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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 11:31

 

Nous insérons désormais la monnaie dans notre modèle. Cette monnaie a, tout comme les monnaies circulant actuellement dans nos économies, les propriétés suivantes :

 

  • Les banques peuvent la créer à partir de rien. Cette création monétaire par les banques est d’ailleurs la seule source de création monétaire (à quelques marginales exceptions près).

 

  • Les banques la créent lorsqu’un agent économique leur demande un crédit et qu’elles acceptent d’accorder ce crédit (c’est-à-dire lorsqu’elles estiment que l’agent qui demande le crédit est solvable).

 

  • La monnaie, qui est créée lors de l’émission d’un crédit bancaire, est détruite lors du remboursement de ce crédit.

 

A partir de là, reprenons le même modèle que précédemment, mais dans sa version monétaire. Les choses se passent désormais ainsi :

 

  • Au lieu de donner directement 8 papayes à ses ouvriers, le premier propriétaire va verser à chacun un salaire de 8 € (grâce à de l’argent qu’il aura emprunté à la banque). Le propriétaire ayant décidé de vendre ses papayes 1 € pièce, chaque ouvrier pourra donc en acheter 8, comme précédemment. De plus, si les 100 papayes produites par ses 10 ouvriers sont vendues, le propriétaire réalisera un profit de 20 € (car il aura vendu 100 papayes à 1 €, donc 100 € de papayes, et aura versé 80 € de salaires). Avec ces 20 €, il pourra consommer 20 papayes, comme précédemment.

 

  • Le second propriétaire va emprunter de son côté 20 € à la banque pour pouvoir payer les ouvriers qui vont défricher son champ.

 

Ce qui, graphiquement, donne la chose suivante :


 

monnaie 1

 

Comment lire ce schéma ? :

 

1/ L’entreprise du premier propriétaire demande un crédit de 80 € à la banque pour pouvoir payer les salaires de ses employés. Elle s’engage à rembourser ce crédit à la fin du mois.

 

2/ Dans le même temps, le second propriétaire demande un crédit de 20 € à la banque pour pouvoir payer ses défricheurs. Ce propriétaire sait qu’il ne pourra pas rembourser son crédit à la fin du mois car son champ n’aura pas encore produit de papayes. Il demande donc à la banque (qui l’accepte) que ce crédit lui soit accordé sur deux mois, le temps que son champ puisse produire les premières papayes.

 

Puis (schéma suivant) :


  • Les salariés consomment avec leurs salaires (on suppose qu’ils n’épargnent pas). La consommation totale est de 100 € (80 € provenant des salariés de la première entreprise, 20 € provenant des salaires des défricheurs). 

 

  • Ces 100 € permettent d’acheter les 100 papayes que le premier propriétaire avait prévu de vendre 1€ chacune. Par conséquent toute la production est vendue.

 

  • L’entreprise du premier propriétaire peut alors rembourser à la banque les 80 euros qu’elle lui avait empruntés pour payer les salaires.

 

  • Le 1er propriétaire réalise un profit de : recettes – salaires = 100 – 80 = 20 €. Il décide alors, tout comme dans le cas de l’économie de troc, de placer ces 20 € à la banque.

 

 

 

monnaie 2

 

 

Si on compare à ce stade-là, notre économie de troc et notre économie monétaire, elles semblent à première vue similaires. En effet, dans les 2 cas :

 

  • Les ouvriers de la première entreprise ont consommé 8 papayes.

 

  • Les ouvriers qui ont défrichés ont consommé 10 papayes.

 

  • Le 1er propriétaire a dans les deux cas placé 20 papayes, ou son équivalent en monnaie, 20 €, à la banque.

 

  • Le 2nd propriétaire a emprunté et a toujours une dette de 20 € (ou de 20 papayes) vis-à-vis de la banque.

