Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 13:08

 

Prolongeons l’approche « circuitiste » de l’économie, présentée dans les trois billets précédents sur l’origine des profits, afin d’en découvrir d’autres résultats tout aussi peu intuitifs.

 

Pour cela je vous propose de reprendre le modèle présenté dans le billet précédent (mais d’où viennent les profits (3)) et de représenter cette fois les flux monétaires sous forme de bilan comptable.

 

Qu’est-ce qu’un bilan comptable ? C’est grosso modo un tableau à deux colonnes qui vous explique, pour un agent économique donné, d’où vient son argent et ce qu’il en fait.

 

Par exemple prenons les banques, qui sont à l’origine des flux monétaires dans notre circuit. A la question : que font-elles de leur argent ? Nous répondons : elles le prêtent aux entreprises. Et à la question : d’où vient leur argent ? Nous répondons qu’il a été tout simplement créé par elles à partir de rien (soit en latin, pour employer l’expression la plus usitée par les économistes, qu’il a été créé ex nihilo).

 

Nous pouvons dès lors dresser le bilan comptable suivant :

 

D1

 

Maintenant, passons aux entreprises.

D’où vient leur argent : elles l’ont emprunté aux banques.

Et à quoi sert-il : à payer les salaires et les investissements.

Soit le bilan comptable suivant :

 

D2

 

En suivant le même raisonnement, on dresse le bilan pour les ménages :

 

D3

 

A ce moment-là, les entreprises se retrouvent avec dans leurs caisses l’argent qu'elles ont reçu suite à la consommation des ménages (C) et l’argent qu'elles ont reçu suite aux investissements (I). Cet argent, avant que les entreprises ne s’en servent à nouveau, va demeurer sur leurs comptes bancaires. Ce qui est représenté dans le bilan suivant :

 

D4

 

Connaissant l’argent qu’elles ont reçu et l’argent qu’elles ont dépensé pour produire, les entreprises peuvent dès lors calculer les profits qu’elles ont réalisés. Pour cela, il suffit de dresser leur compte de résultats, tableau à deux colonnes également, présentant d’un côté les recettes des entreprises et de l’autre leurs coûts de production. Ce compte de résultat est présenté ci-dessous :

 

D5

 

Nous supposons que les crédits contractés par les entreprises auprès des banques courent sur plusieurs années et qu’elles n’ont rien à rembourser, ni capital, ni intérêts, au cours de la première année.

 

Par conséquent, si l’on reprend les deux derniers schémas, on s’aperçoit que les entreprises ont à la fin du processus de production une quantité (C + I) d’argent qui comprend le profit (I – S) qu’elles ont réalisé. Autrement dit, sur cette somme (C + I) d’argent :

 

- une part (I – S) représente les profits et sera versée sous formes de dividendes aux actionnaires, ou servira à l’autofinancement, etc.

 

- et l’autre part (C + I) – (I – S), qui n’est pas du profit et ne peut donc être utilisée comme tel, servira à financer la production de la période suivante.

 

Calculons cette part : (C + I) – (I – S) = C + S = W !

 

Magique ?! Les entreprises disposeront à la fin du processus de production, si elles n’ont pas commencé à rembourser les banques, de la quantité exacte d’argent nécessaire pour financer leurs coûts de production de la période suivante et redémarrer donc un processus de production ! (à moins que les coûts de production varient entre les deux périodes).

 

Premier résultat qui me semble intéressant, et dont nous nous resservirons dans un prochain billet.

 

Passons maintenant au second résultat, fondamental dans nos économies monétaire, en regardant le bilan des banques à la fin du processus de production. Les banques possèdent à ce stade sur leurs comptes à la fois l’épargne des ménages (S) et l’argent que possèdent les entreprises (C + I), qui n’a pas encore été dépensé. D’un autre côté, les banques ont prêté E aux entreprises, au début de la période.

 

Calculons la quantité que les banques ont sur leurs comptes :

(C + I) + S = C + S + I = W + I = E !

 

D6

 

 

Magique également ! Les banques se retrouvent à la fin du processus de production avec sur leurs comptes exactement la somme d’argent qu’elles ont créé au début du processus de production ! Elles peuvent donc désormais affirmer que l’argent qu’elles ont prêté n’a pas été créé à partir de rien, mais était gagé sur l’épargne, ou l’argent encore non utilisé, des autres agents économiques ! Les crédits qu’elles ont accordés avaient bien pour origine des dépôts, tout va bien !

