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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:28

 

Le « rêve keynésien », comme l’explique Gilles Raveaud dans un très bon billet*, c’est non seulement l’idée que l’Etat peut résorber le chômage en menant des politiques de relance appropriées, mais aussi que ces politiques ne creuseront finalement que peu les déficits publics, car l’augmentation des dépenses de l’Etat, en générant un regain d’activité, aura par la-même accrue les recettes de l’Etat.

 

De nos jours, ce rêve keynésien ne fonctionne plus pour diverses raisons. D’une part, les pays sont de plus en plus ouverts, ce qui fait qu’une politique expansionniste menée par un seul pays aura tendance à profiter de plus en plus aux économies des autres pays et de moins en moins à l’économie du pays considéré. D’autre part, les ménages sont méfiants/inquiets face à l’avenir, plus qu’incertain, (connaîtront-ils une période de chômage ? la situation économique/sociale de leur pays va-t-elle continuer à s’empirer, etc..) et ont tendance à épargner une plus grande part de ce que leur verseraient en surplus les Etats. Dans la même idée, les entreprises qui sont elles-aussi plus qu’incertaines face à l’avenir et à la pérennisation de leurs activités, rechignent d’avantage à investir, ce qui affaiblit là encore les effets des politiques de relance. Qui plus est, les Etats sont aujourd’hui fortement endettés et ne peuvent plus se permettre de mener de trop vigoureuses ou trop prolongées politiques de relance, sous peine de voir leurs dettes s’aggraver dangereusement et d’être rapidement sanctionnés par les marchés financiers.

 

Que peut proposer dès lors un « keynésien » (celui qui pense que le chômage a pour origine avant tout une pénurie d’offres d’emploi, lié à un déficit de demande par rapport à l’offre, ou et c’est pas tout à fait pareil à un excès d’offre par rapport à la demande) pour sortir nos économies du chômage de masse et d’un enlisement inquiétant ?

 

Il me semble qu’il y a, pour schématiser, quatre voies possibles.

 

La première, c’est de laisser tomber ce bon vieux rêve keynésien, de ne plus y croire. La situation a changé, le monde a changé, les politiques keynésiennes ne pourront plus fonctionner avec l’efficacité d’antan, alors laissons-les tomber et prenons la seule voie qui nous soit réellement offerte, celle de la recherche de la compétitivité à tout prix, de la déflation compétitive. Bref continuons à mener des politiques néolibéralo-mercantilistes comme on le fait depuis 30 ans.

 

La seconde voie est la voie européenne. C’est le grand espoir des verts et d’une grosse partie des socialistes. Avançons le plus possible dans la construction européenne, avec l’espoir d’aboutir à une Europe politique digne de ce nom, qui pourra elle mener de véritables politiques de relance keynésiennes, compte tenu du fait que le taux d’ouverture commercial de l’Europe et beaucoup plus faible que celui de chacun de ses membres. Et les projets d’infrastructures à mettre en œuvre au niveau européen ne manquent pas. Hélas, la majorité des élites européennes semble acquise au (néo)libéralisme et l’Europe emprunte plutôt la voie du néolibéralo-mercantilisme que celle de la coopération politique et économique. De plus, les derniers événements l’ont montré, l’espoir d’une Europe politique forte et de la mise en place de vigoureuses politiques de relance keynésiennes au niveau européen n'est pas pour demain.

 

La troisième voie est la voie protectionniste. Cette voie est empruntée notamment, me semble t’il, par les déçus de la construction européenne. Comme on ne peut plus attendre encore des décennies une incertaine construction européenne qui se ferait dans un encore plus incertain sens keynésien, eh bien tentons l’aventure tout seul, en nous isolant modérément, intelligemment, ce qui permettrait à la fois de freiner (inverser) les délocalisations et de donner un regain de puissance aux politiques de relance. Ce qui permettrait, en s’affranchissant partiellement de la contrainte extérieure, de reprendre un peu en main notre destin. Cette voie a des avantages, mais également un certain nombre d’inconvénients, qui nous sont rappelés abondamment, notamment celui de mettre la France dans une posture fort délicate vis-à-vis de ses partenaires commerciaux.

