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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 18:05

Qui n’a jamais évoqué au cours d’une conversation la loi de l’offre et de la demande, loi très intuitive que tout le monde parvient aisément à s’approprier, et quelle règle représente mieux le fonctionnement d’une économie de marché que celle-là ?

 

Eh bien sachez que, malgré sa simplicité, malgré son universalité, la loi de l’offre et de la demande est comprise de manière très différente par les économistes (même elle !).

 

Voici quelques exemples pour expliquer comment les économistes hétérodoxes se représentent cette loi (comme l’extrême majorité des non-économistes je pense) :

 

- Si nous diminuons tous notre consommation d’un bien donné, le prix de ce bien va avoir, au moins à court terme, tendance à baisser. Pourquoi ? Parce que les entreprises qui se retrouvent avec un stock de marchandises invendues vont essayer de rogner sur leurs marges et de brader leur prix, pour tenter de les vendre. Mieux vaut, pour les entreprises concernées, vendre leurs marchandises moins chères ou à pertes que pas du tout !

 

- En revanche, si nous augmentons notre consommation d’un bien donnée, le prix de ce bien va avoir, au moins à court terme encore, tendance à augmenter. Car les entreprises pourront profiter de cet engouement pour accroître un peu leurs marges. Ou alors, en attendant de pouvoir produire suffisamment pour satisfaire l’ensemble de la demande, elles augmenteront leur prix afin de « rationner » cette demande, et accroître au passage leurs profits.

 

 

Mais la loi de l’offre et de la demande conçue par les économistes néoclassiques s’appuie sur l’hypothèse des rendements décroissants (cf. billet précédent) pour des raisons de cohérence interne du modèle, et est pour cette raison très différente de celle que nous venons d’évoquer.

 

- Selon la loi de l’offre et de la demande néoclassique, lorsque la demande d’un bien diminue, son prix diminue, non pas pour les raisons précédentes, mais parce que les entreprises, en produisant moins, vont diminuer leurs coûts de production unitaires. C’est le principe de la loi des rendements décroissants : moins tu produis, moins c’est cher (par unité) et plus tu produis, plus c’est cher (par unité). Les néoclassiques arrivent donc à la même conclusion que précédemment, une baisse du prix de vente, mais pour des raisons totalement différentes. Dans leur cas, c’est la baisse du coût de production, provoquée par la diminution de la production, qui provoque la diminution du prix de vente.

 

- Pour les mêmes raisons, lorsque la demande d’un bien augmente, son prix augmente pour les économistes néoclassiques, parce qu’en produisant plus les entreprises vont accroître leurs coûts de production unitaires. Plus tu produis, plus chaque unité te coûte cher à produire, c’est toujours la loi des rendements décroissants !

 

Deux remarques par rapport à ça.

 

La loi de l’offre et de la demande telle qu’elle est conçue par les économistes néoclassiques me semble totalement erronée. Et je m’excuse si la rengaine peut paraître populiste, démago, tout ce que vous voulez, mais encore une fois je pense que le bon sens populaire permet ici de beaucoup mieux appréhender la réalité que les travaux et enseignements du chercheur en économie.

 

Il y a vraiment une dérive de la recherche en économie, qui se construit depuis deux siècles sur un déni total de la réalité. Déni nécessaire pour ne pas remettre en cause les travaux de toute une vie et des modèles « trop beaux pour être faux ». Et déni catastrophique parce que la mauvaise compréhension du fonctionnement de l’économie par les économistes est en grande partie à l’origine de la médiocrité et des malheurs du monde actuel. Lorsque les économistes du FMI (c’est-à-dire les meilleurs, les mieux payés, l’élite des économistes !) ont « pris en charge » l’économie de l’Argentine en 1991, 16,2% des ménages Argentins vivaient en-dessous du seuil de pauvreté. En 2001, après 10 ans de gestion catastrophiques par les économistes du FMI.. 37,7% des ménages Argentins vivaient sous le seuil de pauvreté. Soit plusieurs millions de personnes qui ont connu la misère, la faim et perdu leur emploi, à cause de l’incompétence des quelques centaines d’économistes payés au moins une bonne dizaine de milliers d’euros (par mois !). Et on pourrait penser que si la misère a augmenté, le déficit de l’Etat et celui de la balance commerciale, eux, ont diminué. Or, bien au contraire, la dette de l’Etat Argentin a « explosé » et les déficits extérieurs se sont « détériorés ». Ces économistes ont réussi le challenge incroyable d’accroître à la fois la misère et les déficits ! C’est consternant et affligeant.

