Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 11:49

 

Suite à une discussion dans le précédent billet avec Jean, j’écris un petit billet sur la loi des profits de Kalecki, suivi de quelques petites questions aux économistes..

 

Qu’a découvert Kalecki ?

 

Prenez une entreprise et quelques salariés travaillant pour cette entreprise. Supposez que le monde se réduit à ça. Supposez également que les salariés consomment l’intégralité du salaire que leur verse l’entreprise (autrement dit, ils n’épargnent pas). Et observez ce qu’il se passe.

 

Si l’entreprise verse 50 à ces salariés, quel va être le montant de sa recette si les salariés n’épargnent pas ?

 

50.. vous l’avez deviné.

 

De combien est donc son profit ?

Profit = recettes – coûts de production = 50 – 50 = 0.

 

L’entreprise veut faire du profit. Elle sait qu’elle a gagné 50 au cours de l’année précédente et fait le raisonnement suivant : si je ne verse que 40 cette année à mes salariés, je devrais réaliser un profit de 10 (50 – 40).

 

Oui, mais, les salariés ne pourront consommer qu’avec leur 40 de revenus du coup. Et l’entreprise au final aura toujours un profit nul :

Profit = recettes – coûts de production = 40 – 40 = 0.

 

Eh oui les coûts de production de l’entreprise (les salaires qu’elle verse) sont aussi ses recettes (la consommation que les salariés font avec leurs salaires). C’est vrai pour notre entreprise, mais ce serait vrai aussi si j’avais pris 1000 entreprises. Leurs recettes à toutes dépendent des salaires qu’elles ont toutes versés.

 

Comment peut-il donc y avoir de profits se demande Kalecki ? Nous sommes dans les années 30 et très peu d’économistes se sont posé cette question avant lui, ou du moins ne s’y sont vraiment attardés, car la question aura quand même taraudé Adam Smith et quelques autres, qui opteront pour (si je puis me permettre) la solution de facilité : on a cas qu'à dire que les capitalistes se versent leurs profits avant de les réaliser, comme ça quand ils consomment avec leurs profits eh bien ça leur fait des profits. Et le tour est joué.


C’est pas clair ? Reprenons notre entreprise, elle verse 50 à ses salariés et on suppose qu’elle s’attend à réaliser 10 de profits. Que fait-elle, peut-on se dire alors pour éluder la question des profits ? Eh bien elle se verse les 10 de profits avant de les réaliser, ce qui donne la chose suivante :

- les salariés ont reçu 50

- les propriétaires de l’entreprise ont reçu 10 par anticipation du futur profit.

 

Tous ces gens consomment, on suppose toujours que personne n’épargne.

L’entreprise reçoit 60 (50 + 10).

 

Elle dresse son compte de résultat, afin de déterminer le montant de ses profits :

Profit = recettes – coûts de production = 60 – 50 = 10.

(le versement des profits n’est bien évidemment pas considéré comme un coût de production, c’est pour ça que coûts de production = 50 et non 60).

 

Et donc, l’entreprise a bien réalisé 10 de profits, qu’elle s’est versé avant de les avoir réalisé, et heureusement qu’elle a fait ça parce que sinon elle n’aurait pas réalisé de profits, et si elle avait anticipé 20 de profits, elle aurait réalisé 20 de profits du coup, etc..

 

On peut donc expliquer les profits comme ça, mais comprenez que c’est un peu tricher, les entreprises attendent en général de réaliser des profits avant de les verser, n’en déplaise aux théoriciens.

 

Bon mais alors comment fait notre entreprise pour réaliser des profits, sans se les verser avant qu’ils apparaissent ?

 

Voici la solution de Kalecki : supposons qu’il existe une autre entreprise (B) qui produise des machines, dont la première entreprise (A) a besoin pour produire.

 

A veut acheter une machine à B. Une machine coûte 10 à produire en salaire à B. Et comme B est sympa, il vend la machine à A sans faire de profits (il la vend donc 10). Que se passe-t-il ? (si B était moins sympa, ça ne changerait rien au résultat, mais ça permet de simplifier)

 

A verse 50 à ses employés et 10 à B.

B reçoit 10 de A et verse 10 de salaires à ces employés.


Au total, les employés ont reçu 60 (50 pour ceux qui travaillaient chez A et 10 pour ceux qui travaillaient chez B).

 

Ils consomment l’intégralité de leurs revenus, en achetant des produits à A (oui car les salariés n’achètent pas de machines).

 

Nous avons donc :

Profit de B = recettes de B – coûts de production de B = 10 – 10 = 0.

Profit de A = recettes de A – coûts de production de A = 60 – 50 = 10 = le montant des investissements !

 

Des profits sont apparus !

 

Pourquoi ne compte t’on pas dans A le coût des investissements (et mettons du coup que 50 au lieu de 60) ? Parce que les investissements ne sont pas des coûts de production, seul leur remboursement est un coût. Par exemple, si on suppose que l’entreprise A a emprunté 10 à une banque pour acheter la machine produite par B, ces 10 ne sont dans un premier temps pas un coût. Par contre si l’entreprise A doit rembourser 2 sur cet investissement pendant 5 ans pour rembourser son crédit (oui la banque est sympa aussi, elle ne prend pas d’intérêt, là encore pour simplifier, mais si ça vous gêne suffit pour cela de supposer que A rembourse pendant 6 ou 7 ans..), alors chaque année ces 2 à rembourser seront comptés comme des coûts de production.

