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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 14:26

Ci-joint donc quelques exemples montrant que nos économistes dominants continuent majoritairement à nier dans leurs modèles que les crédits font les dépôts, lui privilégiant l’idée que ce sont les dépôts qui font les crédits, que le financement d’un investissement nécessite la constitution d’une épargne préalable.

 

Je commence par ouvrir le Blanchard et Cohen 4e édition (ce n’est pas que j’ai spécialement quelque chose contre eux, mais les éditions Pearson m’ont gracieusement offert leur bouquin l’année dernière) et voici ce que l’on peut y lire :

 

Dans le chapitre l’origine de la croissance :

 

- p 52 : un taux d’épargne plus élevé permet « d’obtenir un niveau plus élevé de production »,  parce que comme nous l’avons expliqué précédemment, une épargne préalable est nécessaire à l’investissement. Les entreprises souhaiteraient toutes investir d’avantage, mais elles ne le font pas, non pour de sombres histoires de demande, mais parce qu’il n’y a assez d’épargne sur les comptes des banques pour les financer.

 

- p 52 juste en-dessous : dans la même veine, un pays qui épargne plus qu’un autre aura un niveau de production plus élevé.

 

Puis dans le chapitre progrès technique, accumulation du capital et croissance, quelques pages plus loin :

 

- p 62 : « Le taux d’épargne détermine le niveau de production de long terme ». « Toutes choses égales par ailleurs les pays ayant un taux d’épargne plus élevé auront aussi un niveau de production par travailleur plus élevé dans le long terme.. »

 

- p 63 : « Une augmentation du taux d’épargne va entraîner une plus forte croissance pendant un temps, mais pas indéfiniment. » Ceci signifie, comme le montre le graphique 4.2, que si l’on se mettait tous à épargner d’avantage aujourd’hui le taux de croissance de notre économie deviendrait plus important (mais oui, c’est logique, comme on consomme mois, on va croître plus, merci Blanchard et Cohen de relayer cette précieuse information), puis il retournerait à son niveau antérieur (pour de sombres histoires de rendements factoriels décroissants cette fois-ci), mais notre PIB lui se maintiendrait à un niveau plus élevé.

 

- p 72 : pour être sûr qu’on ait bien compris, il nous est rappelé qu’une augmentation du niveau d’épargne accroît le niveau de production.

 

- idem p 73, illustré cette fois par le graphique 4.6 sous lequel il est écrit en légende qu’une « augmentation du taux d’épargne entraîne une croissance supérieur » jusqu’à atteindre un équilibre où là le PIB demeurera à un niveau plus élevé.

 

- enfin, p 183, pour les mêmes raisons que celles évoquées précédemment : « A moyen terme également, la réduction des déficits engendre une hausse de l’investissement […] à moyen et à long terme, un déficit budgétaire plus faible entraîne un investissement plus fort, ce qui induit un stock de capital plus élevé, et entraîne ainsi une hausse de la production. Tout ce que nous venons de dire sur la politique de contraction budgétaire s’appliquerait de façon similaire à une politique de hausse de l’épargne privée. Une hausse de l’épargne privée entraîne une hausse de la production et de l’investissement à long terme. Mais [parce que bon il faut faire quelques furtives concessions tant la réalité dément ce qui est écrit, au risque de frôler la schizophrénie] elle peut également entraîner une récession et une baisse de l’investissement à court terme ». Les entreprises vendront donc moins aujourd’hui, mais investiront plus demain afin d’accroître leur stock de capital, évidemment.

 

Mankiw, qui raconte les mêmes histoires que Blanchard et Cohen, résume très bien la situation dans son livre Macroéconomie, p 105 (et en italique parce que c’est très important pardi) « Le modèle de Solow montre que le taux d’épargne est le déterminant clé du stock de capital d’état stationnaire. Si ce taux d’épargne est élevé, l’économie se dote d’un stock de capital important qui lui permet de produire un volume élevé de production. Si le taux d’épargne est faible, la modicité du stock de capital ne permet à l’économie que de produire un volume de production moins important. » Pour bien illustrer son propos il montre dans un graphique la relation croissante existante entre le revenu par habitant et le taux d’investissement (ou d’épargne préalable c’est strictement pareil pour lui). On retrouve alors nos peuples ascètes et nos peuples frivoles.

