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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 17:41

Un ami me fait très justement remarqué que j’ai parlé de rendements croissants et décroissants sans préciser ce que ces deux notions recouvraient. Remarque d’autant plus pertinente qu’elles constituent une des différences les plus marquantes entre orthodoxes et hétérodoxes !

 

Donc :

 

- On dit qu’une entreprise possède des rendements croissants lorsqu’elle fait des économies d’échelle. Cela signifie que plus elle produit, plus ses coûts moyens de production sont faibles.

Par exemple, supposons une entreprise produisant des voitures, cette entreprise a des rendements croissants si, plus elle produit de voitures, plus son coût moyen de production par voiture est faible. Le coût moyen est plus faible parce que, en produisant plus, l’entreprise amortit ses coûts de recherche, de gestion, de mise en place de ses chaînes de montage, etc., sur d’avantage de voitures. De même, elle peut diminuer sa marge sur chaque produit vendu sans faire baisser son profit, étant donné qu’elle vend d’avantage de produits. Ce résultat est pour nous tous assez intuitif. Lorsqu’un nouveau produit arrive sur le marché (par exemple une nouvelle télé avec écran plasma dernier cri), il coûtera cher au début. Puis son prix diminuera à partir du moment où les entreprises le produiront en masse, et ce pour les raisons que nous venons d’évoquer.

 

- On dit que les rendements sont constants lorsque, quelque soit la quantité de biens produits par une entreprise, son coût de revient reste toujours le même.

 

- Et on dit que les rendements sont décroissants lorsqu’une entreprise fait des « déséconomies » d’échelle. Cela signifie que plus elle produit, plus ses coûts moyens de production sont élevés. Pour reprendre l’exemple de l’entreprise de voitures, cela signifierait que chaque voiture qui sort de la chaîne de montage a coûté plus cher à produire que la précédente. Cette hypothèse paraît, contrairement à la précédente, totalement contre-intuitive, du moins pour les secteurs de l’industrie et des services. Elle peut en revanche être envisagée pour le secteur primaire. Si on prend le cas d’une mine par exemple, plus on voudra extraire de minerai plus il sera nécessaire d’aller le chercher en profondeur, et donc plus l’extraction de minerai supplémentaire devrait coûter cher. De même pour l’agriculture, plus on produit plus il sera nécessaire d’empiéter sur les « mauvaises » terres.

 

Mais ces secteurs où pourraient dominer des rendements décroissants constituent plus aujourd’hui l’exception que la règle. Ainsi l’agriculture, par exemple, ne représente actuellement plus que 4% du PIB mondial (d’après le CIA World Fact Book).

 

Cette hypothèse des rendements décroissants est pourtant au cœur de la théorie néoclassique. Tandis que les théories hétérodoxes supposent en général que les rendements sont croissants ou constants, mais quasiment jamais décroissants. Je vous cite un passage du site de Michel Volle (un économiste, son site : http://www.volle.com/ouvrages/e-conomie/rendements.htm) dans lequel il explique très clairement l’importance de l’hypothèse des rendements décroissants dans la théorie néoclassique :

 

« Les formulations les plus simples et les plus puissantes de la théo­rie économique postulent que les fonctions de production sont à rendements décroissants ; lorsqu’elles admettent que la fonction de coût comporte une zone initiale à rendement croissant, elles supposent la demande suffisamment forte pour que l’équilibre économique conduise à produire dans la zone des rendements décroissants.

Cette hypothèse, dite « néoclassique », procure des résultats mathématiques puissants fondés sur la convexité de la zone de production ; elle fonde l'équilibre de concurrence par­faite, permet de construire des courbes d'offre (prix égal au coût margi­nal), de raisonner en équilibre partiel, etc. Elle est à la base de l’enseignement de la théorie économique. John Hicks a cru que son aban­don "ruinerait la plus grande part de la théorie économique".

Outre leurs vertus théoriques, les rendements décroissants existent bien sûr dans les faits : par exemple en agriculture les parcelles sont ensemencées dans l'ordre des fertilités décroissantes. Sont‑ils pour autant universels ? Il est prudent de répondre à cette question par la négative, car il peut exister des secteurs où la zone des rendements croissants s’étend jusqu’à des niveaux de production permettant de satisfaire toute la demande ; depuis les débuts de la science économique certains économistes ont donc exploré l'hypothèse des rendements croissants. Cette réflexion, longtemps minoritaire, n'a jamais cessé.  »

 

De cette hypothèse sur les rendements découle deux manières de fixer les prix très différentes.

 

Pour les hétérodoxes, les chefs d’entreprise fixent leur prix en calculant leur coût moyen de production (coût total divisé par le nombre d’unités produites) et en y intégrant leur marge. Ce que confirment les enquêtes sur le sujet, puisque l’écrasante majorité des patrons affirment agir ainsi.