 

Et deuxième remarque, c’est ainsi que la loi de l’offre et de la demande est enseignée, avec ses rendements décroissants, à tous les étudiants en économie du monde entier. Mais toutes ces hypothèses biscornues ne les interpellent pas, non seulement parce qu’on ne leur apprend pas à réfléchir sur ce qu’ils apprennent (on leur apprend la vérité, et pis c’est tout !), mais aussi et surtout parce que le degré de mathématisation de l’économie fait perdre de vue toute l’absurdité des fondements de la science économique. Puis, au final, ces hypothèses deviennent une routine à laquelle on ne fait même plus attention.

 

Voilà le triste état de la science économique, et la triste histoire de sa reproduction !

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commentaires

Necib 16/07/2012 13:27


Bonjour,


J'ai découvert votre blog récemment, et je le trouve très intéressant. Cela permet d'avoir une vision différente de l'économie. Après un BTS je vais bientôt intégrer en septembre une école de
commerce, qui nous enseignera forcèment ces choses la. Je prends un peu d'avance en apprenant par moi même.


Je me pose une question concernant la loi de l'offre et de la demande classique. Si j'ai bien compris, lorsque la demande est inférieur à l'offre l'entreprise diminue ses prix pour écouler ses
stocks. Je pense jusqu'a atteindre l'équilibre entre l'offre et la demande. Et lorsque c'est la demande qui est supérieur à l'offre, l'entreprise augmente ses prix, on peut dire que le produit
devient en quelque sorte plus rare, et donc plus cher. Elle augmente ses pris soit pour rationner l'offre ou bien en attendant que sa capacité de de produire puisse répondre à la demande de tous
les consommateurs.


La partie qui me pose problème est la suivante : Dans le cas de la loi de l'offre et la demande dans une optique néoclassique, on débouche sur le même résultat, mais le raisonnement est
différent. On prend en compte les rendemments d'échelle décroissant. La production qui croit moins vite que les facteurs de productions, donc forcèmement, donc forcèment si la production diminue
et que les facteurs de production augmentent le coût unitaire ne peut être que plus important et non moins important. Si les coûts sont moins important, cela signifie que les facteurs de
productions diminuent lorsque la quantité de production diminue. Mais je lis partout que les rendements d'échelle décroissant signifie que la production croit moins vite que les facteurs de
productions, donc les coûts sont plus importants.


Est ce que mon raisonnement est correct ?

Ette Rodox 25/07/2012 14:04



Tout à fait d'accord avec le premier paragraphe. Pour le second je ne suis pas sûr d'avoir très bien compris, mais oui en tout cas les rendements d'échelle décroissants signifient bien que la
production croît moins que les facteurs de production.



jean 06/12/2009 14:27


L'objet des sciences économiques, ce n'est pas uniquement la demande effective, c'est aussi:
_la théorie des jeux,
_problèmes d'information asymétrique, théorie du signal,
_théorie du capital humain
_problème d'externalités
...
C'est sûr que tout çà ne resout le problème de la demande effective, mais demande-t-on aux dermatologues de soigner un cancer du cervau?



Que la macroéconomie "mainstream" n'ait pas beaucoup progressé ces dernières années, vous n'êtes pas le seul à le penser ( http://www.nytimes.com/2009/09/06/magazine/06Economic-t.html ), mais la
microéconomie a quand même dit des choses intéressantes.


Ette Rodox 07/12/2009 18:07


Oui, bien sûr, mais quand l'objet d'une recherche est de comprendre le fonctionnement global des économies (croissance, crises, chômage, pauvreté etc..), la demande effective reste de loin la
notion la plus pertinente. Et je suis d'ailleurs ravi de vous le réentendre dire.
Et insérer les problèmes d'asymétrie d'information, etc.., dans des modèles néoclassiques donc faux à la base (pour toutes les raisons évoquées précédemment) n'apporte à mon avis pas grand chose de
plus à la compréhension du monde.

Quant à la métaphore médicale, elle me paraît incorrect. Les économistes néoclassiques ne prétendent pas expliquer qu'un bout de l'économie, mais l'ensemble de son fonctionnement. Les économistes
néoclassiques recouvrent toutes les spécialités. Les dédouaner en affirmant qu'ils ne s'occuperaient que de domaines précis, à l'écart des gds problèmes du monde (comme semble l'indiquer votre
métaphore) me paraît inexacte.