 

Enfin, je ne résiste pas à vous montrer un exemple de ce qu’on peut trouver dans les articles savants écrits par des économistes savants dans des savantes revues (en l’occurrence ici, la revue économique), j’ai choisi au hasard un article de Minea et Villieu (Faut-il financer l’investissement public par emprunt ? Les enseignements d’un modèle de croissance endogène), mais s’il avait fallu trouver milles exemples ce n’aurait pas été bien difficile (juste une question de temps).

 

« Si les ménages substituent difficilement leur consommation dans le temps (S faible), l’accroissement du déficit cause un affaiblissement immédiat de la croissance, car le saut initial de la consommation est positif ou faiblement négatif. Si, au contraire, les ménages substituent facilement leur consommation dans le temps (S élevée), ils réduisent fortement leur consommation initiale, au profit de l’investissement, d’où un effet positif transitoire sur la croissance à court terme (c’est le cas lorsque S = 1.5 dans la figure 4). »

 

Bin oui, si la consommation s’accroît, la croissance connaît « un affaiblissement immédiat », tandis que si l’épargne s’accroît, on a « un effet positif transitoire sur la croissance à court terme », évidemment.

 

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Par souci d’objectivité, je tiens malgré tout à évoquer le courage et l’ouverture d’esprit de Blanchard, Cohen et Mankiw, qui ont osé bravés les lignes doctrinales scindant les différents courants de pensée en évoquant au péril de leur crédibilité l’idée absolument farfelue selon laquelle une hausse de l’épargne pourrait générer, via la baisse de la consommation induite, une diminution de la production et donc des revenus des ménages. Résultat connu sous le nom de paradoxe de l’épargne. Blanchard et Cohen consacrent à cette idée un bon quart de page (à comparer à la dizaine accordée à la précédente) en annexe d’un chapitre, à titre de curiosité, juste avant les exercices d'application. Quant à Mankiw, cette idée fait courageusement l’objet des questions (b) et (c) de l’exercice 4 de la partie problèmes et applications de son chapitre 10.

 

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Ah que j’aimerais entendre un jour Jean, Yannick, Vilcoyote me dire que les économistes néoclassiques sont parfois capables de professer de sacrés inepties. Ou bien émettre quelques réserves quant au caractère ouvert et bienveillant des économistes mainstream à l'égard des autres courants (je rappelle que Blanchard, Cohen et Mankiw font partie des plus "open"). Et que j’aimerais bien entendre également Cyril Hédoin me dire que ces débats sur l’épargne et l’investissement ne sont pas d’ordre purement « épistémologique ».

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commentaires

jean 13/03/2010 23:33


Je n'exclue pas que l'investissement et/ou l'épargne puissent être insensibles aux taux d'intérêt. Mais ce n'est pas le cas:
http://www.ecb.europa.eu/mopo/intro/transmission/html/index.en.html


Ette Rodox 14/03/2010 20:12


Je ne dis pas qu'ils y sont insensibles, je dis que la seule variation des taux d'intérêt ne peut bien souvent pas permettre leur ajustement.


jean 11/03/2010 17:20


Le paradoxe de l'épargne n'existe que lorsque le taux d'intérêt nominal est fixe (à cause de la borne des 0%) et que la banque centrale refuse des opérations non conventionnelles.
Autrement, la baisse du taux d'intérêt permet d'ajuster le besoin d'épargne à celui d'investissement.
Donc, à part si le secteur financier ne fait pas son travail, l'accumulation du capital dépend de l'épargne.


Ette Rodox 11/03/2010 18:38


Non là vous défendez le pur point de vu classique et néoclassique, mais je regrette il est absolument faux de croire que la seule variation du taux d'intérêt permet d'ajuster l'épargne à
l'investissement.
Etes-vous d'accord que le principal déterminant de l'investissement est non le taux d'intérêt, mais la demande anticipée ?
Si l'accumulation du capital dépend de l'épargne (d'une épargne préalable), que faîtes de la création monétaire par les banques ? Et comment expliquer l'existence de profits ? Comment
représenteriez vous cela dans une optique circuitiste tel que celle que j'ai présenté ?


