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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 18:13
 

L’histoire économique regorge de paradoxes, mais celui-là est probablement un des plus frappants. Au cours du XIXele droit à la paresse : siècle l’Europe occidental en général et l’Angleterre en particulier ont écumé le monde entier et mener de nombreuses guerres dans un seul et unique but : accaparer les marchés des pays conquis pour pouvoir y vendre leur production. Paul Lafargue décrit très bien cette situation dans son livre

 

« Les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles. »

 

La question que l’on peut se poser alors est la suivante : quel intérêt ? Quel intérêt de faire travailler les ouvriers de son pays, qui vivent dans une misère noire, 15h par jour et d’envoyer une partie de sa jeunesse se faire tuer à la guerre, si l’objectif principal de cette guerre est de refourguer tout le fruit de notre travail à un peuple étranger, qui en plus n’en veut pas ?? Que gagne t’on à cette échange ? On se tue à la tâche pour produire des biens dont on ne profite pas, alors que le peuple est miséreux, et en échange on reçoit.. de l’or, que l’on va s’empresser d’enterrer dans les sous-sols des banques centrales, ou.. des billets, c’est-à-dire des bouts de papiers. C’est totalement insensé !

 

En reprenant le fil directeur des deux billets sur les mystérieuses 30 glorieuses, on comprend mieux l’intérêt de la chose. L’industrie européenne produisait beaucoup plus que ce que les revenus des ménages leur permettait de consommer, l’offre était supérieur à la demande. Si les pays ne voulaient pas entrer en crise de surproduction, il fallait donc absolument qu’ils trouvent des débouchés ailleurs. Et il faut bien comprendre que ces débouchés étaient vitaux pour l’industrie, et donc l’économie, de ces pays. Pas de débouchés signifiait des marchandises qui s’accumulent, une production qui doit diminuer, un chômage de masse et un appauvrissement du pays. Pour éviter cela, tout les moyens étaient donc bons, et notamment le seul qui soit réellement efficace : la guerre. L’Europe a cherché à dominer le monde au XIXe siècle avant tout pour s’assurer des marchés où écouler ses marchandises, avant tout par crainte des crises de surproduction ! Ce qui a ruiné les industries naissantes des autres pays, notamment les industries textiles indiennes.

 

Le contexte actuel, bien que moins violent en apparence, n’est pas si différent de celui du XIXe siècle. Que cherchent à faire tous les pays aujourd’hui ? A exporter, à avoir une balance commerciale positive. C’est pour cette raison qu’il faut être compétitif, développer des pôles de compétitivité et autres refrains quotidiens. Mais pourquoi est-ce si vital pour chaque pays d’exporter plus qu’il n’importe ? Pour les mêmes raisons que l’Europe du XIXe siècle, chaque pays produit plus que ce que les revenus de sa population lui permettent de consommer. Pour éviter la surproduction il faut donc exporter plus qu’on importe. Et le surplus d’argent ainsi amassé permettra en outre d’accroître un peu la demande intérieure.

 

Reprenons le cas de l’Angleterre au XIXe siècle et posons nous cette question : que se serait-il passer si le gouvernement anglais avait alors décidé de faire tourner sa plancher à billet, pour créer une somme d’argent correspondante à la différence entre l’offre et de la demande, et de distribuer cet argent à son peuple, gratuitement, comme ça ?

 

Pour les entreprises, les choses auraient été a priori les mêmes. Elles auraient vendu et réalisé des profits sur l’ensemble de leur production, sauf qu’au lieu de gagner de l’argent en la vendant aux populations forcées du reste du monde, elles auraient gagné le même argent en la vendant à leurs ouvriers.

 

Pour les ouvriers, qui vivaient alors on l’a dit dans une misère noire, cela aurait permis d’accroître sensiblement leur niveau et leur qualité de vie. Ils auraient pu enfin profité de la jouissance des biens qu’ils ont permis de produire.

 

Et pour le gouvernement, il n’aurait pas eu à mener ces guerres insensées contre le reste du monde et à y sacrifier une partie de sa population et de celle des autres pays. Il aurait en outre pu se servir de l’argent ainsi économisé sur ces dépenses de guerre inutiles pour aider au développement de son pays.