 

Pourtant ceci n’est en réalité qu’une pure illusion (dont la théorie néoclassique s’est extrêmement bien accommodée), ce ne sont pas les dépôts des uns qui ont permis aux banques d’accorder des crédits aux autres, puisque les crédits ont été accordés avant que les dépôts n’existent, mais ce sont au contraire les crédits émis par les banques qui ont générés les dépôts.

 

Ceci se résume par la célèbre maxime suivante : ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais les crédits qui font les dépôts.

 

Il est fondamental d'avoir ce raisonnement en tête si l'on veut bien comprendre le fonctionnement d'une économie moderne. Il reste valable si l'on suppose que les entreprises versent l'ensemble de leurs profits, sous forme de dividendes, à leur actionnaire. Dès lors, nous aurons sur les comptes des banques l'épargne des ménages (S), l'argent reçu par les actionnaires (I - S) et l'argent qui reste sur le compte des entreprises (W). Le tout faisant : E.

 

Il existe encore de très nombreux résultats que l’on peut retrouver en raisonnant dans ce cadre, dans le cadre d’un circuit, d’une économie monétaire de production (par opposition à la théorie néoclassique, souvent qualifiée d’économie d’échange « amonétaire ») et que je développerais dans j’espère de forts prochains billets.

 

Une petite question et une petite critique pour finir.

 

Ce type de raisonnement vous plaît-il ? Vous paraît-il intéressant ? Pertinent ? Eclairant ? (Personnellement, ce sont ce genre de réflexions qui m’enthousiasment quand je fais de l’économie !)

 

Si oui, alors peut-être serez-vous surpris que (quasiment) jamais les choses ne soient enseignées de cette manière à l’université, que la plupart des étudiants n’entendront jamais parler de ce type de raisonnement au cours de leurs 5 années d’étude en économie. Après leur avoir enseigné les absurdités dont je parle dans mes billets sur la théorie néoclassique, on passe à des choses toujours aussi peu éclairantes quant au fonctionnement de la réalité mais beaucoup plus complexes, en apparence beaucoup plus savantes (et donc, cette dimension me paraît fondamentale pour comprendre leur succès, beaucoup plus valorisantes pour celui qui les manipule et les enseigne), mais jamais on ne traite de l’économie comme d’un circuit, qui plus est un circuit monétaire avec monnaie bancaire.

 

Alors vraiment quand un économiste qui s’affirme néoclassique s’affirme également très « ouvert » aux autres théories (comme ils font tous d’ailleurs, regardez leurs blogs ! qui se dirait « fermé » de toute manière !) je vous conseille d’accueillir ses aveux d’éclectisme avec la plus grande réserve. Le moindre petit soupçon d’intérêt aurait dû les inciter à enseigner, ne serait-ce qu’une heure ou deux, ce genre de théories, se dit-on naïvement (surtout qu’elles traitent de notions sur lesquelles la théorie néoclassique est très largement muette !). Mais bon je m’arrête là, on va encore me reprocher de me lancer dans une guerre de tranchées entre théories, moi qui enseigne la théorie néoclassique (en présentant ensuite également les autres points de vue bien sûr) à mes étudiants !!!

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Pock 05/03/2010 09:39


Vous préférez le mot postulat ?
Dans tous les cas c'est un élément que vous utilisez comme base de la démonstration. Il suffit de lire, E apparait en début de démonstration comme création ex-nihilo et aucune autre autre forme de
monnaie n'apparait par la suite.


Ette Rodox 06/03/2010 12:04


Oui je suis d'accord, c'est un élement qui sert de base à la démonstration et qui conditionne cette conclusion-là, mais pareil si cela paraît évident une fois que c'est dit, ca ne l'est pas ou du
moins on n'y pense pas forcément a priori.
D'ailleurs, ils ne sont pas nombreux ceux qui justifient I = S par cette explication.


jean 04/03/2010 20:59


@Ette Rodoxe:
Vous ne seriez pas en train de supposer que la vitesse de circulation de la monnaie vaut 1 (par an) par hasard?


Ette Rodox 06/03/2010 11:58


Ah oui j'ai écrit année dans mon précédent commentaire, j'aurais dû écrire période, comme je l'ai fait dans mes billets, ma langue a tout simplement fourché..


jean 04/03/2010 18:39


@Ette Rodoxe:
Dans ce cas, pouvez-vous m'expliquer ce que signifie votre équation E=W+I?

En particulier qu'elle est la signification de "E" si ce n'est pas une variation de la masse monétaire?