 

Mais les ressemblances s’arrêtent ici, comme on va la constater en étudiant les 5 grandes propriétés de cette économie : 

 

  • Contrairement à l’économie de troc, ici profit = investissement (+ d’autres choses que nous verrons par la suite, mais dans ce cas précis il y a uniquement les investissements) : 2 preuves pour vous en convaincre :

 

  • Reprenez les deux schémas précédents en supposant que le 1er propriétaire ne verse que 70 € à ses employés. Fera-t-il d’avantage de profits comme dans le cas de l’économie de troc ? Non, parce que ses employés ne pourront du coup acheter que 70 € de papayes. Les 10 € de moins que le propriétaire verse à ses ouvriers, ce sont 10 € de moins qu’il recevra lorsque ceux-ci consommeront (et s’il y avait de nombreuses entreprises, ce serait 10 € de moins pour la demande globale).

 

  • Reprenez les schémas précédents en supposant par contre que les investissements ont baissé de 10 € (c’est-à-dire que le second propriétaire n’a emprunté que 10 € au lieu de 20, parce qu’il n’a embauché qu’un défricheur). Dans ce cas, la consommation ne sera plus que de 90 €. Et notre 1er propriétaire n’aura fait que 10 € de profits. Et s’il n’y avait pas eu d’investissements, les profits auraient été nuls. Ce sont donc bien les investissements qui génèrent les profits.

 

  • Contrairement à l’économie de troc, c’est l’investissement qui génère l’épargne : Pour vous en convaincre, vous pouvez utiliser le même raisonnement que précédemment. Si l’investissement n’avait été que de 10 €, les profits n’auraient été que de 10 € et donc le 1er propriétaire n’aurait pu épargner que 10 €. De la même manière, s’il n’y avait pas eu d’investissements, il n’y aurait eu ici ni profits, ni épargne. Ces sont donc bien les investissements qui génère l’épargne.

 

  • Contrairement à l’économie de troc, ce sont les crédits qui font les dépôts : Le raisonnement est là encore identique aux raisonnements précédents. Si la banque n’avait pas accordé un crédit de 20 € au 2nd propriétaire, le 1er n’aurait pas fait de profits, comme on l’a vu, et donc n’aurait rien pu déposer à la banque. Si 10 € avait été accordé au 2nd propriétaire, le 1er n’aurait fait que 10 € de profits et n’aurait déposé à la banque que 10 €.

 

  • Contrairement à l’économie de troc, le chômage peut être involontaire et s’expliquer par l’existence de salaires trop faibles :

 

  • Pour vous convaincre, supposons à nouveau que les investissements n’aient été que de 10 €, qu’un seul défricheur ait été embauché. Dans ce cas, la demande n’aurait été que de 90 € (10 € pour le défricheur, 80 € pour les ouvriers), soit, à 1 € la papaye, de 90 papayes (on suppose que les prix sont rigides à la baisse, hypothèse loin d’être irréaliste ! mais qu'on lèvera par la suite). Que va alors faire notre 1er propriétaire ? Tout simplement licencier un de ses ouvriers (car ça ne sert à rien de produire 100 papayes si vous ne pouvez en vendre que 90). L’ouvrier licencié est alors bien un chômeur involontaire, il accepterait de travailler au salaire en vigueur mais la faiblesse de la demande fait qu’aucune entreprise ne souhaite l’embaucher.

 

  • Comment lutter contre cette faiblesse de la demande, et donc contre le chômage ? On remarque ici que si le salaire des ouvriers agricoles avait augmenté, en passant de 8 à 9 € par exemple, il n’y aurait eu ni surproduction, ni chômage. En effet, la demande aurait alors été de 100 € (10 € pour le défricheur, 90 € pour les ouvriers), donc toutes les papayes auraient été vendues.

 

  • La surproduction est possible : Comme on a pu le voir avec l’exemple précédent, la surproduction est maintenant possible dans cette économie. Et si on suppose que les ouvriers avaient en plus chacun épargné une partie de leurs salaires sans qu’il y ait d’autres investissements, la surproduction aurait été plus importante encore.

 

On constate donc comment la simple insertion de la monnaie renverse toutes les propriétés de notre économie. Et on comprend comment la théorie néoclassique, qui essaie de décrire depuis plus d’un siècle le fonctionnement de nos économies à partir de modèles sans monnaie, peut avoir du mal à expliquer la marche du monde ! Et comment un modèle incorrect peut conduire à suggérer aux gouvernements des politiques économiques totalement contre-productives. Car si j’étais resté avec mon schéma d’une économie de troc, qu’aurais-je proposé pour faire baisser le chômage et relancer l’investissement dans notre économie monétaire ? De baisser les salaires et d’épargner d’avantage ! Ce qui aurait bien évidemment aggravé le mal, en diminuant la consommation et en augmentant le poids réel des dettes..