 

Si une telle création d’argent avait été pratiquée chaque année, pour combler l’écart entre offre et demande, la conscience collective aurait qui plus est cessé de craindre sans cesse une crise de surproduction, une envolée du chômage.

 

Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ? Où est le vice caché ? Je pense très sincèrement (et suis loin d’être le seul, de nombreux si internet en parle notamment) qu’il n’y en a pas !

 

On prétend que cet argent ainsi créé ne serait basé sur rien, n’aurait aucune contrepartie. Si, il serait basé sur l’augmentation de la production permise grâce à l’augmentation de la consommation des personnes ayant reçu cet argent.

 

On prétend que cet argent ainsi créé générerait de l’inflation. Il n’y a pas de raisons qu’il génère plus d’inflation que la même quantité d’argent chipée aux pays étrangers en échange de nos surplus de production.

 

On prétend que cela pourrait dévaluer la monnaie nationale vis-à-vis des monnaies étrangères. Il faut savoir que ce qui fait avant tout la force d’une monnaie, c’est la santé de son économie. Si une telle création monétaire permet d’accroître la richesse nationale produite et la stabilité de l’économie, alors les investisseurs étrangers devraient avoir envie d’y investir ce qui garantirait la valeur de la monnaie. Et au pire, une dévaluation raisonnable de la monnaie n’a rien de catastrophique, je rappelle que le dollar s’est dévalué de 50% vis-à-vis de l’euro en moins de 10 ans !

 

On prétend qu’il pourrait y avoir des abus. Certes, c’est pourquoi il faudrait mettre un certain nombre de garde-fous pour les empêcher. Fixer un quota de création monétaire en pourcentage du PIB par exemple, qui ne serait pas ou que difficilement modifiable, afin d’éviter tout arbitraire.

 

Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ? Je pense (et pareil je me répète mais suis loin d’être le seul) que l’unique raison est le total blocage idéologique de nos dirigeants et économistes sur cette idée de création de monnaie (permanente, cf. billet sur le second problème du capitalisme) par une autorité compétente. Pourtant, à partir du moment où l’on accepte l’idée que l’offre est structurellement supérieure à la demande dans nos économies, l’idée la plus logique serait de créer une monnaie permanente qui comblerait cet écart et évoluerait parallèlement à l’évolution de la production du pays.

 

L’idée est simple, belle, et d’après ses défenseurs très prometteuse !

 

De même pour la Chine aujourd’hui, elle produit ce que nous consommons. Ce qui génère du chômage chez nous. Quant à elle, malgré sa population encore très pauvre, 50% de sa production est exportée et elle dégage des 100e de milliards de dollars d’excédents. C’est le même phénomène que précédemment : de la production.. contre des billets. Le problème est alors qu’elle ne peut pas trop se permettre de voir les salaires de ses ouvriers augmenter, sinon elle risque de perdre un peu de compétitivité, et donc des marchés. Son économie dépend de manière vitale de ses exportations, ce qui rend sa croissance fragile. Et la protection de l’environnement est, sauf exceptions, totalement laissée de côté, de peur là encore que sa prise en compte n’accroisse les coûts des entreprises et diminue la compétitivité du pays.

 

Quelqu’un me demandait, dans un commentaire, quelle alternative j’avais à proposer à la mondialisation actuelle. Eh bien, faisons cela, permettrons à la Chine de créer une certaine quantité de monnaie afin qu’elle soit distribuée à sa population et accroisse sa consommation. Ceci permettra aux ouvriers de profiter un peu plus de ce qu’ils ont contribués à produire. Et relocalisons une partie de la production dans nos pays. Nous faisons baisser notre chômage, les Chinois profitent d’avantage de ce qu’ils produisent, tout le monde semble pouvoir y gagner. Il faut ensuite bien sûr ficeler tout cela de mesures environnementales particulièrement restrictives, ou alors on court juste un peu plus vite vers la catastrophe. Mais en « adoucissant » ainsi le commerce international, car il deviendrait moins vital pour les pays, on permet aux gouvernements de prendre des mesures fortes de protection de l’environnement sans craindre les effets dévastateurs d’une perte de compétitivité sur le plan international.