 

Mais du coup, le profit de l’entreprise A va s’amenuiser à mesure qu’elle rembourse son crédit qui lui aura permis d’acheter sa machine. Je vous laisse refaire les calculs, il sera de 10, puis de 8, de 6, etc. jusqu’à 0. En faisant appel à l’investissement, on peut donc expliquer les profits, certes, mais que temporairement.

 

Non ! Parce que pendant que l’entreprise A rembourse son crédit à l’investissement, d’autres entreprises en émettront de nouveaux (et même A peut en émettre de nouveaux aussi).

 

Bref, ce qu’il faut retenir, ce que nous apprend Kalecki, c’est que les profits sont liés aux montants investis (et non à la productivité marginale du capital comme l’apprennent 50 fois au cours de leurs études tous les étudiants en économie du monde entier, alors qu’ils ne voient pas une seule fois un raisonnement de ce type, la théorie des profits par la productivité marginale du capital peut fonctionner, oui, mais dans une économie de troc.. c’est quand même embêtant). Pas seulement les montants investis d'ailleurs, mais on pourra voir la suite une prochaine fois.

 

On a donc la première année :

Profits = investissements

 

Les années suivantes :

Profits = profits précédents + nouveaux investissements – remboursements des précédents investissements.

 

Pour ceux que ça intéresse, la meilleure illustration de la loi de Kalecki que je connaisse apparaît dans le livre de Laurent Cordonnier « l’économie des Toambapiks ». (et je ne suis pas le seul à le penser :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2010/04/04/lire-un-vrai-livre-deconomie/ ;-)

 

Si le raisonnement vous paraît disposer d’un semblant de cohérence, alors n’hésitez pas à demander à vos profs, collègues, amis économistes, etc. :

- Pourquoi n’entend-on jamais parler de la théorie de Kalecki à la fac ?

- Comment vous faîtes, vous, pour expliquer l’apparition de profits monétaires dans une économie ?

 

Dès que vous avez une réponse, vous me l’envoyez et je la publie de suite !!

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Sylvain 16/12/2011 20:12


Et bien à Lille 1 on en entend parler 

jean 10/11/2010 19:56


Les capitaux propres ne peuvent augmenter que de deux manières:
_bénéfices (égaux à la différence des charges et des produits)
_émission d'actions
Et on n'est manifestement pas dans la seconde catégorie.


Ette Rodox 15/11/2010 10:31



Oui, mais ça ne change rien au fait que l'achat d'une machine ne peut pas, du strict point de vue des écritures comptables, accroître vos bénéfices grâce à la prise en compte de la valeur de la
machine.



jean 09/11/2010 22:38


Il faudrait que vous précisiez ce que vous entendez par épargne, parce que, ex post et en économie fermée, j'ai toujours vu ailleurs que chez vous:
Épargne=Investissement

Pour la machine, elle sera inscrite dans le compte "Matériels" en débit et dans le compte "produits" en crédit. Au moment de l'exercice comptable, on observe une augmentation du bénéfice égale à
valeur de la machine, qui compense exactement l'augmentation de l'actif.
Maintenant, je ne suis pas sûr que cette opération soit autorisée, mais c'est bien ce qui se passe si l'on considère les deux entreprises comme une seule entité.


Ette Rodox 10/11/2010 17:46



Oui je parle d'épargne ex ante. Avec épargne ex post on a épargne = investissement (quoique pas tout le temps.. ça me donne envie d'écrire un billet là-dessus.. enfin quoiqu'il en soit cette
égalité ce n'est pas parce que l'épargne génère l'investissement bien sûr mais parce que l'investissement génère l'épargne).


Pour votre machine, s'il elle vaut 1000 euros et que vous l'achetez avec votre argent, vous écrivez au passif de votre bilan (vos ressources) : capitaux propres = 1000 euros, et à l'actif de
votre bilan (vos emplois) : machine d'une valeur de 1000 euros. Tout cela n'a rien à voir avec votre bénéfice, qui est calculé dans votre compte de résultat par la différence entre vos produits
et vos charges.



jean 06/11/2010 16:47


Ah, j'oubliais, si une entreprise a pu inscrire une machine à son bilan, elle l'a aussi inscrite dans son compte de résultat (principe de comptabilité en partie double), donc son bénéfice est bien
augmenté d'autant.

Sinon, il n'y a pas forcément de lien entre ce que verse une entreprise à ses actionnaires et ses bénéfices.


Ette Rodox 09/11/2010 12:04



La comptabilité en partie double ne fait pas référence au fait qu'une chose inscrite au bilan doit m'être au compte de résultat, mais qu'une chose écrite au passif de l'un doit apparaître aussi
dans son passif.


Si, ce n'est pas parce que ce lien peut varier en fonction de différents paramètres qu'il n'y a pas de liens..



jean 06/11/2010 16:41


Votre égalité profit=investissement ne tient que si épargne=profit, ce qui au demeurant est bien normal puisque investissement=épargne.

Comme je l'ai dit, la seule chose que vous mettez en évidence, c'est que la comptabilité peut avoir une influence sur l'économie réelle. Le problème, c'est que vous ne dîtes pas comment.

Enfin, on ne voit pas en quoi toutes ces égalités comptables sont incompatibles avec les hypothèses néoclassiques.


Ette Rodox 09/11/2010 12:00



"Votre égalité profit=investissement ne tient que si épargne=profit"


Je ne comprends pas.. Avec l'épargne, on a profit = investissement - épargne. Pourriez-vous développer un peu votre raisonnement ?


Sur le deuxième point, nous ne sommes pas d'accord, mais je ne vois pour l'instant quoi ajouter de plus pour essayer de vous convaincre.


Dire par exemple que profit = investissement - épargne est incompatible avev dire que profits = pml. K