 

Reste enfin la quatrième voie, celle qui me semble, et semble à beaucoup d’autres, la plus prometteuse, que j’appellerais (un peu par dérision, mais au moins la chose apparaîtra clairement) la voie « planche à billets »**. L’idée principale de cette voie serait qu’une partie du déficit budgétaire des Etats ne soit plus financée par le seul endettement, mais également par un « don » d’argent que leur feraient les Banques Centrales. Cette voie nécessiterait de mettre en œuvre de nombreux gardes fous, ce qui ne serait en pratique pas bien compliqué. Elle devrait s’accompagner d’un plus grand contrôle par les Banques Centrales de la création monétaire des banques commerciales, afin d’éviter tout emballement de la création monétaire. Mais elle possède de très solides arguments en sa faveur, à la fois empiriques et théoriques (je ne les détaille pas, d’autres le font très bien déjà, je vous donne quelques liens vers d’autres sites et blogs***). Et surtout elle est très prometteuse et permettrait aux pays de sortir de ce dilemme infernal : il faut faire quelque chose pour remédier à l’exécrable situation sociale, économique, écologique que nous vivons - oui mais on déjà très endettés et le contexte fait qu’une politique de relance vigoureuse ne pourrait que générer un emballement des niveaux d’endettement, pour un résultat qui plus est assez incertain, etc.. Les Etats pourraient alors à nouveau résorber le chômage (etc.) sans creuser les déficits publics ! Et cerise sur le gâteau, non seulement cette voie est prometteuse, réaliste, fondée, mais elle possède en plus, sous différentes variantes, quelques prestigieux défenseurs insoupçonnés, notamment Joseph Stiglitz et Jean-Paul Fitoussi ! (je mettrais dans un prochain billet les passages de leurs livres où ils en parlent). Autant de gages de sérieux pour une idée qui a pour beaucoup du mal à le paraître..

 

Comme le fait remarquer fort judicieusement RST, la solution passe probablement par un mélange de ces trois dernières "voies" : plus d'Europe, un peu de protectionnisme pour corriger les dumping social, environnemental ou fiscal et la mondialisation actuelle qui n'est qu'un encouragement à les pratiquer, et la "planche à billets", parce que nos règles de création monétaire actuelles sont absurdes, profondément déstabilisantes pour nos économies et j'en passe !

 

Et comme le fait remarquer fort judicieusement également Xavier, la recherche de la compétitivité n'est pas antinomique avec ces trois autres voies. Si compétitivité ne rime pas avec dumping mais avec meilleure productivité, meilleure utilisation des ressources, etc. alors celle-ci est fondamentalement bonne je pense aussi pour l'économie.

 

 

* http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2009/01/12/relance-du-reve-keynesien-a-la-realite/

 

** Bon certes ce n’est pas la première fois que je l’évoque, et l’idée est déjà connue d’une grande partie de ceux qui s’intéressent à l’économie, mais ça fait du bien de la réévoquer de temps en temps, on a l’impression que l’Humanité ne va pas sombrer dans le mercantilisme / individualisme / consumérisme qui va finir par la tuer et dont personne ne veut, que les peuples pourront reprendre leur destin en main et le monde progresser sereinement au rythme du progrès technique !

 

*** Je recommande vivement à ceux que l’idée intéresse/interpelle de se promener sur les différents sites internet/blogs suivants :

http://ecodemystificateur.blog.free.fr/

http://www.chomage-et-monnaie.org/

http://monnaie.wikispaces.com/

http://blog.mondediplo.net/2010-02-17-Au-dela-de-la-Grece-deficits-dettes-et-monnaie

 

 

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commentaires

jean 03/04/2010 18:29


@xavier:
Allez-voir chez RST si j'évite le sujet.
Ensuite, les banques ne créent de monnaie que parce que les gens acceptent d'en avoir sur leur compte en banque.
Si vous voulez empêcher les banques de créer de la monnaie, n'y mettez pas la vôtre!


xavier 03/04/2010 18:06


@jean
Sur le problème des intérêts servis aux banques commerciales sur de la monnaie crée "ex-nihilo" je pense que vous évitez le sujet central.
Concernant la BCE, l’instrument n’a aucun besoin d’être démocratique c’est la main qui le tient qui doit avoir une légitimité.