 

Certains trouveront cette idée délirante et irréaliste au possible. La première question est : est-elle possible sur le plan économique ? Et je crois sincèrement, avec beaucoup d’autres, que oui. A partir du moment où l'on pense que l'offre a tendance à être supérieure à la demande cela semble même indispensable. La seconde est : est-elle envisageable sur le plan politique ? Et là la réponse est pour l’instant négative (notamment parce qu’une majorité d’économistes diront aux gouvernements que tout cela est insensé !). En revanche, il est possible de réaliser un telle politique au niveau d’un seul pays, ce que nous détaillerons dans un prochain billet. Et d’espérer que l’expérience, concluante, incitera d’autres pays à le faire et contribuera progressivement à améliorer le sort des Hommes.

 

On m’a posé la question de savoir qui était Keynes. Keynes est probablement l’économiste le plus célèbre de l’histoire avec Adam Smith. Il a eu une influence sur le cours de la pensée et la théorie économique considérable, et ce quelque soit le courant auquel on appartenait. Ainsi, un de ses principaux détracteurs, Friedman, affirma dans les années 80 « en un sens, nous sommes tous keynésiens aujourd’hui »(1). Si Keynes a aujourd’hui toujours autant de détracteurs et d’admirateurs, son travail demeure reconnu par tous et aucun économiste n’oserait prétendre qu’il fut un économiste « farfelu ».

 

Eh bien, pour conclure, voici une citation de lui (encore) trouvée dans sa « Théorie Générale » (encore) :

 

« Si la Trésorerie était disposée à emplir de billets de banque des vieilles bouteilles, à les enfouir à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à autoriser l'entreprise privée a extraire de nouveau les billets suivant les principes éprouvés du laissez-faire (le droit d'exploiter les terrains billetifères étant, bien entendu, concédé par adjudication), le chômage pourrait disparaître et, compte tenu des répercussions, il est probable que le revenu réel de la communauté de même que sa richesse en capital seraient sensiblement plus élevés qu'ils ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus sensé de construire des maisons ou autre chose d'utile ; mais, si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut encore mieux que rien.

Entre un semblable expédient et les mines d'or du monde réel l'analogie est complète. Aux époques où on trouve de l'or à des profondeurs convenables, l'expérience prouve que la richesse réelle du monde s'accroît rapidement; et, quand on ne le trouve qu'en faible quantité, la richesse reste étale ou même décline. »

 

 

(1) la phrase dans son entier est « En un sens, nous sommes tous keynésiens aujourd'hui ; en un autre sens, plus personne n'est keynésien. ». On voit que, peu importe le crédit qu’on donne à ses travaux, la référence à Keynes est primordiale.

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commentaires

Remi 31/03/2010 14:52


On peut avoir une autre vision des guerres coloniales. Voila en resume l'histoire des guerre de l'opium. Les anglais comme on le sait sont friands de the. Ils l'importaient presque uniquement de
Chine au debut du 19 eme siecle, et avait (deja) une balance commerciale fortement negative, ils y perdaient tout leur or (et les chinois n'auraient peut etre pas accepte des bouts de papiers
imprimes par les anglais si ils l'avaient fait). Il fallait trouver quelques chose a vendre au chinois. Ce fut l'opium, ils en voullait pas mais a coup de canon on leur a fait accepter. L'opium
etait produit en Inde qui aurait pu etre exedentaires si on s'en tenait la. Mais (c'est peut etre ce que certain appellent mecanisme regulateur), les anlais vendaient du textil aux indiens. Et
voila la boucle et boucler textil contre opium contre the. Et ca permet d'avoir des coffres de banque qui ne se vident pas trop. Si on avait creer de l'argent peut etre que les anglais pauvres
auraient achetes du tissus que les anglais richent n'auraient pas pu vendre au indiens et donc pas pu avoir d'opium pour acheter du the et au final les anglais n'aurait pas ete des anglais sans
leur the. Voila une histoire sans monnaie sans valeur virtuelle que avec du concret...(desole pour les accents, clavier anglais...encore eux).
PS pour les amateurs de the ou d'opium: au bout d'un moment les chinois en eu marre de l'opium (30 millions d'opiomanes a la belle epoque), et on reussi a l'interdire, mais les anglais on entre
temps developpes des plantations de the en inde evitant ainsi la production d'opium pour obtenir le the.