 

En revanche, les économistes orthodoxes supposent que sur les marchés les prix sont fonctions du coût marginal. Les résultats prix = coût marginal (c’est-à-dire coût de la dernière unité produite) est ainsi un résultat fondamental que tous les étudiants en économie du monde entier connaissant et utilisent à longueur d’année en microéconomie.

 

Pourquoi dit-on que prix = coût marginal lorsque les rendements sont décroissants ?

Exemple, supposez que vous puissiez produire 3 unités, avec des rendements décroissants et que :

- la première vous coûte 20 euros à produire

- la seconde (qui doit être forcément plus chère vu que les rendements sont décroissants) 25 euros

- et la troisième (toujours plus chère) 30 euros.

 

Pour que vous acceptiez de produire votre première unité, il faudra que le prix sur le marché soit supérieur à 20 euros, sinon vous la vendriez à perte. Pour la seconde, il faudra pour les mêmes raisons que le prix soit supérieur à 25 euros et pour la troisième que le prix soit supérieur à 30 euros. Donc à chaque fois le coût de production de la dernière unité produite correspondra au prix sur le marché, le prix sera égal au coût marginal de production.

 

On peut se demander pourquoi les économistes néoclassiques font autant de cas de la loi des rendements décroissants, alors qu’elle n’est guère courante dans le monde économique moderne. Il y a principalement deux explications à cela.

 

La première est que cette théorie s’est construite à la fin du XIXe siècle, époque à laquelle l’agriculture et l’extraction de matières premières occupait encore une part importante du PIB.

 

Et la seconde, plus fondamentale, est que cette loi des rendements décroissants a été à un moment nécessaire à l’élaboration de la microéconomie néoclassique. Selon cette théorie, la valeur d’un bien est un indice de sa rareté et les prix et quantités produites sont déterminés au même moment sur les marchés (pour ceux qui veulent aller plus loin, je conseille la lecture du livre Histoire de la pensée économique de Ghislain Deleplace, p228 à 245).

 

Pour bien le comprendre, plaçons-nous dans le graphique ci-dessous ayant pour abscisse les quantités produites et demandées et pour ordonnées les prix auxquels offreurs et demandeurs sont prêts à vendre ou acheter ces quantités. On suppose que plus le prix est élevé, plus la demande est faible et que plus le prix est faible, plus la demande est forte (courbe rouge sur le graphique).

 

A partir de là, pour que soit respectée la théorie, il est nécessaire que la courbe d’offre soit croissante, ce qui implique que les rendements soient décroissants.

 

En effet :

 

- Si la courbe d’offre est constante (cas des rendements constants, courbe offre (2) sur le graphique), le prix d’équilibre est déterminé avant la quantité, et indépendamment d’elle, alors qu’on voudrait qu’il soit déterminé en même temps et en fonction d’elle. De plus, le prix n’est plus un indicateur de rareté.

 

- Si la courbe d’offre est décroissante (cas des rendements croissants, courbe offre (3) sur le graphique), ce qui signifie que plus on produit plus le coût moyen des biens produits diminue, alors le prix ne correspond plus à la rareté relative de l’offre vis-à-vis de la demande. Au contraire si la demande augmente, pour une même courbe d’offre, le prix moyen du bien diminue (vous obtenez cela en poussant vers la droite la courbe de demande).

 

- En revanche si la courbe d’offre est croissante (courbe verte sur le graphique), ce qui signifie que les rendements sont décroissants, alors la cohérence du modèle est respectée. Si la demande augmente pour une même courbe d’offre, le bien devient relativement plus rare et son prix augmente. Et inversement.

 

Il faut donc bien comprendre que l’hypothèse des rendements décroissants, avant de découler de l’observation de la réalité, constitue surtout une nécessité théorique, de cohérence du modèle avec lui-même (et puis c’est plus joli ! on a une courbe qui monte et une qui descend !). Et on retrouve bien là un des grands défauts de la théorie économique jusque dans ces travaux les plus modernes : privilégier, comme le dit Mankiw (économiste très célèbre), la cohérence interne des modèles (c’est-à-dire leur conformité avec la théorie) et leur beauté plutôt que leur cohérence externe (c’est-à-dire leur réalisme). Et c’est notamment pour cette raison que l’on se retrouve avec des théories comme la théorie des cycles réels ou le modèle OG-DG, dont j’ai parlé dans les billets précédents, et dont l’irréalisme saute aux yeux.

 

Je développerai (demain j’espère) la manière dont il faut interpréter la loi de l’offre et de la demande telle que les économistes néoclassiques la conçoivent, compte tenu de cette hypothèses des rendements décroissants.

 

En attendant, voici une petite citation de Maurice Allais qui résume en partie tout cela ! (un des deux seuls français à avoir eu le « Prix Nobel d’économie ») :

 

"aujourd'hui on a trop souvent l'impression que l'économie est simplement considérée comme un prétexte pour faire des mathématiques, et que la beauté des démonstrations est préférée à la ressemblance avec la réalité. Des théories souvent magnifiques d'un point de vue esthétique sont construites à partir d'hypothèses douteuses."