VilCoyote 06/03/2010 12:32


A long terme, le capital accumulé détermine combien on PEUT produire; c'est difficilement contestable. Ensuite, la question de combien on VA effectivement produire (préoccupation de court/moyen
terme) dépend (en partie) de la demande, et si j'en crois le sommaire de Blanchard-Cohen (que je n'ai pas lu), ils doivent en parler :
dans la partie "court et moyen terme" :
# Le modèle IS/LM
# L'équilibre macroéconomique
puis dans "anticipations" :
# Anticipations, consommation et investissement

Pour votre deuxième point, encore une fois, l'agent qui a emprunté va sacrifier SA consommation en t+1 pour rembourser, peu importe que dans le même temps d'AUTRES agents se voient octroyer des
crédits (eux-mêmes sacrifieront leur consommation en t+2). Il n'y a rien à faire, la création monétaire implique une destruction monétaire équivalente, et ce qui compte vraiment est la vitesse de
circulation de la monnaie (remarque qui a été faite sous un autre billet), indépendamment "d'où elle vient".


Ette Rodox 09/03/2010 13:47


Oui mais le capital accumulé ne dépend pas de l'épargne, il dépend au contraire de la consommation, les entreprises acucmuleront du capital, non parce qu'elles disposeront de fonds préalablement
constitués, mais parce qu'elles anticiperont une croissance de la demande. C'est notamment pour ça que la consommation joue un rôle à court, moyen ou long terme.

Concernant le deuxième point, si vous prenez le circuit que je présente dans les billets sur l'origine du profit vous voyez bien que ça n'a pas vraiment de sens de considérer que l'endettement
d'une année constitue un sacrifice l'année suivante et donc reviendrait au même que d'attendre la constitution d'une épargne préalable. J'en reparlerais dans mes prochains billets sur le circuit.
Et comme je vous l'ai dit dans un commentaire précédent, chaque année de plus en plus de gens empruntent c'est pour cette raison que la quantité d'argent augmente dans le monde. La création
monétaire en générant de l'activité incite à de nouveaux emprunts et donc de nouvelles création monétaire.

L'idée selon laquelle "ce qui compte vraiment est la vitesse de circulation de la monnaie" me paraît totalement erronnée. La vitesse de circulation de la monnaie baisse depuis 30 ans et ce n'est
pas gênant.. puisqu'il y a d'avantage de monnaie. S'il n'y avait que la circulation qui "comptait vraiment" on serait bien embêté.


VilCoyote 06/03/2010 11:41


@Evan : "Quel manichéisme abrutissant, VilCoyote !"

Je ne vous le fais pas dire. Extrait du billet n°2 de Ette :
"Le mieux serait encore qu’on ne consomme plus du tout, qu’on épargne 100% de notre revenu, libérant ainsi de sommes considérables pour que les entreprises puissent investir, et générant dès lors
un incroyable regain d’activité. Vous n’imaginez pas les fabuleux taux de croissance et niveaux de production par tête que vous promettent les modèles de croissance néoclassique dans ce cas !"

Et pour le reste de votre billet, quand je fais remarquer à Ette que la création monétaire en t suppose un sacrifice de consommation en t+1 pour rembourser l'emprunt, il me répond que non, parce
qu'il suffit de recréer de la monnaie en t+1. Une sorte de credit revoloving perpétuel pour les entreprises, quoi. Pas de doute, ça marcherait !


Ette Rodox 06/03/2010 12:17


Pour la première partie, ce que je dis est exact. Les taux de croissance les plus forts que l'on peut obtenir dans les modèles de croissance néoclassiques sont ceux pour lesquels le taux d'épargne
est de 100%.

Pour la deuxième partie, c'est exactement comme ça que fonctionne le monde. Chaque année les entreprises (ou autres agents éco) remboursents des crédits et chaque année de nouvelles émissions de
crédits (en général plus importantes que les remboursements) sont effectuées, ce qui explique que la masse monétaire croît d'année en année. Donc la question n'est pas de savoir si "ça marcherait"
mais c'est comme ça que fonctionnent nos économies actuellement.


Evan 06/03/2010 11:02


Erratum : Blanchard et Cohen sont Néo-keynésiens.


Ette Rodox 06/03/2010 12:11


Oui c'est vrai mais dans certaines classifications, comme celle de Marc Lavoie, les néokeynésiens sont intégrés aux néoclassiques (puisque la théorie néoclassique demeure quand même le socle
théorique le plus important de la théorie néokeynésienne).

Mais tu as raison, j'aurais pu écrire pour plus de clarté néokeynésiens, ou orthodoxes.