuvent même pas
exister, ou bien encore les problèmes issus des paradis fiscaux sont impossibles à introduire, comment se justifient les tenants de ces analyses ?


Ette Rodox 21/11/2010 20:49



Oui vous avez raison, parce que les théories présentées là sont trop simples, mais il y aurait moyen d'introduire des paramètres qui permettraient d'expliquer les crises financières issues des
spéculations ou des paradis fiscaux et je pense qu'il existe un certain nombre de modèles de la sorte. Je suis allé (mais trop rapidement) sur votre blog, je le trouve intéressant mais ne suis
pas d'accord avec plusieurs choses, j'essairais de vous écrire un commentaire dans la semaine pour vous dire quoi.



jean 20/11/2010 20:48


J'ai un problème avec l'idée d'une monnaie entièrement endogène. En effet, le but d'une théorie monétaire est aussi de pouvoir connaître quelle serait l'effet de telle ou telle politique monétaire.
Si l'on suppose que cette dernière est endogène, on suppose implicitement qu'elle est immuable et qu'on ne peut donc la changer.


Ette Rodox 21/11/2010 20:41



Pas vraiment, en soi que la monnaie soit exogène ou endogène ne change rien quant à sa régulation, dans un cas la banque centrale contrôle directement la masse monétaire, dans l'autre elle la
contrôle indirectement via son prix.


Par analogie, on pourrait comparer ça à un Etat qui pratique une politique protectionniste. Soit il fixe des quotas, soit il fixe des taxes douanières, et dans ce cas il peut très bien faire
varier les taxes de manière à obtenir exactement ce qu'il souhaiterait obtenir en faisant varier les quotas (même si en pratique il ne pourra jamais viser exactement juste).


En théorie donc, même si c'est plus compliqué dans le cas d'une monnaie endogène, la capacité d'une banque centrale à réguler la masse monétaire ne change pas que la monnaie soit endogène ou
exogène. Ce sont d'autres choses qui changent, j'y reviendrais dans la suite de ce billet.



RST 20/11/2010 18:05


Bon allez, c'est la dernière fois que je te dis merci.
Texte tout simplement excellent digne de figurer dans le tout prochain manuel que tu es en train de préparer.

Et dire que j'étais circuitiste sans le savoir !


Ette Rodox 21/11/2010 20:26



Je me doutais bien que tu étaits circuitiste !!


Merci pour ton commentaire..