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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 15:35

 

 

A la fin de son livre le débat interdit (plus précisément p 271 à 273) publié en 1995, Jean-Paul Fitoussi propose, tout simplement, pour (osons le mot !) sauver le monde (du « chômage », de la « pauvreté », du « nationalisme ») que le FMI fasse tourner sa planche à billets et fasse « don » de l’argent ainsi créé aux pays en développement.

 

Des économistes comme je les aime, qui n’ont pas peur d’affronter les sourires condescendants de collègues dont la seule ligne théorique et idéologique est bien souvent.. le conformisme ! (et aujourd’hui le conformisme c’est la théorie néoclassique ! on est surpris en discutant avec des profs de voir combien ne croît que peu à cette théorie qu’ils utilisent, mais bon c’est celle qu’on a appris, celle qui paraît respectable et c’est comme ça que tout le monde fait). Mieux vaut, comme l’a dit Keynes*, en un peu déformé, avoir complètement tort avec la majorité que vaguement raison avec une minorité.

 

Voici l'extrait, bonne lecture !

 

« Une observation, même hâtive, de la situation mondiale montre que presque partout existent des capacités de production inutilisées. Partout aussi le chômage est élevé, la pauvreté croissante. Rien ne s’oppose donc à ce que la production s’accroisse sans tensions inflationnistes, sauf, peut-être, aux Etats-Unis, en raison de la vivacité de la croissance des deux dernières années. Mais le déficit commercial de ce pays pourrait être comblé – sans qu’il soit besoin de jouer sur le cours du dollar, ce qui, on le sait, empoisonne les relations de change en Europe en raison des tensions sur le mark qui en découlent – si la croissance des autres pays était suffisante pour accroître leurs importations en provenance d’Amérique. Or la croissance des autres pays est bridée par la logique de part de marché : tous les gouvernements souhaitent en effet une croissance plus vive, mais ils considèrent qu’il n’est de croissance vertueuse que tirée par la demande étrangère. En d’autres termes, chaque pays, y compris les Etats-Unis, appelle de ses vœux une augmentation de ses exportations. Cela n’est évidemment possible que si chacun augmente ses importations, c’est-à-dire sa demande intérieure. Tout le monde est donc victime d’une sorte de syllogisme dont les conséquences font craindre le pire, tant elles sont – c’est un euphémisme – non coopératives : dévaluations compétitives ici, mesures protectionnistes là, ajustements vers le bas des systèmes sociaux partout.

 

Parce que le problème a la structure d’un syllogisme, sa solution est d’une grande simplicité : il faudrait fournir à chaque pays, simultanément, des liquidités à n’utiliser que pour importer. Ainsi tous exporteront d’avantage, sans avoir à redouter que l’accroissement des importations ne conduise à un surcroît d’endettement. Or ce type particulier de liquidité existe : ce sont les droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international. S’il paraît impossible, en raison des difficultés de la négociation internationale, de distribuer partout ce surcroît de liquidités internationales, on peut du moins en fournir aux pays qui en ont le plus urgent besoin : les pays de l’Est et du Sud. Pour bien faire, il faudrait y mettre une forte condition : que la plus grande part de ces liquidités soit utilisée pour l’importation de biens d’investissement.

 

Les pays industrialisés y trouveront leur compte puisque leurs exportations augmenteront – ce « don » aux pays en développement étant, en même temps, une subvention aux industries exportatrices des pays industrialisés. On pourrait même imaginer qu’une telle solution ne soit entreprise que par l’Europe, si les Etats-Unis et le Japon y étaient hostiles. Elle consiste à reconnaître que, si les banques centrales nationales répugnent à créer de la monnaie, de crainte d’affecter le taux de change, il suffit que cette monnaie soit créée au niveau international pour apaiser leur inquiétude. On taxera de telles idées de naïves ou, pis encore, d’élucubrations d’intellectuel ; mais n’est-il pas plus naïf de penser que le monde puisse encore s’accommoder d’années de croissance lente, alors que le chômage, la pauvreté, la famine se développent, et que le nationalisme semble renaître de ses cendres.

 

De surcroît, une solution de ce type a déjà été utilisée en diverses périodes de notre histoire. Pourquoi ne le pourrait-elle pas aujourd’hui ?

 

Faire croître les importations avec les exportations est le moyen privilégié du développement. En permettant aux pays en voie de développement de croître plus vite et mieux, nous créerions, certes, de nouveaux concurrents, mais aussi des exportations supplémentaires. Le plan Marshall obéissait à une logique semblable de croissance, courageuse, intelligente, et profitable à toutes les parties, à celui qui reçoit comme à celui qui donne. La croissance des Etats-Unis, dans l’après-guerre, n’eût pas été possible sans celle de l’Europe. Les pays industrialisés ne peuvent pas d’avantage retrouver le cycle vertueux de croissance des trente années qui ont suivi la dernière guerre, sans que d’autres pays ne connaissent aussi le développement. Ces propos peuvent susciter l’étonnement en période de crise où, par quelque réflexe atavique, chacun tend à refermer son univers sur un égoïsme, individualiste ou nationaliste. »

 

 

* La phrase de Keynes est précisément : "Je préfère avoir vaguement raison que complètement tort."