Ette Rodox 01/04/2010 17:17



Cet éclairage historique est fort intéressant, mais je pense que la principale raison des guerres coloniales demeure la nécessité, quasi-vitale à l'époque pour les pays européens où la demande
était faible, d'exporter le surplus de leur production industrielle. Je n'ai plus les chiffres en tête, j'essairai de les retrouver..



jean 29/11/2009 20:41


Contrairement à ce que vous sous-entendez, les gouvernements ne sont pas privés d'imprimer depuis la crise de 1929 qui a mis fin au funeste étalon-or.

Que les banquiers centraux soient trop timorés dans cette tâche depuis 2008 (depuis 1990 au Japon) ne fait guère de doute, mais il ne faut pas oublier qu'il y a eu assez d'argent dans le système
auparavant.

Quant à votre encadrement de la masse monétaire en fonction du PIB, cela a déjà été proposé: c'est le monétarisme de Milton Friedman. Malheureusement, çà ne fonctionne pas très bien car la demande
de monnaie peut varier considérablement.


Heterodoxes 30/11/2009 11:49


Non, les gouvernements n'ont pas bcp "imprimé" depuis la crise de 29. En France par exemple, une telle création monétaire (sans dettes pour contrepartie) a eu lieu avec les "avances permanentes de
la Banque Centrale au Trésor Public", mais n'a jamais représenté au total que quelques % de la masse monétaire ! Et les autres pays ne l'ont pas fait d'avantage.

Et je ne parle pas du tout d'un encadrement de la masse monétaire en fonction du PIB, et encore moins de la manière dont proposait de la faire Friedman ! Je dis qu'il faudrait que les banques
centrales créent chaque année un certain pourcentage de la masse monétaire existente (par exemple 3%) et la verse à l'Etat (ou aux ménages), sans contrepartie, ce qui équivaud à développer
progressivement une monnaie permanente, qui rendra l'économie plus stable. Allez parler de ça à Friedman en lui disant que c'est proche de ses idées et vous le tuez une seconde fois ! (si je puis
me permettre)


RST 29/11/2009 11:30


La création monétaire, les "besoins d'argent" pour que l'économie fonctionne sont des sujets tout à fait d'actualité au moment où l'on envisage un "Grand Emprunt". Et effectivement il y a des
solutions autres que la guerre mais qui demandent que l'on change de paradigme, ce qui n'a rien d'évident.
Ainsi, l'association Chômage et Monnaie propose-t-elle une solution qui va dans le sens de ce que vous écrivez :
http://www.chomage-et-monnaie.org/Documents_html/Comment_financer_un_grand_emprunt.html


Heterodoxes 30/11/2009 11:33


Bonjour, merci pour votre lien, très intéressant ! Et plus globalement merci pour vos commentaires !
Je vais mettre l'association chômage et monnaie en lien.


RST 29/11/2009 11:26


D'une certaine manière, la guerre "commerciale" n'a-t-elle pas remplacé la guerre classique avec moins de victimes immédiates mais tout autant de dégâts à l'arrivée ?


Heterodoxes 30/11/2009 11:56


Oui on peut dire qu'elle l'a un peu remplacé, le but étant tjs de prendre les marchés des autres, mais plus "pacifiquement". Mais je pense qu'il ne faut pas pousser l'analogie trop loin : la guerre
commerciale constitue quand même une avancée par rapport à la guerre classique !

Et PS pour ceux qui nous lisent : ne pas confondre concurrence internationale et guerre commerciale : une concurrence saine conduit à une certaine émulation, positive, tandis qu'une guerre
commerciale s'appuie sur une course au moins-disant social, fiscal, environnemental, qui nuit au final à tout le monde !
Donc quand on dit qu'on est opposé aux guerres commerciales, cela ne signifie pas bien sûr qu'on s'oppose à tout commerce international ou à toute concurrence entre entreprises de différents
pays.