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commentaires

jean 20/01/2011 11:45



@Ette Rodoxe:


Oui, le circuit donne une idée de pourquoi la monnaie a un impact sur la production.


Par contre, je ne vois pas en quoi il montre que la monnaie implique la loi des profits.



Ette Rodox 21/01/2011 17:12



Etes-vous d'accord que si je demande 1000 € de crédits à mon banquier (que celui peut créer à partir de rien) et que je consomme avec, je vais accroître les profits des entreprises qui produisent
les biens que j'aurais consommé ?


Dans cet exemple, la monnaie implique bien les profits, êtes-vous d'accord ?



jean 15/01/2011 18:34



@Ette Rodoxe:


Ce qui me gêne, c'est qu'on ne voit pas où la monnaie apparaît.



Ette Rodox 17/01/2011 20:34



J'avoue ne pas comprendre votre remarque. L'avantage justement de la théorie du circuit est que l'on voit où et comment la monnaie apparaît : lorsque les agents demandent des crédits à leurs
banques et qu'elles les estiment solvables. Dans toutes les théories orthodoxes soit il n'y a pas d'argent, soit il apparaît on ne sait comment pas, n'a jamais à être remboursé, ce qui n'est pas
le cas avec la théorie du circuit.



MM 09/01/2011 11:24



Bonjour et bonne année,


je suis absolument d'accord qu'une économie monétaire est caractérisée par la possibilité de surproduction, I qui détermine S, les crédits qui font les dépôts, du chômage involontaire. Par
contre, il me semble que votre démonstration n'est pas absolument complète et convaincante, notamment pour ce qui est de démontrer l'impossibilité de surproduction en économie de troc, du fait
des exemples choisis. Je m'explique.


Votre cas d'économie de troc est encore plus fort que économie de troc vs monétaire : c'est une économie à un seul bien! Il est évident que si on ne consomme et produit qu'une seule chose et que
cette seule chose sert de "paiement", il n'y aura pas de surproduction. En revanche, la solution serait autrement plus complexe en supposant plusieurs biens. Il n'y a donc pas à proprement parler
d'échange marchand ni même de vrai troc ici. Qui plus est, utiliser de la monnaie dans un monde à un seul bien est un non sens, puisque justement l'un des fondements du medium monétaire est la
protection contre l'incertitude que sa marchandise trouve une demande et soit achetée.


Imaginons maintenant une économie à trois biens papaye (P), machette (M) et un bien de luxe (L). Est-ce que l'on est sûr qu'il n'y aura pas surproduction? L'argument habituellement proposé passe
par la loi de Walras : s'il y a équilibre sur n-1 marchés, le nième est en équilibre. Maintenant, question : qu'est-ce qui garantit que les n-1 soient en équilibre? Il faut pour cela que les
rapports d'échange vérifient certaines valeurs. Supposons que notre producteur de P produise 200 P, que le producteur de biens de luxe anticipe de vendre 5 L et que notre producteur de M produise
20 M. On dit habituellement qu'il faudrait que 200P=5L=20M ou encore 1L=4M=40P.


Est-ce si simple que cela? Pour ma part, je pense que cela peut donner lieu à un manège assez compliqué et la convergence vers les "prix" (en fait rapport d'échange) d'équilibre peut être
relativement aléatoire ou en tout cas, prendre pas mal de temps...L'argument qu'on sort souvent est de dire que s'il y a surproduction de P par exemple, et bien le "prix" relatif doit baisser
dans la négociation. Ou alors de dire qu'on peut accepter toujours d'échanger un bien même qu'on ne désire pas puisqu'on peut l'échanger ensuite contre un autre. Sauf qu'on peut très bien
imaginer que les individus se disent qu'ils ne trouveront personne pour échanger ce bien et que donc ils n'acceptent pas d'échanger ce bien contre le leur pour en avoir un troisième... Bon, tout
ça pour dire que autant je suis d'accord sur le fait que l'économie monétaire soit marquée par la surproduction, autant je crois qu'on simplifie beaucoup quand on pense que l'économie de troc n'y
est pas sujette en disant que les "produits s'échangent contre les produits"...En pratique, ce n'est pas si simple.