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commentaires

jean 05/04/2010 13:49


Ce n'est pas comme si l'aide public au développement avait connu quelques ratés, surtout lorsqu'elle est conditionnée à l'achat de produits d'une certaine nationalité ou d'un certain type...

Il est toujours dangereux de créer de confondre deux objectifs -l'aide au développement et la stabilisation macroéconomique- et c'est d'ailleurs bien pour cela qu'il y a deux institutions: la
Banque Mondiale et le FMI.

Ensuite, pour créer des DTS, le FMI doit recevoir des devises (les fameuses quote-part). Pour qu'il puisse réellement créer de la monnaie, il faudrait doter le FMI d'un statut comparable à celui de
la BCE, chose que les pays de l'OCDE n'accepteraient qu'avec les même garanties qu'a exigées l'Allemagne pour la BCE. Pas sûr que ce soit cela que vous vouliez...

Dernier point, normalement, les changes flottants évitent normalement les fuites du multiplicateur keynésien. Donc, en principe, pas besoin de l'usine à gaz sus-mentionnée.


Ette Rodox 05/04/2010 19:31



Oui je suis d'accord avec vous l'aide public au développement a connu de sérieux ratés. Comme ça je vois deux grandes causes à ces ratés, la corruption et le fait que les pays d'où part cette
aide publique espèrent bien qu'elle va leur revenir rapidement via des achats aux entreprises nationales. Mais il ne faut pas pour autant que ces échecs nous fassent rejeter les politiques
d'aides publics. Le mécanisme économique qui justifie les politiques d'aides me semble juste, mais se sont leur mise en oeuvre qui échouent. Si le FMI faisait cela, en offrant l'argent aux pays
pauvres les moins corrompus, peut-être cela peut-il éliminer une partie du pb. L'argent ne venant pas d'un pays particulier, cela peut permettre d'éviter l'autre pb aussi.


Après je suis d'accord aussi qu'en arriver là ne serait pas simple non plus. Mais cela me paraît quand même réalisable et bcp plus réalisable que plein d'autres mesures (genre Artus qui est pour
une monnaie unique mondiale). Et l'idée va selon moi dans le bon sens (créer de l'argent pour le donner à des Etats), c'est surtout cela que je voulais souligner ici.


Concernant les changes flottants et le multiplicateur, oui en théorie, mais dans la pratique les choses sont quand même vous l'accorderez bcp plus compliquées, surtout quand le pays est déjà
assez ouvert.



Evan 04/04/2010 23:47


Ce livre a été publié en 1995 exactement.

Aujourd'hui, une telle solution serait envisageable, dans le sens ou je ne vois pas quels sont les acteurs de l'économie seraient réticents à ce genre de mesure. Si les états aujourd'hui
refusent
d'avoir recours à l'émission de monnaie fiduciaire pour répondre aux problèmes qu'ils rencontrent, c'est car il y a un frein. Ce frein, c'est l'inflation et la dévaluation de la monnaie qui va
avec. Et avec les bases constitutionnelles adoptées par l'Europe qui fixe l'objectif de taux d'inflation à 2%, on est mal partis pour attendre ce genre d'initiative de la part de la BCE.
Voila le seul problème (mais pas le moindre) que peut poser "la planche à billet" pour nos élites, sachant que les monnaies sont en concurrence, et que la compétition est prise très à cœur par
les
économistes. Quand on les entend parler, ce n'est pas de croissance que l'on manque, c'est de compétitivité, et les coûts de production sont trop chers, et l'Euro doit devenir fort, et
blablabla...
Bref, il faudrait limiter l'inflation coûte que coûte. Elle est là, la crainte dominante (quoi qu'en ce moment, beaucoup revoient leurs positions là dessus :
http://www.telos-eu.com/fr/article/inflation_faut_il_faire_sauter_le_verrou_des_2 . Pour l'anecdote, Blanchard se fait jeter des fruits pas murs dessus depuis qu'il a pris cette position.)

Maintenant, les DTS ne dévalueront pas une devise en particulier, ce qui fait que le spectre de l'hyperinflation ne planera plus sur les états. Tout simplement.

@Ette Rodox
L'économie vit une période assez dingue ou les mensonges qui l'animait commencent à apparaitre au grand jour (que l'Etat ne peut que nuire à l'économie, que la stabilité des prix fait la
stabilité
de l'économie...), ou de plus en plus d'économistes sortent du rang (Stiglitz, Blanchard, entre autres...), aujourd'hui, il est nécessaire d'avoir des gens qui font des blogs comme ceux-ci,
puisque
ce n'est pas dans l'enseignement de l'économie que l'on peut débattre aussi librement. Du coup, je comprends que ce soit difficile de partager ça avec les autres membres du labo.