Quant à l'article de Krugman il est très intéressant ! Retrace très bien l'évolution de la pensée économique et des économistes depuis plus d'un demi-siècle. Donc merci pour le lien, je pense que
je vais en parler ou l'ajouter dans les liens du blog.


jean 05/12/2009 18:45


Bien sûr qu'il y a des abus dans les travaux "mainstream" et ils étaient sans doute beaucoup plus nombreux auparavant. (Par exemple, la théorie de cycles réels me paraît clairement abusive). Mais
là vous jetez le bébé avec l'eau du bain.

Oui,l'hypothèse sur la productivité marginale du capital n'est pas indispensable. En revanche, la décroissance de la propension marginale à consommer est beaucoup plus importante.
Kalecki ne s'en débarrasse qu'en divisant l'humanité en 2 classes: les travailleurs et les capitalistes.

Enfin, je crois que la plupart des blogueurs auxquels vous faîtes allusion ne sont pas contre certaines perspectives keynésiennes. Simplement, çà ne les intéresse pas trop et pensent en général que
la politique monétaire est suffisante pour résoudre les problèmes de demande effective.


Ette Rodox 06/12/2009 13:05


Je fais rarement de généralités et aimerait raconter qu'il y a du bon à tirer dans chaque domaine de recherche, dans chaque théorie, ça me rendrait probablement d'avantage crédible, moins partisan
et m'attirerait plus de sympathies, mais je suis intimement convaincu du contraire et que tous les développements théoriques et empiriques de la recherche orthodoxe actuelle ne servent à rien (oh
si c'était que ça, non desservent gravement l'Humanité).

Regroupez tous les travaux, les millions de pages, d'articles et de livres écrits par les orthodoxes, ils sont incapables à eux tous d'expliquer mieux le fonctionnement de l'économie que l'article
de Benassy Boyer Gelpi d'une trentaine de pages sur la théorie de la régulation par exemple. Leurs milliards d'hypothèses permettent moins bien de comprendre le monde que le seul principe de
demande effective.
Dans les autres sciences, lorsqu'une théorie explique en 30 pages ce que la théorie précédente ne parvenait que très très mal à expliquer en 300 000 pages, on considère ca en général comme un
progrès et on change de paradigme. Mais pas en économie.

Les blogueurs dont vous parlez sont nos grands économistes de demain, les mêmes que ceux qui ont été incapables de comprendre l'économie depuis 200 ans, d'empêcher le développement des crises, de
la grande dépression (à l'origine de la seconde guerre mondiale) et de la très grande misère et déplorable situation de l'Humanité actuellement. Mais ils arriveront probablement à les dépasser
tous, en menant à coup de discours savants l'Humanité au bord de catastrophes écologiques qui pourraient la faire disparaître.

Alors veuillez m'excuser si je n'ai pas bcp d'estimes pour ces gens-là..


jean 05/12/2009 00:51


En l'occurrence, pour les cours de physique, les étudiants apprennent à dire "on considèrera que le référentiel terrestre ou géocentrique comme galiléen", ce qui pour moi est du même ordre que dire
que la Terre est immobile.

La théorie keynésienne repose sur les deux hypothèses suivantes:
_la propension marginale à consommer est une fonction décroissante du revenu.
_la productivité marginale du capital est décroissante.
Donc, je ne suis pas convaincu que la théorie keynésienne ait évacué les rendements décroissants.

La plupart des travaux néoclassiques ont des objectifs très différents des travaux keynésiens. Je vois pas bien ce que la théorie keynésienne peut dire sur la discrimination tarifaire par exemple.
À l'inverse, il est certain qu'une analyse de type équilibre général est souvent assez peu pertinente pour faire de la macroéconomie.


Ette Rodox 05/12/2009 16:01


Oui c'est toute la différence entre une simplification et une erreur. On raisonne en référentiel géocentrique lorsque l'hypothèse de référentiel héliocentrique n'est pas indispensableà la
résolution du pb, dc autant simplifier (si mes souvernirs sont bons). En économie, l'hypothèse des rendements décroissants ne constitue en rien une simplification, c'est juste une hyopthèse
erronnée mais dont on s'accomode car elle est nécessaire pour faire fonctionner la théorie.