Ette Rodox 04/03/2010 19:27


E c'est la quantité d'argent dans l'économie. Comme nous n'avons considéré pour l'instant qu'une année, et qu'il n'y avait pas d'argent initialement, c'est aussi mais uniquement pour ces raisons,
la variation de la masse monétaire. Faîtes tourner le circuit une deuxième année, sans création monétaire et sans que les emprunts ne soit remboursés, et vous verrez que vous aurez toujours un
production, même sans variation de la masse monétaire !


Pock 03/03/2010 11:36


Ce que je voulais dire c'est que vos conclusions sont en fait vos axiomes.

Vous partez de E argent créé ex nihilo. Conclusion l'argent est créé en premier.

Il n'y a pas d'autre forme de monnaie dans le circuit, conclusion toute la monnaie se retrouve à la banque.


Ette Rodox 04/03/2010 18:13


Si je regarde la définition d'axiome, je trouve : "principe de base d'évidence, non démontrable". Pour la création monétaire ex nihilo, je trouve ça un peu fort, elle est facilement démontrable.

Après j'ai l'impression de raconter des choses un peu plus intéressantes que ça, comment fonctionne une économie avec monnaie bancaire, quelle est l'origine des profits, pourquoi obtient-on que
l'épargne = l'investissement même si la constitution d'une épargne n'est pas un préalable à l'investissement..


RST 02/03/2010 19:45


@ Ette Rodox
Vous allez définitivement me réconcilier avec l’économie.
Vous dites : « jamais on ne traite de l’économie comme d’un circuit, qui plus est un circuit monétaire avec monnaie bancaire. » Cette phrase est pour moi, extraordinaire de réalité. Elle correspond
à une conviction que je me suis faite sans arriver à l’exprimer aussi nettement. Je me sens moins seul d’un seul coup. J’espère que vous n’êtes pas fou car dans ce cas, on est 2 ;-)

Quand j’ai commencé, à un âge avancé, à m’intéresser à l’économie, j’ai débuté avec les bouquins (Samuelson / Nordhaus) enseignant la théorie dominante. J’ai ensuite attaqué le manuel de Blanchard
et j’ai été très vite amené à me poser la question, fondamentale selon moi : mais d’où vient la monnaie ? Il y a beaucoup de choses que je n’arrivais pas à assimiler à cause de cette interrogation.
Naturellement, j’ai donc été amené à approfondir le sujet. Ce que j’ai "découvert" (l’expression peut faire rire les spécialistes mais elle décrit exactement ce que j’ai ressenti), il m’a fallu du
temps pour l’assimiler, pour le digérer. Et je constate maintenant, grâce à vous, que l’on peut bâtir une théorie là-dessus et que cette théorie me parait d’une évidence déconcertante. C’en est
presque inquiétant ;-)

Vous dites aussi : « ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais les crédits qui font les dépôts » et « Il est fondamental d'avoir ce raisonnement en tête si l'on veut bien comprendre le
fonctionnement d'une économie moderne »
J’en suis aussi intimement convaincu. Et c’est pour ça que je suis désespéré de constater que le dénommé Paul Jorion (dont vous avez peut-être entendu parler ?) qui a acquis une certaine notoriété
pour avoir "prédit" la crise des subprimes, est en train de devenir célèbre (on le voit de plus en plus dans les médias, il a été invité à débattre face à E.Woerth, il tient un blog où il
revendique 150 000 visites par mois et qui lui rapporte plus de 2000 euros mensuels de dons) en affirmant (notamment dans un de ses derniers livres où il reprend les échanges sur le sujet ayant eu
lieu sur son blog) que la création monétaire par les banques est une … légende urbaine. Et il ose proposer des "solutions" pour changer le monde alors qu’il n’a rien compris. Accessoirement il
censure sur son blog les propos de ceux qui pensent que les banques créent la monnaie.
Nous avons, grâce à la crise, une fenêtre de tir qui devrait permettre de toucher un large public et de lui expliquer comment le monde marche réellement et la seule voix un peu différente que l’on
entend, me semble-t-il, est celle d’un charlatan.


Ette Rodox 04/03/2010 18:00


Merci encore, vous ne pouvez pas savoir comment il est agréable de lire ce genre de commentaires au milieu de l'absurdité ambiante ! Pourvu que la raison les gagne avant que la folie nous emporte !
:)

Paul Jorion, oui ces théories sur la monnaie sont très bizarres....