Ette Rodox 05/04/2010 18:30



Merci pour l'info ! Je n'avais pas le livre sur moi.


Oui je suis d'accord avec toi, un des gds points forts de cette idée est qu'on ne voit pas, une fois le verrou idéologique sauté, qui cela pourrait gêner et qui serait réticent à mettre en place
une telle mesure (à partir du moment où il y a suffisamment de garde-fous pour que l'argent soit correctement utilisé), étant donné que ça ne coûte à personne, et que les pb de dévaluation, etc..
se poseraient avec moins d'acuité.


La proposition de Blanchard est révélatrice c'est clair d'un certain changement d'état d'esprit, même si slt chez certains..


Merci, et il est aussi nécessaire d'avoir des étudiants qui ne gobent pas tout cru ce qu'on leur raconte en cours et s'intéresse à l'économie en dehors des chemins balisés de l'enseignement
universitaire !



RST 04/04/2010 13:20


@ Ette Rodox
Je vais me permettre une petite critique pour une fois ;-)
Tout d’abord, il aurait été utile de dater le propos (2000 si je ne m’abuse ?)
Ensuite, je pense que la question des DTS mérite quelques explications plus détaillées et que la résumer à un don d’argent me parait un peu simplificateur. Même quelqu’un comme moi qui se considère
plutôt ouvert à ce genre de propositions, reste sur sa faim. J’ai du mal à bien tout comprendre.
Comment cela fonctionne-t-il exactement ? Quels sont les critères retenus pour donner à tel pays plutôt qu’à tel autre ? Y a t il à un moment donné, un remboursement ?
Parce que dire qu’ « il suffit que cette monnaie soit créée au niveau international » donne l’impression que tous les problèmes pourraient être réglés de cette manière. Or nous savons que ce n’est
pas le cas.
Je suis d’accord sur le principe que si il y a des capacités de production inutilisées et du chômage et que donc seule la monnaie manque, il suffit de la créer. Là où j’ai du mal, c’est comment on
procède exactement.

Mais peut-être la meilleure solution est-elle de lire le livre de Fitoussi que je ne connais pas.


Ette Rodox 05/04/2010 10:38



Oui oui n'hésitez pas. Pour la date vous avez raison, c'est un grossier oubli et je la rajoute de ce pas! Pour les DTS, c'est vrai qu'une explication plus détaillée n'aurait pas été malvenue,
mais dans la manière dont ils sont présentés dans ce texte je pense qu'on peut les assimiler à un simple don d'argent.


Après pour le côté pratique de la mesure, ce n'est pas ce que cherchait à faire Fitoussi, il faut prendre juste cela comme une piste de réflexion (qu'il classe parmi les plus prometteuses dans
son livre) faisant appel à la création monétaire pour améliorer la situation internationale.


Et concernant le billet, mon but était juste de montrer que cette idée de création monétaire par ou pour un organisme public, qui paraît totalement irraisonnable à bcp, est même proposé par des
économistes célèbres et reconnus pour leur sérieux. Sans vraiment entrer dans les détails.


Plus précisément, concernant les remboursements, non (de ce que je comprends) il n'y en a pas.


Quant à la lecture du livre de Fitoussi, si elle intéressante, elle ne vous éclairera pas bcp sur ce point, le passage que j'ai mis est le seul (me semble t'il) où il évoque clairement cette
piste de réflexion.


Merci pour votre commentaire!



Evan 02/04/2010 21:43


T.T. est un prof de macroéconomie qui n'est pas connu du grand public, mais qui l'est d'Ette Rodox.

Pour ce qui est de l'étude, j'ai voulu la trouver avant de poster, j'essaye toujours de la retrouver, mais je commence à désespérer. Si par hasard je tombe dessus, je transmets le lien.


Ette Rodox 03/04/2010 14:48



Ok super ! Ca m'arrive souvent aussi de ne pas retrouver une étude lue quelques temps plus tôt sur internet (alors qu'on tombe souvent dessus au départ sans la chercher!), même en mettant les
mots clés, etc..



jean 02/04/2010 20:45


@Evan:
C'est qui T.T.?
10%, 50%, çà sort d'où? Et c'est pour quel type de prédictions?


Ette Rodox 03/04/2010 14:46



Oui dire qui est T.T. ce serait quasi-dévoilé de quelle fac je viens ! (et je ne le souhaite pas, ça me permet notamment de garder ma liberté de ton, sans avoir à m'inquiéter des réactions que
cela pourrait susciter parmi les autres membres du labo), c'est pour cela qu'Evan utilise ces initiales.