Si les théories postkeynésiennes s'inspirent du message de keynes (particulièrement pour ce qui concerne l'importance de la demande effective), elles ne reprennent pas l'ensemble de ces hypothèses.
Et l'hypothèse de productivité marginale décroissante du capital est à la fois très peu utilisée et non nécessaire au bon fonctionnement des modèles. Donc oui les théories postleynésiennes ont
évacué les rendements décroissants.

Et je suis content de vous entendre de dire que la théorie keynésienne permet de mieux comprendre la macroéconomie (donc globalement la croissance, le chômage, les crises, la pauvreté, les
inégalités, l'inflation, etc.) que la théorie néoclassique ! Et serais ravi si vous pouviez tenter d'expliquer cela à tous les blogeurs en économie qui font références aux travaux néoclassiques
pour expliquer le fonctionnement du monde !


jean 03/12/2009 18:02


C'est bien beau de taper sur les rendements décroissants, mais c'est quand même mieux que rien. Au moins sait-on ce qui se passe lorsque les rendements sont décroissants.

Enfin, contrairement à ce que vous affirmez, le courant dominant a maintenant intégré des modèle où les rendements sont croissants (ceux de P.Krugman pour ne citer que lui). Enfin, si l'on enseigne
pas ces modèles dès le début, c'est que ces modèles sont plus complexes.

Personne ne reproche aux physiciens de ne pouvoir faire de la météorologie à plus de 15 jours, ce qui serait pourtant bien utile. De même personne ne reproche aux physiciens de n'enseigner la
relativité qu'à partir de la 2e ou 3e année de licence.

Dernière question, quelles sont les théories hétérodoxes qui auraient mieux traité les rendement croissants?

Sinon, bien pire que les rendements croissants, il y a ceci qui est beaucoup plus embêtant pour les constructions de courbes d'offre et de demande:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9or%C3%A8me_de_Sonnenschein

À propos d'offre et de demande, bien avant Krugman et al., le courant néoclassique avait examiné certains cas de concurrence imparfaite (ou inexistante) pour prouver qu'un prix maximum pouvait
effectivement augmenter l'offre et le bien-être total. Cela poussait d'ailleurs Samuelson à penser que le communisme pouvait être supérieur au capitalisme du fait de sa capacité à fixer les prix
non en fonction du profit maximum mais en fonction du surplus consommateur+producteur maximal. Là où il se méprenait, c'est que la puissance du capitalisme ne repose pas sur sa capacité à maximiser
des fonctions à plusieurs variables.


Ette Rodox 04/12/2009 12:19


C'est bien beau de taper sur les rendements décroissants, mais c'est quand même mieux que rien. Au moins sait-on ce qui se passe lorsque les rendements sont décroissants.On a une
théorie fausse dans 90% des cas qu'on applique à l'ensemble de l'économie, nous fait dire des absurdités incroyables, mais c'est mieux que rien !?!? Prétendre que le soleil tourne autour de la
Terre, c'est faux mais c'est mieux que rien, au moins sait-on ce qu'il se devrait se passer s'il tournait vraiment autour de la Terre ?!?!

le courant dominant a maintenant intégré des modèle où les rendements sont croissants
Oui il y a quelques modèles très spécifiques appliqués à des situations très particulières dans lesquels sont utilisés les rendements croissants, mais toute la théorie tout le coeur de la théorie
continue à reposer sur les rendements décroissants, par nécessité.

Personne ne reproche aux physiciens de ne pouvoir faire de la météorologie à plus de 15 jours, ce qui serait pourtant bien utile. De même personne ne reproche aux physiciens de n'enseigner la
relativité qu'à partir de la 2e ou 3e année de licence.
S'ils continuaient à enseigner que le soleil tourne autour de la Terre pendant les 2, 3 premières années je pense que là on leur reprocherait qqc ! Et c'est plutôt cette comparaison que je
ferais.

Dernière question, quelles sont les théories hétérodoxes qui auraient mieux traité les rendement croissants?
Les théories hétérodoxes, les modèles de Kalecki de Keynes, et plus globalement tous les modèles hétérodoxes ont des rendements constants, ce qui paraît bien plus cohérent. Les rendements constants
et croissants semblent bien reflèter la réalité. Et, contrairement à la théorie néoclassique, ils ne sont pas nécessaires au bon fonctionnement du modèle.

Je ne sais pas si le théorème de Sonnenschein est "pire" pour la construction de la courbe d'offre que les rendements décroissants.

Et pareil ce sont des cas étudiés marginalement, qui ne remettent nullement en cause les fondements de la théorie.