 

 


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commentaires

Morgane 29/12/2016 16:56

Bonjour, j'ai une question, qui m'empêche de poursuivre mes lectures, est-ce que les rendements décroissants observés dans une entreprise s'expliquent toujours par la loi des rendements factoriels décroissants de Ricardo (productivité marginale des facteurs décroissante...)? Et si oui, pourriez-vous détailler la réponse, merci.

Ette Rodox 05/01/2017 16:28

Bonjour, merci pour votre question.
J'y répondrai de la manière suivante :
- d'une part toutes les études sur le sujet montrent que très peu d'entreprises affirment avoir des rendements décroissants. Donc les rendements décroissants ne concernent qu'une infime minorité d'entreprises (alors que la théorie néoclassique les considère comme le cas général).
- Et pour les entreprises qui présentent effectivement des rendements décroissants, il y a vous avez raison tout un tas de raisons qui pourraient les expliquer et pas uniquement la productivité marginale décroissante des facteurs de production.
Donc le cas général de la théorie néoclassique s'applique à une extrême minorité d'entreprises.
Pour un exemple plus détaillé sur la question, il faudrait trouver une entreprise qui présente des rendements décroissants. Pour le moment je n'en vois pas !

jef 06/03/2010 11:55


monopole, concurrence, la quantité produite n'est pas la même, l'efficacité pourtant suit les mêmes règles.

Le boulanger produit autant en travaillant moins avec un meilleur rendement, quoi de plus merveilleux pour lui, il aurai tort de s'en priver.

Bref, je pense que l'on peut arrêter ici notre discussion, je ne vous ai pas convaincu, vous ne m'avez pas convaincu, il est donc inutile de perdre plus de temps là dessus.

Je vous souhaite une bonne continuation.


Ette Rodox 09/03/2010 13:19


Oui je crois que vous avez raison il est un peu vain de poursuivre cette discussion, bonne continuation à vous.


jef 01/03/2010 20:24


Mais si il a un meilleur rendement et que cela permet de maximiser son profit qui vous dit qu'il doit produire plus? Il peut tous simplement travailler moins.

Utiliser ces capacités de prod efficacement est une chose, la quantité produite en est une autre.


Ette Rodox 04/03/2010 17:49


Bin s'il travaille moins, même si plus efficacement, peut-être ne sera t'il alors plus en mesure de répondre à la demande.

Pour un stock de capital donné, l'efficacité d'utilisation des capacités de production et les quantités produites sont tout à fait liés.


jean 01/03/2010 14:30


Dans le cas du boulanger, il semble assez probable que ses capacités de production ne soient pas utilisées au maximum.
Il est fort probable que les boulangers disposent d'un pouvoir de marché car les gens ne feront pas faire des détours de 5km pour aller chercher le pain.
Il est donc probable que le boulanger sera en mesure de faire payer au-delà du coût marginal, et il ne produira pas autant qu'il le pourrait.
Maintenant, ce genre de choses se modélise assez bien avec de la concurrence monopolistique (Chamberlin, années 30) et prouver que cela nécessite une intervention étatique n'est pas évident:
http://www.ntpu.edu.tw/ctd/eassy/paper/960108.pdf


Ette Rodox 01/03/2010 18:30


Oh là j'ai pas dit qu'il fallait une intervention étatique pour faire fonctionner les boulangeries ! C'est la théorie néoclassique qui dit qu'il faut casser les monopoles !


jef 01/03/2010 06:59


Bonjour,

Il y a gaspillage de capital si il n'y a pas assez de travail pour ce capital, pas si il n'y a pas assez de prod.

Notre bon boulanger ne gaspille pas son capital si par exemple il n'a qu'un four et qu'il est optimal pour lui de travailler tout seul dessus. Mais si il pouvait avoir un meilleur rendement en
travaillant à deux dessus, alors travailler seul gaspillerai une partie de son capital.

Ensuite il n'est pas évident que son coût moyen baisse si il produit plus, cela dépend de plusieurs paramètre comme la capacité du four.

Enfin, allez dans une boulangerie un peu trop tard, vous n'aurez plus rien. Le boulanger pourrait pourtant s'adapter et produire un peu plus.


Ette Rodox 01/03/2010 18:18


Si il y a plus rien dans une boulangerie quand vous y arrivez tard, c'est que le boulanger essaie de fournir pil poil la demande pour ne pas gaspiller et parfois il se loupe de quelques pains. ca
n'a rien à voir avec un pb d'adaptation ou de capacité à produire plus.
Pour les reste, si le boulanger avait un meilleur rendement en employant une personne de plus il ne le ferait pas quand même si il ne parvenait pas à vendre tous le pain que le meilleur rendement
lui offrirait.