Ensuite, encore une fois, vous semblez confondre à dessein injection monétaire et investissement. Il faudrait se mettre d'accord sur les termes. J'aimerais comprendre pourquoi vous faites cette
identité.


Enfin, sur le fait que la hausse des salaires n'entraine pas la baisse des profits en économie monétaire : là, cela suppose qu'on n'est pas au plein emploi et que le supplément de salaires va
bien se traduire par une consommation équivalente. Sinon, ce n'est pas vrai (et une hausse des salaires peut avoir l'effet que vous indiquez à court terme et l'effet inverse à long terme, une
fois que le taux d'utilisation des capacités s'est ajusté à son niveau normal).



Ette Rodox 10/01/2011 11:39



Merci, bonne année,


Concernant vos remarques :


- Je suis d'accord qu'utiliser la monnaie dans une économie a un seul bien n'a pas grande utilité, de même que parler de troc dans une écnomie a un seul bien est un peu abusif. Mais je pense que
pour le besoin de l'exemple, on peut se permettre cette simplification, qui permet sans trop complexifier l'affaire de montrer des résultats identiques à ceux qu'on obtiendrait dans une économie
avec plusieurs biens.


- Après vous signalez que pour un des ces résultats, la surproduction en économie de troc, ce pourrait être différent s'il y avait plusieurs biens. Mais ce que vous montrez est qu'il peut y avoir
une surproduction locale, pas une surproduction généralisée. Dans ce cas, pourquoi pas (les classiques l'admettaient aussi) j'aurais dû alors préciser que je parlais de surproduction généralisée.


- Sur l'injection monétaire et l'investissement, oui c'est qui est important à mon sens c'est surtout l'injection monétaire. Si elle avait pour origine l'endettement bancaire des ménages ou de
l'Etat, les effets sur le profit auraient été les mêmes. Je commence simplement en supposant que seules les entreprises peuvent avoir accès au crédit bancaire (ce que supposent le plus souvent
les circuitistes), mais les résultats auraient été les mêmes si j'avais supposé par exemple que les ménages s'endettaient.


- Sur la hausse des salaires, si je dis qu'ils n'agissent pas sur les profits en valeur absolue dans l'exemple, oui je suis d'accord qu'ils agissent sur les taux de profits et qu'en cas de
plein-emploi il y aurait baisse des taux de profits comme vous le dîtes (donc baisse de la valeur réelle des profits vu qu'on ne peut produire plus).



jean 08/01/2011 02:49



Encore une fois, ce n'est pas l'introduction de la monnaie qui fait que l'on a investissement=profit, mais l'hypothèse que les salariés consomment tout et que les capitalistes épargnent tout.



Ette Rodox 10/01/2011 10:54



Supposons, en reprenant l'exemple, qu'à la période suivante les capitalistes consomment et les salariés épagrnent une partie de leur salaire. Quelle sera alors le montant des profits ?


- s'il n'y a pas de nouveaux investissements (nets) : profits = Consommation des capitalistes - épargne. Etes-vous d'accord ? Et d'où vient cette consommation des capitalistes ? Des profits
réalisés au cours de la période précédente grâce ici à l'investissement. Etes-vous d'accord ?


- s'il y a des nouveaux investissements : profits = Consommation des capitalistes + investissements - épargne. Etes-vous d'accord ? Et là encore, la consommation des capitalistes existe grâce aux
investissements de la période précédente. Donc, prendre en compte la consommation des capitalistes et l'épargne des salariés modifient l'équation des profits (j'en reparle dans les prochains
billets), mais le lien entre profits et investissements reste fondamental. Je ne comprends pas ce qui dans la démonstration vous gêne ?



RST 07/01/2011 22:25



Merci pour tous ces textes éclairants.


Pas de commentaires pertinents à faire mais je lis toujours avec assiduité.



Ette Rodox 10/01/2011 10:44



Merci RST..