jean 03/04/2010 17:41


@xavier:
_Les banques ne sont pas les seules à demander une rémunération lorsqu'on leur demande un service.(en l'occurrence, servir d'intermédiaire entre les particuliers et l'état). Il y a 2 autres raisons
pour lesquelles la banque centrale n'achète pas directement des obligations d'état:
*la plupart des obligations d'état ont une maturité à long ou moyen terme. Or le contrôle de l'inflation exige que la banque centrale dispose de créances à court terme. C'est cela qui explique que
la banque centrale n'achète pas exclusivement des titres d'état.
*les états de la zone euro ont décidé de ne pas avoir de politique fiscale commune. Dans ces conditions, il était indispensable qu'il y ait une contrainte budgétaire. Comme il n'était pas question
que la BCE ne subventionne de façon cachée tel ou tel état, il était hors de question que la BCE achète directement des obligations d'état.

_Sur le rôle de la BCE, vous déplorez donc qu'elle n'est pas plus d'attributions. Si vous voulez, mais il ne faudra pas vous plaindre que c'est une institution anti-démocratique qui décide du
devenir de vrais gens.


xavier 03/04/2010 15:24


@jean
Je constate que vous êtes d’accord pour dire que les intermédiaires prélèvent une marge. Qui que soient les intermédiaires, la monnaie a bien été, initialement, crée par les banques commerciales
lors de prêts. Ces dernières perçoivent un intérêt issu de cette création monétaire. Ce qui me choque, c’est que lorsque l’état doit lever des fonds, il ne puisse pas emprunter directement auprès
de la BC avec un intérêt équivalent au taux directeur en vigueur. Je suis par contre d’accord pour dire qu’un contrôle de l’action de l’état est nécessaire. Le fait que la mise en concurrence de
préteurs puisse faire jouer le taux à la baisse n’est absolument pas une consolation.
Sur les pistes que vous évoquez, vous parlez d’imposer une discipline fiscale au sein de la zone Euro. Si cela signifie une harmonisation fiscale je la considère également souhaitable mais ne me
fais plus d’illusions quant à une mise en œuvre. Lorsque vous parlez de fixer des règles aux banques, encore faudrait-il s’entendre sur le type de règles et leurs objectifs. De façon générale, s’il
s’agit de soumettre le secteur bancaire et financier à la puissance publique, je suis assez d’accord. Enfin qu’en vous parlez de donner un pendant politique à la BCE, je pense que la notion de
contrepoids politique ne suffit pas. Il s’agit plutôt de faire de la BCE un instrument de la politique économique et sociale.


jean 02/04/2010 15:26


@xavier:
Revenons d'abord sur l'interdiction d'achat direct de titres publics.
Je ne conteste pas que les intermédiaires prélèvent une marge mais que cette marge soit égale au montant des intérêts payés par l'état.

Ensuite, l'utilisation du marché réduit grandement les coûts d'intermédiation. En renonçant à l'achat direct de titres publics, la banque paye certes une très légère commission aux banques
mais:
_l'état met en concurrence les épargnants (auparavant, l'état proposait un taux élevé pour que les particuliers souscrivent l'emprunt),
_l'état met en concurrence les intermédiaires financiers (lors du lancement des emprunts, les banques prélevaient une commission encore plus importante),
_cela permet de créer un marché transparent du crédit.
_cela accroit la transparence des comptes publics et renforce l'indépendance de la banque centrale: celle-ci bénéficie de titres remboursables à *échéance fixée* dont la valeur est réelle et dont
elle peut se servir en cas d'inflation pour réduire la masse monétaire.




Pour ce qui est des propositions de réforme (je ne suis absolument pas certains que ce soit de bonnes idées), je crois qu'il faudra durcir la règlementation bancaire et les contrôles de capitaux
aux frontières.
Ces deux mesures ont beaucoup d'inconvénients, notamment d'être impraticables au sein de la zone euro.
http://rodrik.typepad.com/dani_rodriks_weblog/2009/02/is-more-effective-international-regulation-the-answer.html
Un gouvernement économique de la zone euro semble nécessaire pour:
_imposer une discipline fiscale au sein de la zone euro.
_fixer des règles au système bancaire.
_donner un pendant politique à la BCE.
Malheureusement, cela ne sera pas suffisant car la main-d'oeuvre européenne reste peu mobile et les différentiels d'inflation ne pourront pas être corrigés par la migration de travailleurs.
Pour remédier à cela, il faut peut-être envisager que les salaires de la zone euro soient libellés dans une unité de compte révisable propre à chaque pays.